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POÉSIES FRANÇOISES
DES XV« ET XVI' SIÈCLES
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Paris. — Imp. Charles Jouaust , r. S.-Honoré, 338.
RECUEIL
DE
POÉSIES FRANÇOISES
DESXV«ETXVI« SIÈCLES
Morales , facétieuses , historiques
RÉUNIES ET ANNOTÉES
PAR M. ANATOLE DE MÔNTAIGLON
Ancien élève de l'école des Chartes
Membre résident de la Société des Antiquaires de France
Tome VIII
A PARIS
Cbez P. Jan>'ET, Libraire
MDCCCLVIII
& s
L'Epitaphe de deffunt maistre Jehan Trotter
(i5oi)
ette curieuse épitaphe, que je ne sache
ipas avoir été employée dans Tliistoire
'de notre ancien tliéâtre françois, existe
' à la Bibliothèque Impériale. C'est un in 8
gothique de quatre feuillets. Le litre est seul sur
le premier feuillet, dont le verso est occupé par
un bois grossier et d'un travail clair, représentant
un prêtre assis qui écrit à un pupitre. Le grand L
du titre est orné de têtes grotesques et d'un col
de grue fantastique, dans le goût des lettres em-
ployées par Vérard et par quelques autres. Au
dernier verso se trouve une marque peu connue,
qui n'a été relevée ni par M. Brunet, ni par M.
Silvestre dans ses Marques typograpliiques. Sur
les créneaux d'un mur en demi-cercle, qu'en
blason on diroit maçonné de sable avec les traits
d'argent, un aigle et un lion, qui sont les em-
blèmes de saint Jean et de saint Marc, puisqu'ils
sont nimbés, soutiennent un écussoq chargé des
lettres P C; derrière eux sont quatre arbres d'es-
pèces différentes, et devant la tour un papier sur
6 L'Epitaphe de deffunt
lequel on lit : FRANBOYS; le tout est encadré de
deux colonnes supportant une arcade en anse de
panier. Je ne connois pas le nom de ce libraire;
par le sujet même de la pièce il est à croire qu'il
étoit Parisien.
La pièce nous apprend que Trotier vécut vieux
et mourut pauvre ; qu'il étoit, et ceci est le point
le plus curieux, à la tète des Enfants sans souci.
Récemment M. Magnin , dans les excellents arti-
cles qu'il a consacrés dans \e Journal des Savunls
(numéros de février, mars et juin i858), à nos
trois premiers volumes de V Ancien Théâtre fran-
çois, a tenté le premier de reconnoître parmi les
Farces celles qui appartiennent à la Bazoche, aux
Enfants sans souci. C'est une idée nouvelle et fé-
conde, que son ingénieuse et sîire critique étoit
seule à même d'aborder, mais qui de longtemps
encore ne pourra donner lieu à un classement
définitif et surtout complet, tant les documents
sont absents sur ces associations théâtrales, qui
ont pourtant fait la vie de notre ancien théâtre
comique. Ainsi Trotier, dans le dernier tiers du
iS" siècle, a eu le titre de Père des Enfants sans
souci. C'est donc un auteur de farces, et peut-être
a-t-il écrit quelques-unes de celles que nous pos-
sédons; mais comment l'y reconnoître?
Notre pièce nous apprend encore qu'il se dé-
signoit par la qualification de L'un des povres
contents. Etoit-ce un titre dans la confrérie des
Enfants sans souci? Cela se rattache- 1 -il "a une
autre association dramatique? Il est possible, à
moins qu'on ne s'en tienne à la pensée plus simple
MAisTRE Jehan Trotier. 7
de n'y voir qu'une de ces désignations allégori-
ques si souvent employées par les poètes du temps.
Nous trouvons, de plus, dans TEpitaphe, qu'il a
composé les Colibetz et Ditz de Menandre; je
les ai cherchés en vain , et ils ont échappé aux ré-
centes études de M. Benoist et de M. Guillaume
Guizot sur Menandre. Plus tard, en i58o, Geof-
froy Linocier a traduit en françois et imprimé à
Paris les sentences de Menandre, ancien poëte
grec (Du Verdier, éd. de Hig. de Juv., t. V, p.
07). II est probable que le livre de Trotier devoit
être analogue. On n'a que des fragments de Me-
nandre, et bien peu nombreux. Le livre de Tro-
tier ne devoit donc être qu'un recueil d'adages, et
il avoit dû prendre les débris du comique athé-
nien comme un thème plutôt que le traiter com-
me un texte; ce devoit être une paraphrase, et
non pas une traduction.
Trotier (cf. p. 12) avoit aussi écrit des Soul-
hais imprimez. Il n'y faut pas voir les Souhaitz
des hommes et des femmes, puisqu'ils paroissent
être de Valé (cf. II, i53), mais plutôt les Souhaiz
du monde (I, 3o4-3i5). Alors le roi de France se-
roit encore Louis XI; mais, puisque Trotier est
mort en i5oi , la pièce seroit écrite avant le ma-
riage du roi avec Anne de Bretagne , c'est-à-dire
avant le commencement de i499' Je n'ai rien à
dire sur les Ditz à la louange des Dieux.
Je n'ai pas encore parlé de la notice consacrée
par Du Verdier à notre poëte : c'est qu'elle ne fait
en rien double emploi avec TEpitaphe. Chacune
d'elles ne nous apprend que des choses différentes,
8 L'E !• I T A P H i: D E D I. F F U ^ T
el , pour être court, l'article de Du Verdier, que
voici , n'en est pas moins précieux :
<c ivxs TaoïiER. Traité compilé par maître
Jean Trotier, en équivoques, lorsqu'il y eut
division entre le roi el autres princes du sang,
tenant le parti de M. d'Orléans, pour inciter tous
ceux du sang à paix et service faire, honneur,
foi et révérence porter au roi très chrétien, im-
prime à Paris, in-8. Ledit Trotier a composé en
rime la description du beau château d'Amboise ,
imprimée à Paris , in-i6. "
Ce sont là des titres bien positifs, et parla
incontestables ; malheureusement ces volumes ne
paroissent pas encore avoir été retrouvés. L'édi-
tion de Rigoley de Juvigny ne fait suivre cet
article d'aucune note : par conséquent ni lui ni La
Monnoye ne les avoient rencontrés, l.'abbé Gou-
jat n'en a pas non plus parlé. Le l'èie Lelong a
bien cité le second , qui nous seroit aujourd'hui si
curieux , mais il est probable qu'il ii'a fait qu'en
relever le titre en dépouillant l'ouvrage de Du
Yerdier, et de la bibliothèque liislorique il a passé
dans les bibliographies provinciales, sans que
pour cela il soit en réalité plus connu. Par son
sujet même ce seroit le plus important ; quelle
qu'elle soit, une description de ce beau château
nous donneroit sans doute plus d'un renseigne-
ment, soit local, soit artistique, sur cette résidence
favorite du premier protecteur des artistes italiens
en France. Quant au Traité en équivoques de Tro-
tier, son titre nous apprend qu'il avoitété certaine-
ment écrit el publié sous le règne de Charles VllI,
M AI SX RE Jeu AN Trot 1ER. 9
et même de 1487 à i488, puisqu'il ne peut être
rapporté qu'à l'espace de temps écoulé entre le
moment où Louis XIl , alors duc d'Orléans, alla
se joindre au duc de Bretagne, et celui où il fut
fait prisonnier à la bataille de S' Aubin. On peut
même inférer de ce poëme que la description d'Am-
boise doit plutôt être contemporaine de Charles
VIII que de Louis XII. D'un côté, celui-ci n'est
monté sur le trône qu'en 1498, et de l'autre la
ligne politique du traité en équivoques montre
que Trolier pouvoit être de quelque chose auprès
de Charles VIII , si même il ne fut pas nommément
chargé de l'écrire, comme, un peu après, Grin-
gore fut chargé, sous Louis XII, d'écrire contre
le pape et contre les Vénitiens.
Trolier mourut l'unzième jour de janvier mil
cinq cent, c'est-à-dire en i5oi , et sans doute
à Paiis, puisqu'il faisoit partie des Enfants sans
souci; il venoit même ou bien il étoit près d'y
rentrer, puisqu'on le compare au lièvre qui revient
mourir près de sou gîte. Une note manuscrite,
ajoutée sur le titre, met à la suite de son nom :
demeurant à Paris, rue Saincl Denis. L'écriture
est trop postérieure pour qu'on y puisse accor-
der une foi entière ; mais c'est une indication qu'il
est bon de recueillir, et que le hasard se chargera
peut-être de compléter.
10 I/Epitaphe de deffunt
L'Epitaphe de deffu7ît7naistre Jehan Trotier.
L'A C T K U R .
ng soirbien lart, de travail assommé,
Las de penser et d'avoir asommé^
Les biens, les maulx, les dangers et
perilz
Que Fortune donne à mains csperilz ,
Car tous humains tient enserrez et mue,
Quant [tout] soubdain sa roe tourne et mue,
Donnans plaisir aux ungs et tous esbatz,
Et aux autres estatz povrcs et bas;
Ainsi pensant qu'elle nous tient subgectz
Comme ung oyseau qui est lié sur geclz 2,
Moy, qui estois de penser mon soûl las,
Pour remettre mon las cueur en soûlas,
Comme en après je descripray en vers,
Dessus ung lict je me jeclay envers^
Pour reposer et prendre aucun séjour
De grant travail , que j avoye en ce jour.
De tant penser, dont soubdain cline et ferme
Le cueur et l'œil en dormant fort et ferme.
Le matin vint; ainsi que l'aube appert,
1. Rassemblé par la pensée, récapitulé, par exten-
sion de mis en une somme, en un tas.
a. Gects ou gicz sont deux petites courroies couries,
de peau de chien, une en ciiaque jambe du faulcon, près
la serre, au-dessus desquels sont les sonnettes tenant
à une autre petite courroye h part. (Nicot.)
3. A i'envfrs, sur le dos.
»r A I s T R E Jehan T r o t i e r . n
Je m'esveillay d'effroy; prompt et appert.
Je ouvry mes yeulx et regarday par l'air ;
Lors j'entendy dame Atropos parler,
Qui commandoil lever ses eslandartz
Par [des] souldars porlans faiilx et tant darcz,
Flèches et dartz , sonnans leurs tristes cors ,
Pour dissiper et meurdrir ung seul corps ;
En uns instant fist s;rant bruvne lever
Là où esloit nue comme le ver,
Seremigres, la seur et la compaigne
Desdilz souldars, qui tousjours l'acompaigne.
Quant j'aperçeu leurs voulentcz horribles,
Et qu'ils buffoyent en l'air de si orribles
Broas, venins, pour mettre soubz la lame
Celuy dont Dieu , comme je croy, a l'âme.
Las! dis ge moy, je pleureray à larmes
De veoir crier de si piteux allarmes ;
Car Atropos à grans pas et à saulx
Venoit livrer ses très cruels assaulx
Dessus celuy que l'on povoit bien mettre
En son vivant des bonsfaicteurs le maislre.
Approcher fist tous ses suppotz et serfz ,
Escervellez comme sauvages cerfz ,
Pour desployer ses furieux trésors
Là où je vy des dardillons^ très ors.
Rougis de sang, de coulleur faulce et matte,
Dcsquelz souvent les humains faulce et matte ;
Lors Atropos , plus laide que ung sec ours ,
Ung dart sanglant print pour tenir ses cours
Et descendit en la présente ville
i. Pris ici comme dimiuulit' de dard.
i 1 L'E p rr A !» II E de d l; f f u n t
D'une façon 1res deshonneste et ville ,
A celle fin de livrer à mort sure
Le bon Trotier par amèrc morsure ,
Dont s'aprocha à tout son dart amer
Que chacun doit craindre, non pas aymcr,
El le ferir d'un coup dur et pervers,
Pour luy faire menger le corps par vers.
Prions Jésus qui lui face pardon ,
Luy otlroyant son paradis par don*.
Las , il est mort , voire mort et deffail
Du dart infait , tant ort et venefique.
De veoir mourir ung homme si parfait,
Qui a bien fait et couché rhétorique
De pratique haulte et scientiffique ,
Je réplique que à ung tel personnage
C'est dommage quant Alropos s'aplique
De sa pique luy faire aulcun outrage.
One ne fist mal qu[e] à son propre corps.
De mes recordz je dois estrc creable ;
One ne chercha [ne] noises ne discordz ,
Mais tous accords et doulceur amyable,
Et sans fable fut à tous agréable ;
Secourable tout le temps de ses ans;
Sans motz nuysans , par son parler affable ,
Dessus sa table- entretint gens plaisans.
1. On a vu que tout ce prologue est écrit en rimes
équivoquées.
2. On sait qu'on a dans des circonstances solennelles
joué des farces sur la table de marbre du Palais. Il est
plus probable qu'il ne s'agit ici que du tréteau sur le-
quel Trotier tenoit en joie ses auditeurs sans mois nui-
M A I s T R E J F II A N T P, O T I F, R . 1 3
Pour avoir fait mille couplelz rimez,
Bien estimez el prisez par tous lieux,
Pour avoir fait des Soubliais imprimez,
Non reprimez de jeunes ou de vieux ;
Par ditz joyeux a alosé Ie[s] dieux ,
A qui mieulx niieulx , pour leur haultz bruitz et
Par ses effaitz [très] grans et spacieux [faitz ;
Doit estre es cieulx du nombre des parfaitz.
Assemblez-vous , les déesses et dieux,
Et délaissez vos chants armonieux,
Voz beaulxhabis, vos pompes el richesses;
Ne chantez plus , mais larmoyez des yeulx,
Mettez tout bas plaisirs sollacieux ,
Ne portez plus que coulleurs de tristesses,
Faisant le dueil pour les dures oppresses
Et les griefz maulx que ceste louve a faitz, '
Faisant porter à cestuy-cy le faitz.
Philomena, cessez, cessez voz chantz.
Qui sont si haulx , si doulx et si perchans ;
Ne chantez plus musicalles chansons ,
Mais commandez aux oysillons des champs ,
Aux grans , aux gros, aux pelis, auxmeschans,
Qu'ilz facent dueil sans saillir des buissons ,
Changans leurs chantz par estranges façons,
En regretant la desplaisante mort
De vostre amy ', qui gist en terre mort.
sants , c'est-à-dire sans trop de scandale et sans poli-
tique.
i. On pourroit infère.- de là que Trotier étoit aussi
musicien ; je crois cependant que , jusqu'à preuve, il
faut s'abslenir de celte supposition. Notre poète ano-
i4 L'Epitaphe de deffunt
Sus, Menandcr, failz les gémissemens ,
Car le pillier et tous tes fondemens
Est abatUj'plus n'y a de remède;
Tu dois penser que tous esbatemens
Se lourncronl vers toy en pcncemens,
Car maintenant tu n'as confort ne aide ;
Tu as perdu ton meneur et ta guide',
Qui composa tes Colibetz et ditz :
Cy gist le corps, cl l'âme en paradis.
Pleurez , pleurez les Enfans sans soucy,
Quant vous voyez ycy mort et transy
Votre père qui vous a gouvernez.
Comblez voz yeulx de veoir son corps ainsi ,
Piteusement mis à présent ycy ,
Vous en devez cstre bien cstonnez ;
C'est bien raison que dueil en menez
En prévoyant la dure départie
Et comment est vostre bende espartie ^.
Pan , Orphcus, qui esse qui dira
En piteux son ung triste Libéra,
Afiin d'aider à Carmenlis la dame ^2
nyme, suivant les errements communs, ne fait peut-
être comparoître la musique que comme un éloge de
l'harmonie qu'il trouvoit aux vers de Trotier.
1. On a dit , jusqu'au commencement du 176 siècle:
La guide des chemins de France.
2. Dispersée.
3. Carmenla fut la mère du roi Evandre, qui passoit
pour le fils de Mercure, et vintd'Arcadie fonder, sur les
bords du Tibre, la ville de Palhnleum, qui fit plus lard
partie de Rome. Garmenta éloit prophélesse et rendoit
ses oracles en vers, d'où son nom latin. Une des portes
MAiSTRE Jehan Trotier. i5
Je Yueil sçavoir lequel commencera;
Car en ce son chacun s'assemblera
Pour veoir le corps qui gist dessoulz la lame
Et prier Dieu très humblement pour lame,
Puisqu'en ce point il est mort et passé,
Disant pour, lui : Requiescat * in pace.
Epitaphe.
Cy- devant gist au lict dame Cybelle ',
Par le regard du basilic rebelle ,
Le bon Trotier, qui long temps a vescu
Sans amasser ne grant blanc ne escu.
Mais seulement il vouUut en son temps
Estre nommé Tun des povres contens ;
Faisant comme le bon lièvre chassé ,
Près de son giste est mort et trespassé ,
L onziesme jour de janvier mil cinq cens,
Jusques au dernier soupir garny de sens.
Priez à Dieu qu'il veuille avoir pitié
De son ame par sa doulce amylié.
ÂMKK.
de Rome, celle qui s'appela la porte Scélérate, fut long-
temps appelle, en son honneur, la porte Carmeutale.
1. Imp. : Requiescant.
a. C'est-à-dire dans la terre.
iG
Chaisson
Chanson flamande sur la bataille de Pavie
(i525)
li l'effet produit par la prise du roi de
[France , tombé , à la bataille de Pavie ,
jentre les mains des Espagnols , fut im-
«mensedans notre pays, il ne fut pas
moins grand à l'étranger. Ce qui étoit pour nous
un sujet de douleur et de crainte étoit pour eux
une victoire et une espérance. La pièce qui va
suivre est un témoignage curieux des sentiments
avec lesquels les Pays-Bas espagnols accueillirent
cette fortune. C'est un placard petit in-folio im-
primé d'un seul côté. En haut se trouve la copie
de la lettre adressée par la reine Louise à Charles-
Quint. C'est une preuve de plus de la confiance
qu'il faut, en général , ajouter à ces pièces officiel-
les qu'on imprimoit pour le peuple, en les accom-
pagnant de vers et de poèmes destinés à les faire
passer. En effet, la lettre publiée dans les pa-
piers du cardinal de Granvelle (1 , 269) est abso-
lument la même. La plus grande différence est
celle de la souscription , encore plus forte que
dans l'ancienne impression : A mon bon (ils l'em-
pereur K Au-dessous de la lettre est la pièce de
1 . On peut voir, dans les papiers de Granville (1,2 63),
FLAMANDE. 17
vers, sans tilie et disposée sur deux colonnes.
Elle n'a pas de nom d'imprimeur, mais elle doit
sortir des presses d'Anvers. Le seul exemplaire
qu'on en connoisse, le seul peut être qui existe
encore , se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal,
à la suite d'une pronostication pour i547, écrite
par Jean Sauvage, médecin d'Anvers, et im-
primée à Anvers par Henri-Pierre de Middelburch,
età la suite d'une autre pronostication pour io'Sj,
calculée par Jaspar Laet, et imprimée en Anvers
par Michel de Hoochslrate au naveau. J'ajouterai
qu'elle a été signalée par M. Paul Lacroix, qui
la réimprimée dans le Bulletin du Bibliophile,
numéro de février i858, pages 732-735. Nous la
redonnons d'après l'original. On remarquera les
bizarreries de l'orthographe, comme sur, sus,
imprimé sups, avec un luxe de consonnes à ra-
vir les partisans de cette orthographe, soi-disant
étymologique, avec laquelle on a, depuis sa
mort jusqu'à nos jours , si fort barbouillé Rabe-
lais.
S'ensuyt la copie des lellres envoyées à l'Empereur
par la Regenle de France.
Monseigneur mon bon filz , après avoir entendu
par ung gentil homme la fortune advenue au Roy
la réponse de Charles-Quint, et conférer le volume de
M. Aimé Champollion sur la captivité de François I".
Le Cabinet histurique a publié dans son uecoud volume
de iiouvelles pièces sur ce suje!.
!' r VU!. „
i8 Chanson
monseigneur mon filz, j'ay loué et loue Dieu de
ce qu"il est tumbé es mains du prince de ce monde
où je Tayme mieulx, espérant que voslre gran-
deur ne vous fera point oublier la proximité de
lignage d'entre vous et luy. Et davantage, que je
tiens pour le principal le grandt bien qui en poeult
universelement venir à toute la chrestienté par
l'union et amitié de vous deux : Et pour ceste
cause vous supplie, monsigneur mon bon filz , y
penser, et en attendant commander qu'il soit
traicté comme l'honnesteté de vous et de luy le
requiert , et permettre , s'il vous plaist , que sou-
vent je puisse avoir nouvelle de sa santé. Et vous
ne^ obligerés une mère, ainsy par vous nommée,
et vous prie aincoire une foys que maintenant en
affection soyés père à votre humble et bonne mère.
En bas esloit escript : Loyse. Et au-dessus : A
monseigneur mon filz l'Empereur.
uiconqucs vocult en soy rcmcmorer
Les l'aiclz Imullains des victorieux Roys,
Il les verra non eslre à comparer
A nos derniers parages et arrois ,
Par Icsquclz est vaincu le roy Franchoys ,
Prins en son parcq , son orgoeul abbatu ,
Tant que ad présent il n'est en son francq chois ,
Par follement vers nous s'estre embalu.
11 eslimoit Fortune lui debvoir
1. Nf. pour en, de cela, par cela.
FLABIANDK. 19
Porter faveur, comme fisl aullrefois
A Saincte Croix*, où estoit le pooir
Des Suysses, mais, en suyvani ses loix,
Elle a torné supz sa sphère de bois ,
Tant que soubz piet a mis la gent franchoise ,
Le Roy captif, aultres princes et Roys
Samblablement, par leur content et noise.
Loenge à Dieu , qui donne la viclore
Telle à César par le duc de Bourbon !
Noble Bourbon , puys mil ans telle glore
Ne acquit quel'qung, que ton bruyt et renom;
Par tel fachon t'as érigé ton nom ;
A tousjours mais, n'est bcsoing en doubler;
Tu as dompté superbe nation,
Qui pretendoit le monde surmonter.
Franche, dis-moy, quand tu fis encharger
La Salemandre à ton Roy pour blason ,
Pensois-lu point pour quoy signifier?
Elle enseigne, sans contradiction ,
Homme pardu de venerin tison -,
Comme ton Roy, dont poeuples , sans nombrer,
Sont abismés en la conclusion,
Comme en histore on porroit racompter.
Sainct Mathias, en son mois de febvricr^,
1. Allusion h. la victoire de Marignan, gagnée par
François I" eu personne, les i3 et i4 septembre i5i5;
le second de ces deux jours est celui de la tête de TExal-
talion de la sainte croix.
2. Des flammes inipures de Vénus.
3. Saint MaiHas est le 34 février.
20 Chanson
T'a visité trop mieulx que à ses pardons :
Son sort est chut supz loy, au vray compter,
Tant que lu n'as peult rapasser les pontz
Du fort Thasin ' ; mais, ainsy que moutons ,
Sont tes gens mors , pour purger les malfaictz
Que l'as commis vers toutes nations.
Comme febv[r]ier la dénote en ses faictz.
Si cy-après tu passes près Pavie,
Ramembre-toy de la belle journée
Où ont lassé les membres et la vie
Tes danseriaulx, que' créature née
Telle ne scet^ ; abaisse ta buée ,
Car en ce point pugnit Dieu les malvais :
Tu as régné , tu seras régentée
Par nos regonlz et victorieulx fais.
Ne doubles point que César vaincquera ,
Comme piccha Dieu l'a notifié :
Province en toy cy-après on fera ,
Quand le tors faict sera rectifié.
Tu as premier l'Empereur deffié ,
A ton malheur, ainsi comme il appert;
Prie[ss] mcrchi de coeur humilié ,
Car aultrenient tu vois que tout se pert.
Francz Bourgongnons, reveillés vos esprit[s].
Et si chantés el Bourgongnc et Bourbon,
1. Le Tesin se jette dans le Pô , près de Pavie.
2. G'esl-à dire.: une si be-Ilc journée qu'on n'en con-
noît pas une parti Ile.
FLAM AISDE.
21
Car nous avons gaignié et los et pris
Dessupz FranchoYS, qui n'ont pas eult le bon ,
Tesmoing Thesin , où se noia foison
Des ennemis de César invaincu :
Si parsuyvons, à mon opinion,
Tout le réaime est en un coup vaincu !
22
La Défloration
La Deploralion des François et Nai'arrois sur
le douloureux trespas de très hault et très
illustre prince Antoine de Bourbon, roj de
Nai^arre, régent et lieutenant gênerai en
France.
A Paris, par Guillaume de Njcerd, imprimeur
et libraire, tenant sa boutique joignant le
bout du pont aux Musniers, vers le grand
Chastellet, au Bon Pasteur. Avecprii>ilège.
(i5G2.)
Chant de diieil sur le douloureux trespas de très
hault et très illustre prince Antoitie
de Bourbon , roy de Navarre
et régent de France.
,i quelqu'un cy-devant encor congneu
n'ait pas
JLcs dieux pouvoir mourir el aller à
Iropas,
Et eslre nostre tout suject à un destin
Et fatal accident secret et incertain,
Assez l'enseigne et monstre à tous ce seul cercueil
1. In-8 de 4 feuillets; Si lignes par page pleine. —
Collection Lcber, n0 3982.
DES François et Navarrois. 23
Du roy des Navarrois, qui eut si grand accueil ,
Faveur et amitié de Dellonnc et de Mars ,
Que , bien qu'il se ruast parmy lances et dards
Le premier en la guerre, aux pi us dangereux lieux
De batailles sans nombre , ardent el furieux ,
Lors il ne pouvoit estrc en si mortelz alarmes,
Blessé d'aucune playe. Or, hardy et en armes,
Donnant l'assaultà ceux qui misérablement
Se séparent du roy el anliq document ,
Et qui confusément brouillent la dignité
De la chose divine aussi d'humanité,
De boullet d'harquebus il fut outrepassé
Et quelques jours après du coup mort renversé.
Qui niera cecy n'estre faict d'un félon
Esperil très malin , cruel cacodemon ,
Et des horribles seurs, furies infernalles ,
Les mains n'avoir lancé ces violentes balles ,
Pensans par ccste mort demourcr vainqueresses
De celuy qui combat armé de toutes pièces
Contre les ennemys ayant plus grand' envie
De conserver la foy et les siens que sa vie ,
Afin qu'ainsi mourant une fois seulement
Par mérite il regnast perpétuellement?
De luy-mesme.
Pour la foy, pour le roy, pays, foyers, autelz ,
Le roy des Navarrois menant fort aspre guerre ,
Meurt , de balles ayant rcceu maintz coups mor-
telz ;
Une plus noble mort il n'eustpassceu acquerra.
A jamais.
24 La Défloration
Dialogue sus le trépas de très hault et tr-ès illustre
prince Antoine de Bourbon, roy de Navarre
et régent en France, selon les deplorations
des François et Navarrois.
France.
u ne fiches en moy si tost les tendres
yeux ,
1 Ma bien aimée seur, qu'un soucy en-
nuieux
S'eslcve tout récent soubz ma tendre poictrine,
Et nouvelle douleur tout à coup Tensaisine
De mes veines et nerfz contrislez et lassez.
Comme celui qui a ses membres offensez
De mainte griefve playe, et qui, pour cstre sain,
Les présente au fidèle et expert médecin ,
Alors que sa douleur il voit par cas fortuit
S'alléger quelque peu , il démet un petit
Son chagrin et soucy et reprend ses cspritz ;
Mais aussi , dès qu'il voit les ferremens repris
Par le chirurgien et les aspres unguentz ,
Entremeslez parmy rudes medicamenlz ,
Il sent comme devant sa douleur aussi forte.
Navarre.
Ay-je faict chose aucune ou rien commis de sorte
Qui puisse l'offenser de si dure manière?
France.
Ne crois jamais cela ; lousjours m'as esté chère ,
DES François et Navaurois. 25
Mais des infortunez le vray soulaigement,
C est d'avoir compaignons de scml)lal)le lourmonl;
Mais nul ne pcull des cas reciter si riefandes
Sans rcfreschir au tour du cœur angoisses grandes .
0 combien des haultz dieux sont inconnus aux
hommes [mes !
Les jugemens arduz de tous tant que nous som-
Qui dira en avoir notice et congnoissance ?
Nos choses sontdutoulmisessousleurpuissance;
Leur vouloir les gouverne, homme n'est qui des
choses
Etde ce qui survient sçeust connoistre les causes;
Ainsi sesbat de nous la divine vertu.
N AVA R R E.
Qu'esse que tu le dœuls? De quoy te complains-
Cc qu'il a pieu aux dieux irrévocable il est [lu?
Si d'ordre réciter ton désastre il le plaist
Etde ton infortune exposer l'accident,
Ce temps-cy n'est pas propre à ducil si évident;
Mais ce que maintenant je suis d'avis qu'on taise
Tu pourras quelque fois déclarer à ton aise
Plus librement à tous. Avec toy je m'adjoins
Compaigne en ces douleurs; les Dieux m'en soient
tesmoins.
France.
Donc tu veulx que je taise et passe sous silence
L'ornement de nous deux, l'honneur et l'excel-
lence;
Donc , ne diray-je point le destin misérable
De ce seul prince qui , par conduicte équitable,
26 La Deploration
Avec toute vertu nous a alimentées,
Gardées prudemment etencor augmentées.
Navarre.
Que ne liens-tu ta voix? Que no tais-tu ces choses
Qui les i)laies qui sont en ma poicirine encloses,
Kengregenl d'avanlaige'? 0 jour infortuné!
0 plus malheureuse heure en laquelle fut né,
Ce prince , redoubtô jusqu'aux tins de la terre,
Pour le ravir devant qu'il peust vaincre par guerre,
Et au large eslcndu les fins de son empire !
France.
Qu'eusl-ceesté si Homère oncqn'eust voulu escri-
Du vaillant Achilles? Qui notice auroit or, [re
Sans l'usaige des vers , du magnanime Hector?
Cestuy-cy, nostre prince, au grand Grec n'a cédé
Ni ce très preux ïroyen ne l'a pas précédé
En quelque acte que soit de chose belliqueuse.
Mais il ne fut jamais que fortune envieuse
N'ait esté ennemie aux choses d'excellence.
Atropos d'humain sang n'a jamais suffisance;
Tousjours la vie humaine elle guette et menasse
Et plus asprement presse, et de plus grande au-
dace,
Ceux que Bellonne et Mars propres à eux choi-
sissent.
Et que Pallas la docte et les neuf Seurs chérissent.
Donc, comme nostre prince à cheval et en ar-
mes,
Reluit au beau milieu des assaulx et alarmes ,
DES François et Navarrois. 27
Et que par sa prouesse il repousse en leur ost
Les enneinys, diray-je ennemis, mais plus test
Très mauvais fléaux divins dont Dieu très juste
afflige
Le peuple très mauvais , afin qu'il se corrige ,
Et, comme au plus espèsdu chaplis' il se rue,
Enfonçant , volligcant en la troupe plus drue ,
D'une balle sortie à l'effort de la pouldre [drc,
D'un puissant harquebus , pénétrant comme foul-
II est frappé à mort ; mais , ne perdant le cœur,
Tant que le sang coulant entretint en vigueur
Ses membres, soncouraigeet sa voix, il ne cesse
D'encouraiger les siens, puis de grand hardiesse,
Reprenant son cscu et son luisant armet,
Couraigeux en l'cstour en vain il se remet ;
Par trois fois il reprent sa lance et son espée.
Du sang des ennemis rouge et ensanglantée;
Par ces trois fois les mains foibles luy ont failli;
Enfin hors de sa bouche est ce propos sailly, [çois,
S'escriant hauUemont : « Or sus, vaillans Eran-
Achevons la victoire et mourons ccste fois
En ceste guerre juste ; or sus , combatons fort ,
N'espargnons nostre sang ; c'est une juste mort
De mourir pour la foy, le roy et la patrie.
0 Dieux! prestez l'aureille à ma voix, je vous prie;
Exaucez mes désirs! Triomphante Victoire
1 . Avec un p Cotgrave ne donne à ce mot que le sens
de chose eniieltée en petits morceaux, d'où notre cha-
pelurf;aLsec deux p il lui donne ce même sens et celui
de mêlée , si fréquent dans toutes les batailles des ro-
mans du 13e siècle.
28 \'\ Dkpi.oration, etc.
Adjoustez à ma mort ce ' , vostre honneur cl
gloire. >)
Achevant ce propos , il tombe et prend le sault ,
Haletant à la fin, et la voix luy default^.
Fin.
1. Imp. : à.
2. L"histoireestuii peu moins solennelle que la poé-
sie. De Bèze {Histoire ecclésiastique, II, 6^i) nous don-
nera un détail plus précis. On est devant le roi , et le
duc de Guise et le roi de Navarre étoient de tranchée
alternativement. « Le lendemain (le vendredi i5 octo-
bre), il (le roi de Navarre) ne laissa pas de se trouver
aux tranchées, où estoit aussi le duc de Guise, et ayant
disné en un lieu plus prochain de la muraille hors de
la baterie , ainsi qu'il vou'oit faire de Teau à deux ou
trois pas de là, reçeut une arquebuzade en Tespaule
gauche , prenant bien peu de la cousture d'un pour-
point de chamois qu'il avoit veslu. » De plus, il ne
mourut pas sur le coup , mais seulement un mois
après, le 17 novembre [Ibidem^ p. 649-5o et 665-7).
n y a dans les Mémoires de Condé (VI , 116-19) une
relation de sa mort aussi au point de vue huguenot.
La Marguerite des vertus ,
a\>ec le procès formai d'ung poi>re humain'^.
Les Vertus des sainctz Pères.
uanl ung chascun aura de Noé la pru-
dence, [té,
Du bon père Abraham la bonne loyaul-
Et de son filz Isaac la vraye confidence.
Du suplanleur Jacob la longanimité
i. In-8 gothique de deux cahiers, sous les signatures
A-B ; le premier de 8 ff., et le second de 4 ; 24 lignes
par page pleine. Le lecteur verra que les deux pièces
réunies dans cette plaquette ne sont pas de la fia du
i56 siècle et ne peuvent même pas être postérieures au
i4'', si même elles ne doivent être attribuées au siècle
précédent. Le goût de la comparaison qui fait le fonds
de la première , cette marguerite dont la tige signifie
les ancêtres de Jésus-Christ et la fleur les trois per-
sonnes de la Trinité , l'emploi du vers de huit pieds à
rimes plates, la qualité de dit qui y est exprimée, sont
des raisons décisives , comme , pour !a seconde , la réu-
nion des couplets de neuf vers et de l'enjambement des
rime-, de strophe en slrophe.
3o La Maugueuite
Et aussi de Moyse la parfaicte constance,
Du vaillant Josué la ferme stabilité,
De Helye le prophète la grant dévotion
Et aussi de Helysé la grand perfection ,
De David le bon roy Thumble bénignité.
De son filz Salomon la grande sapience ,
Du bon pre[u]d'homme Job la doulce patience.
De Tenfanl Daniel la nette chasteté,
Du prophète Ysaïe la très belle faconde,
De Jhéreniie l'œil et la persévérance ,
L'amour de Dieu aurons et paix par tout le monde.
Laquelle nous donne
Amen.
Scnsuit la Marguerite des Vertus.
"aulrier en ung vergier esfoye ,
Où à moult de choses pensoye,
^ En regardant herbes et fleurs
l^u^i:.^^ Là estant de mainctes couleurs ,
Et apcrçeus une flourclte
Qui csloit belle , génie et nette;
Lesungs l'appellent marguerite.
Les aultres consoulde petite.
Se la cueilly sans nul delay.
Et tost maintenant je pensay,
A la racine et à la feuillie
Et à sa façon moull polie ,
Qu'elle se povoit comparer
DES Vertus. 3i
A la dame , qui est sans per,
Qui de la Jessé progenie '
Yrsit vierge sans villeunie
Et a porté la fleur d'amour,
A qui seule est deue hennour.
Geste herbe a grant signifiance
Et de vertus moult habondance.
En luy sont comprins bien et bel
Le viel testament et nouvel;
Car en la racine est logie
Toute la généalogie.
Moult en y a grosse et menue
Quant elle est de terre nue.
Se sont les pères prophelans ,
Qui furent jadis au viel temps,
Adam, Eve , Noël et Job,
Abraham , Isaac et Jacob ^,
Judas, Phares, Aram,Esrom,
Adminadab, Naason, Salomon,
Booz, Obed, après Jessé,
David , Salomon , Manassé ,
Abya , Asa , Josiam,
Josaphat et Jeconiam ,
Joram , Achaz , Ezechias ,
Joathan, Amon, Ozias,
1. Pour : de la race de Jessé.
2. Toute cette généalogie, à part le vers précédent,
où la rime a fait apparoître Job, qui n'y pensoil guère,
est prise du premier chapitre de Saint-Mathieu, auquel
nous renTOj'ons. La fréquence des formes de l'accusatif
Josiam, etc., montre que notre auteur a calqué le latin
avec trop de fidélité.
32 l^A Margueritiî
Salalicl, Eliachin,
Zorobabel , Sadoch , Achin ,
Jozias, Azor, Abiud ,
Eleazar el Eliud,
Malhan , Jacob , font la lignie
De Joseph, espouxde Marie;
Ce nous lesmoigne sainct Mathieu
Et moult d'autres , jeunes et vieulx,
Qui sont en la Bible posés,
Que sainct Jerosme a exposés.
Retournons donc sans nul repos,
De part Dieu, à notre propos.
De la racine [est] sur monté
Moult de feuilles de grant bonté ,
Qui , après le viel testament ,
Furent sur terre justement,
Par lesquelz nous est demonstré
De Jésus la grant parenté.
Et est venu ce que avoit dit
Le noble prophète David.
Vérité est de terre yssue ;
Justice est du ciel descendue;
Miséricorde et Vérité
Cy sont trouvez par vérité ;
Justice et Paix se sont baisé
Quant Dieu a son filz envoyé
Pour rachapler l'humain lignaige ,
Qui pour péché lenoit hoslaige,
Or, entendes , grans et menuz ;
Veez cy comment il est venuz.
Anne trois Maries porta.
Dont saincte Eglise grant Teste a ;
DES Vertus. 33
La première a porté Jésus ,
Qui pour nous saulvcr vint ç;ï jus;
Les noms des auUres sont nommé
Marie-Jacob et Salomé <.
Les enfans des deux pour certain
Furent à Dieu cousin germain.
L'une quatre enfans nourrit ,
Premier saint Jacques le petite,
Joseph juste , qui Barsabas ^,
En après Symon et Judas ;
L'autre aporta pour verilé
Deux filz de grant auctorité ,
Et sont dignes de grant honneur
Comme sainct Jacques le majeur
Et sainct Jehan i'evangeliste.
Elizabeth , sainct Jehan Baptiste ,
Encore y a , bien le sçays.
Hismeria porta sainct Servais-»,
1. Les peintres les ont fait figurer dans la Visitation.
Ainsi, dans l'élégant tableau de Douienico Ghirlaudajo,
qu'on admire au Louvre, la vieille Elisabeth et la jeune
Marie occupent le centre du tableau, et l'on voit de
chaque côté deux autres jeunes femmes , dont deux in-
scriptions nous disent les noms ; l'une est M. JACHOBî.
et l'autre M. SALOME.
2. Nous disons le mineur.
3. Qui est pris ici dans son acception latine, le même
que. Il s'appeloit Joseph Barsabt's, et est désigné sous
le nom de Juste; sa fête est le 20 juillet.
4- Ici les renseignements ne viennent plus des livres
canoniques, mais des Evangiles apocryphes et des lé-
gendes; ils n'en étoieri pas pour cela moins accpp-
['.F.Vlil. 3
34 La Marguerite
Cousin en oultre à Jhesucrist,
Qui pour nous chair humaine prist
Et si eut deux bonnes amyes ,
Tenans hostel en Belhanies,
L'une Marie Magdaleine ,
L'aultre Marthe , sa sœur germaine.
Reprenons cy nostre matière
Et entendons à la manière
De ce que voulons proposer
Pour de bien en mieulx procéder;
Car, entre ces feuilles-cy, lye
Trouvons une verge jolye
Qu'Isaye devant prévint
Grant temps par avant qu'il advint,
Disant qu'une vierge viendroit
D'une racine et naistroit
De Jessé, portant une tleur.
Qui seroit du monde soulveur ;
Le saincl Esperit poseroit sus
Sapience et les sept vertus ;
tés M. Merlet a publié, dans les Archives de l'art français
{Doctimenls, t. IV, p. Syô-g) , une pièce de i53i, par
laquelle Jean et Husson Tiibac, brodeurs et tapissiers ,
s'engagent pour une tapisserie inachevée et qui repré-
sentoit évideninieni la généalogie de la Vierge, à termi-
ner les images de Jhésus, sainte Anne, sainte Ismerie,
à amender les images de saint Servais et saint Jean
l'Evangéliste, à faire les images de Stolanus, pcre de
sainte Anne et de sainte Ismerie, celles de sainte Eli-
sabeth, Marie Cleof-he, Marie Salomé, E^yn (?) , Eliui,
saint Simon, Joseph le Juste et saint Jacques le Mineur.
— Le saint Servais qu'on fête le i3 mai n'est pas celui-
ci, mais un évêaue de Tongres vivant au 4e siècle.
DES Vertus. 35
Ceste vierge esl saincte Marie ,
Qui apporta le fruyet de vie ,
Et est verde sa naïlé '
Signifiant virginité.
La fleur dessus a trois couleurs ,
Nous demonstrant sans point d'erreurs
Toute la saincte Trinité :
Le verd du filz l'humaniié ,
Humilité et passion ,
Et de sa mère l'union.
Par dedans a jaune trésor,
Resplandissant comme fin or;
C'est Dieu , le père tout-puissant ,
Qui règne et sera régnant
En divinité haullcment
Sur toute créature humaine *,
Car il n'est rien plus excellant
Que lors, se me semble vrayement.
Nous le veons bien appert ,
En ce qu'il fut à Dieu offert
Au jour de l'appariçion
Le plus principal des troys don s.
Les feuilles blanches [à l'Jentour
Sont pleines de toute doulceur,
Environnées noblement
Dung bel vermeil couronnement ,
Venant hors du meillieu des deux
Sans riens empeschcr à nul d'eulx ,
Et ont telle perfection
1. Iinp. : Et est yerde vedesa naité.
a. Il manque ici un vers pour rimer avec celui-ci.
3.£L'or fut le donde l'un des trois mages.
36 La Marguerite
Qu'clz n'ont point separacion ,
Et en ce qu'elles sont blancliettes,
Par dessus ung peu vermeillettes,
Nous demonslranl le sainct Esperit ,
Qui , au baplcsnic Jesucrist,
Du ciel descendit pour certain
En coulon blanc* au fleuf Jourdain
Et [les] apostres resjouy
En espèce de feu aussi
Dix jours après l'Ascention
Dont l'Espislre fait mention 2.
Tout nous déclare plaincment
L'Escripture, qui point ne ment.
Geste fleur a propriété
De soy ouvrir à la clarté
Du soleil et en suyt les rayz.
Ainsi fet Dieu qui nous a faictz ;
Sur les esleuz et sur les bons
Estant ses grâces et ses dons,
Et euvre sa grant tresorie
En eulx demonstrant sa maisterie.
Et, comme saige et bien aprise,
Elle faict aussi d'aultrc guise;
En temps se reclost peu joyeulx ,
Bruyneux, obscur, ténébreux;
Ainsi la divine puissance
Se retraict par bonne ordonnance
Des mondains vivans en ordure,
Enpeché et en œuvre obscure.
Elle est ainsi en ^ médecine
1. Sous la forme d'un pigeon blanc.
3. Actu3 apostoloruni , cap. II. — 5. Imp. : On.
DES Vertus. 3;
Très vertueuse et très fine ,
Playe guerist vieille et nouvelle ,
Et la face rent gentc et belle;
Ainsi faictDieu, qui par sa grâce
Vieil péché et nouvel elïace.
Et nous rend parfaict acceptable
Devant son trosne délectable.
En ceste noble terne ^ fleur
Sont bien comprinsfoy, paix, doulceur;
La paix au Filz, la foy au Père,
Au sainct Esperit doulceur compère ;
Se nous avons sans d\ penser,
Cy ce comprent , en peu parler,
La haulte majesté divine ,
Qui sa puissance ne décline.
Or entendons parfaictcment ;
Tous trois sont d'ung consentement.
Ne l'ung sans l'autre n'y fait rien ;
Ainsi le croyent les cresticns.
Sainct Hierosme , qui bien s'entend ,
Si le nous expose emplcmcnl ,
Posé qu'il y a trois personnes ,
Si n'est ce qu'ung Dieu et ung trosnes ,
Une substance et majesté
Qui est, sera et a esté.
Sainct Fol , docteur de saincte Eglise ,
Saigement dit en celle guyse :
0 de Dieu haulte sapience
Pleine de bonté et science,
Tes jugements sont moult profontz ,
. Non pas ternie , mais triple.
38 La Marguerite
Incompréhensibles et moult bons ,
El tes YOyes inestimables ,
Inénarrables et inscrutables*.
Impossible m'est déposer
En brief vaisel toute la mer.
Tant de biens y a , sans faillir,
Que j'ay d'y penser grant plaisir.
Mais pl'us avant parler je n'ose,
Car il est tout en toute chose
Très puissant el très souverain;
Il nous doibt souffrir pour certain ;
Et devons moult bien honnourer,
Priser, servir et aourer,
Ceste vierge si précieuse,
Si plaisant, si délicieuse.
Qui nous a aporlé tel fruict.
Par lequel est tout mal deslruict ,
Devant qui ciel , terre s'encline,
Enfer aussi , c'est chose fine.
Entre vous qui se dit lisiez ,
Je vous prie que le corrigiés,
Et, si j'ay simplement parlé.
Pour Dieu qu'il me soit pardonné,
Et n'en soyés point esbahys.
Car c'est le premier qu'oncques fitz.
J'ay fait en bonne intencion
Toute la comparacion ,
Et d'ung petit enseignement
Trouverez grand assemblement.
Or est il temps de nous relraire
i. Epist. ad Romanos, XI, verset 33.
DES Vertus.
Et de finer notre exemplaire.
Gloire soit et magnificence.
Honneur et très grand reverance
Au père de miséricorde
Et à la dame de concorde,
Qui si très bien a acordé
Ce qui estoit tout descordé.
Et prions Dieu dévoilement
Qu'il nous doint bon diffinemcnt,
En nous pardonnant noz meffais
Qu'en ce monde cy avons faitz.
Explicit delà marguerite
Qui se dit consoulde » petite.
Amen.
39
Procès formal d'cng povrk Humai n.
L'homme humain à Dieu se complaint.
rince par dessus tous estas,
Jesucrist en gloire éternelle.
Qui gouverne tout haut et bas ;
Vers toy j'adresse ma querelle.
Une maladie spiritelle
Me tient en fièvre continue,
Tellement que Raison chancelle.
Et fault qu[e] elle soit ancelle ^
De la Chair dont est soustenue.
1. Imp. : consolide.
2. Servante, d'ancilla.
4o Le Procès FORM AL
Je suis comme une beste mue
" Qui ne scel où elle doit aller.
Pensée et Soucy me tue
Et en suis tout débilité ;
Comme muet et sans parler
Je demeure là tout pensif,
Si par toy ne suis rappelé' ;
Je transis comme pain halé
Et sèche sur terre tout vif.
Espoir, avec[ques] lesmotif[z],
De parvenir à quelque honneur
M'a esté de piéça nuysifz
A faire ce qu'ay sur le cueur.
Je m'estandoye à la faveur
Du monde et des biens de fortune,
Mais vivre en espoir c'est langueur ;
Puis tel monte en la nef d'honneur
Qui ne monte pas en la hune.
Raison est par telle rancune
Et entre eulx deux si fort répugne^,
Que j'en suis tout débilité ;
Ne scay à qui le recité.
Sinon à toy, Dieu de nature;
Fay que je soye sollicité
1 . On remarquera dans toute celte pièce que l'auteur,
peu soucieux de la prosodie, a fait régulièrement rimer
les infinitifs en cr, avec les participes en <?, par la sup-
pression de IV finale. La faute est trop constante pour
que nous devions la corriger; il suffit d'en prévenir.
2. Imp. : répugnent.
d'ung povre Humain. 4»
Du sainct Esprit et visité,
Car grief est le mal que jendurc.
Royne des cieulx , vierge Marie ,
Conforteresse des désolez ,
De pensée pure le supplie ^
Que tu me vueilles consoler ;
D'amaritude suis^ sauller
Et nescés en moy qui tiens sente ;
Je suis celui qui ses soles 3
Porte en la main , et affoUer
Se laisse d'espines piccantes.
Enseignemens et bons exemples
M'ont boulé en ce soucy cy,
Et le remort de conscience
Du temps qu'ay perdu jusques cy.
Sensualité , Raison aussi ,
Dictes nous que c'est qu'il y a,
Affin qu'on ait de nous mcrcy;
Ne laissez poini ne sa ne si,
N'aulre arbitraire n'en sera.
Raison respond :
Raison doncques point ne servira
A la Chair*, je vous certifie ;
Grant ennemy de moy sera ,
Où elle changera sa vie ,
1. Imp. : Je te supplie de pensée pure.
2. Imp. : Damatitude je suis.
3. Ses souliers. — 4- Imp- : Alachet.
42 Le Procès FOR MAL
Nesse pas une grant follie
Nourrir tant ce que pourrira?
Oysive Cher à mal s'allie
Sans regarder qui s'en suyvra.
Je feray ce qu'il vous plaira ,
Pécheur humain , je le doys faire.
Sçavoir vous devez que piéça
Sensualité m'est contraire.
Et ne tâche qu'à moy deffaire
Combien qu'elle ne congnoist pas ;
Plusieurs fois l'ay voulu rctraire
En luymonstrantbon exemplaire;
Mais elle va le contrepas.
II n'a aultre chose en son cas,
Sinon qu'elle veult avoir ses aises;
Gourmandie, jeux , plaisirs, cshas,
Toutes mondanitez luy plaisent.
Voulez vous que de ce me taise
Et que je soye sa chamberière.
Je vous promets qu'on ne m'apaise
Par tous les coups que l'on me baise,
Mais plus tost j'en deviens plus fière.
Sensualité.
Raison , vous parlez par derrière ,
Mais il fault que je vous responde;
Vous dictes que je tiens manière
De trop vivre selon le monde;
Discrétion en moy habonde ,
J'ay voulu tempérance avoir;
d'ung povre Humain. 43
Tousjours, combien que soye facunde,
Sans-Soucy me maine et le Monde
Me fait vivre en bon espoir.
D'auUre part, vous devez savoir
Quej'ay complexion sanguine,
Laquelle de son plain vouloir
A tout honneur mondain s encline;
Tousjours elle porte bonne myne,
Soit manie ou autrement ,
Sans estre ypocrite ne fine ,
Ne jamais el ne se décline,
Mais se tient tousjours en ung sens.
'R.Axsoîi replicque : *
Sensualité , je prêtons*
Aux dictz desquels vous excusez;
Mais , ainsi que je les enlcns ,
Sans faulte , vous contradisés;
Premièrement , par vos ditz disez ,
Que vous estes bien tempérée ;
Mais à toute heure vous mangés
Etbeuvez plus que ne povez
Tant que nature en est grevée.
Et si vous estes excusée
Par sanguine complexion;
Mais , si elle estoit bien menée ,
Vous auriés perfection ;
Excès 2 luy fait oppression ; «
i. Je m'élève contre. — a. Imp. : exceps.
44 Le Procès FORM AL
Joyeuse est en sobriété.
Pour fuyr les temptations
De la chair et les visions
Du monde , il la fault macté.
[Sensualité].
J'ay veu que souloye débouté
Et fuyrre les plaisirs mondains ;
Plus vois avant, plus suis tenté,
Et contre mal résiste moins.
Ay-je tort? Si de ce me plains ;
Nature, soyez moy propice,
Que je soye hors du monde au mains < ,
Car compaignie de folz mondains
M'a ainsi mise en service.
Je ne peux mieulx éviter vice
Que me retraire en quelque lieu ,
Veu^ que la chair ne soit point nice
Et qu'elle vueille autant pour Dieu,
Travailler, comme en lieux plusieurs
Elle prcnt peine pour mal faire;
Sans attendre que soye vieux.
Je m'y veulx mettre pour le mieulx ,
Car au monde a trop à refaire.
[Raison].
Ce n'est pas assés rien mal faire ;
1. Imp. : autmains.
a. C'est-à-dire : Pourvu que.
d'ung povre Humain. 4^
Mais avec ce fault mérité;
Qui du monde se peult relraire,
Il est d'ung grant debtc acquitté.
Moy, congnoissant la Icgiereté
De ma' chair et aussi le temps ,
Les honneurs mondains , voluptez ,
Desquels nul n'est qu'en ait assez,
De moy mesmes je me contens.
Sensualité replicque.
Vous avez des fantaisies tant,
Raison , et tenez trop* grans termes;
Tousjours vouldriez estre dedans
Quelque cloistre de movnes ou carmes.
J'aimeroye mieulx me rendre aux armes
Que d'estre ainsi ensarrée ;
Nature n'est point assés ferme
Pour, si jeune, estre mise en ferme*,
Et seroit trop débilitée.
Et de faict eP seroit grevée
D'estre seul, chose ennuyable;
L'âme oultre plus ■» seroit privée
Dunbien qui est trop meritable;
C'est que devons estre cheritable,
Les ungs les aultros enseignans ,
Mais ung si me fait tout muable,
1. Imp. : trap.
2. En prison.
3. Imp.: et en abréviation.
4- Imp. : oultre plus Tânie.
46 Le Procès formal
Car on tue les besles en Testable
Ou le[s] loups les mengenl aux champs.
Raison.
Sensualité , par vos chantz
Vous excusez dessus nature.
Mais elle hait les negligens
Et qui de leur salut n'ont cure;
Puis dictes que, s[ej il procure
De plusieurs faire proftilé ,
Qu'il mérite fort; je l'asseure ,
Mais, quant il ne peut, par droicture
Soy mesmes s'y doit incité.
[Sensualité].
Pour aultres causes suis cyté
A changer autrement ma vie ,
C'est que si ne puis éviter
Ne fuyre maie compaignie ;
Je croys le premier qui me prie
Et tourne comme un pannunceau • ;
Puis en ce monde n"a qu'envie
Et qui n'a argent à poignie ^,
Il ne sera point du monceau.
Puis que Nature a tout considéré , elle dit :
Mes filles , voicy cas nouveau
1. Sorte de petit drapeau , de pennon, qui s'agite au
moindre vent.
3. Imp. : poignée.
d'ung povre Humain. 4;
Qui n'est pas petite matière ;
Aussi me semble le jeu beau ,
Mais que ne reculez arrière.
Quant à moy, si seray première,
J'en donne [mon] consenlcment.
Congnoissance est ma conseilliere ;
La Chair, ne soyés pas derrière ,
Entrés y volontairement.
Congnoissance sera devant ;
Je yray après, quoy qu'il me cousle ;
La Chair, suyvez moy hardiment ,
La Raison vient après qui boute' :
Sobre devez estre de bouche ;
Désormais ne prendrez plaisance,
Fais ce que Nécessité touche ;
Subjecte à Raison serez toute;
Pour ce armez vous de paciance.
Le povre Humain.
Gens humains , veu la congnoissance
Et l'examen de ce pécheur.
Donnez luy par vostre clémence
Conseil, [secours], ayde et faveur,
S'il vous semble pour le meilleur,
Et qu'ainsi son saulvement face;
Ostés le de ceste douleur,
1. L'imprimé coupe la strophe après ce vers , en in-
tercalant les mots : nature conclitd, qui seroient mieux
en manchette ou en tête des deux strophes.
48 LE Procès d'ung povre Humain.
Et il priera Noslre Seigneur
Qu'il vous communique sa grâce.
Amen.
Sa voulenté est par la face
Velée^ et ne congnoist rien;
En douleur le cueur serre et casse
Pour 1g souffle de ces deux faces ,
Tellement que il n"a nul bien^.
Finis.
Cy [me la Marguerite des vertus.
Iniprimé à Lyon par Barnabe Chanssnrd.
Xpo laus^ et gloria.
i. Voilée.
2. Ces vers, très obscurs, ne sont qu'un fragment
d'une strophe mutilée. Peut-être les vers retranchés
contenoient-ils le nom de l'auteur, et lorsque, pour
l'iniprimer, on tira celte pièce d'un vieux manuscrit,
on les aura retranchés comme inutiles ou même nui-
sibles, en ce qu'ils auroient pu empêcher de prendre la
pièce pour nouvelle.
3. Imp. : laux.
4y
Le compte du Rossignol \^par Gilles Corrozel^
A Lyon, par Jean de Tournes^.
M.D.XLVII.
Au Lectedr.
'amour que chacun te propose,
Dont lanld'escritz sont embellis,
Proprement ressemble à la rose,
Car trop poiugnans sont ses delilz ;
i. Nous avons déjà donné plusieurs pièces de ce fé-
cond et curieux écrivain : Les Regrets de Nicolas Clereau
(I, 109-115), La Déploration sur le trépas de Madame
Madeleine de France, reine d'Ecosse (V, 234-4 0»
Les Blasons oouiesiiques (Yl , 223-28), et Le Cri de
joye des François pour la délivrance de Clément VII
(VI, 280-91). Eu voici une nouvelle , qui est de beau-
coup la plus heureuse, et, dans ce recueil, qui se
préoccupe surtout de la rareté, de la curiosité, de l'in-
térêt historique , des détails de mœurs, des pièces im-
portantes au point de vue de la langue et des mots, c'est
une bonne fortune que de pouvoir accueillir à l'un de
ces titres une plaquette oii se rencontre en même temps
une valeur httéraire. Si Corrozet avoit souvent écrit de
P. F. viir. 4
5o Le compte
Mais l'amour, duquel cy lu lis,
Qui en cueur chaste s'enracine ,
cette façon , il auroit un nom comme poète. La phrase
est rapide et toujours claire ; la légèreté du tour s'y mêle
à une élégance simple qui , toutes proportions gardées,
est dans le sens du style des Ep'tres de Marot ou des
Contes de Voltaire, de ce style éminemment françois
qui ne prend de la poésie que ce qu'il faut pour aigui-
ser la prose et la faire se jouer dans des délicatesses
d'idées et d'expressions qui ne supporteroient pas d'ê-
tre dites tout uniment et pour elles-mêmes, si elles n'é-
toientpas portées par la forme. Si La Fontaine a connu
le conte du Rossignol, il a dû y prendre plaisir; mais
il n'a pas eu à le récrire, il n'y avoit là rien pour lui.
Ce n'est pas même un conte, à proprement parler; l'on
ne voit pas ici, comme pour toutes ces anecdotes amou-
reuses qui se déroulent en aventures ou se dénouent par
un bon mot , ni une origine , ni une imitation , et Cor-
rozet, moins l'énigme du rossignol, doit être l'auteur
de sa fable. Elle est menée avec finesse, car, à mesure
que se déroule l'action, ou pour mieux dire les conver-
sations de l'amoureux Florent et de la délicate Yo-
lande, on attend toujours une autre fin que celle tout
à fait imprévue qui est le but de l'auteur. C'est le con-
traire des énigmes de Straparole ; en les lisant on ne
peut comprendre qu'une saleté, tant l'équivoque est
habilement ménagée et adroite. Ici l'on s'attend à une
histoire d'amour, où paroît même un instant la Céles-
tine obligée, et l'on a affaire h une thèse d'amour pla-
tonique, et si détaché des sens que l'idée même du ma-
riage en est exclue. Malgré l'enjouement , c'est du
mysticisme, et de celui-là même qui est si frappantdans
l'Heptaméron de la reine de Navarre, qu'elle auroit été
bien surprise de voir prendre, — et c'est ainsi qu'il
DU Rossignol. 5i
Ressemble au chaste et très beau lis ,
Qui croisl sans chardon ny espine.
Le compte du Rossignol.
uisqu'ainsi est que j'ay l'intention
De mettre en vers ceste narration
Ue deux amans, dont la vie amou-
reuse
Eut une fin honneste et vertueuse,
A toy, Amour très pudique^et sincère,
Que tout cucur ciiaste ayme, adore et révère,
Veux adresser mon invocation
Pour mener l'œuvre à sa perfection";
esta peu près toujours traité — pour une œuvre gros-
sière, alors que la doctrine qui eu résulte et qu'il étoit
destiné à exposer est, pour ceux qui savent lire, d'une
délicatesse qui va jusqu'à la sévérité.
J'ajouterai , pour ne pas oublier la partie bibliogra-
phique de mon rôle d'annotateur, que ce conte parut
d'abord à Paris, chez Gilles Corrozet, avec, pour
date d'impression, celle du a avril i546. L'édition qi.e
nous avons sous les yeux (in-S^de 38 pages et un
feuillet blanc, 26 lignes à la page) est un des plus
élégants volumes de Jean^de Tournes. L'impression
et laponclualion même sont d"une correction remarqua-
ble, et l'italique en est charmant. Comme le volume est
d'ailleurs rare, c'est une des plus j'^lios plaquettes
qu'un bibliophile puisse habiller de maroquin plein ;
il n'est pas commun, il est agréable à voir et agréa-
ble à lire. On n'en pourroit pas dire autant de beau-
coup de raretés.
52 Lr COMPTE
Car icy nVst aulro chose dfpaintc
Qu'un vray subjet d'une amitié Irès sainte,
Objcct visible à chacun d'ainsi vivre
Et tes guidons d'honnestelé ensuyvre,
Mettant à Fœil des dames l'exemplaire
De délaisser Venus pour te complaire.
Doncques, Amour tout plein de doux attraict,
Portant le fou et le gracieux iraict %
Donne faveur à ceste mienne histoire
Pour en laisser aux successeurs mémoire.
Long temps n'y a qu'en la ville plus grande
Sur qui le roy de la France commande
Fut une bonne et belle damoyselle,
Noble de sang et de vertueux zelle ,
l'ioUe de corps, de hault port et maintien,
De doux ac>' eil et boning entretien,
D'un beau parler, d'une grande sagesse,
Le tout tesmoing de sa vraye noblesse.
Elle, qui tant d'honneur et bien sçavoit,
\jH court du roy aucunes fois suyvoit,
En se trouvant aux banquetz et con\is.
Aux jeux, aux bals, aux propos et devis
Qu'on y faifoit, où tant modestement.
En ris, en ■. tste et en acooustremenl
Se maintenoii qu'aux plus haultes princesses
Elle égaloit ses mœurs et gentillesses.
En court aussi un jeune homme hantoit
Qui de maison et de hault lieu estoit,
I. C'est-à-dire la torche e.iflaraniée et la flèche, at-
tributs de TAiiiour.
nu Rossignol. 53
Nommé Florent, suyvant le train des armes,
Dur aux assaulx cl hardy aux allarmes,
Ce qu'il avoit par exercice appris.
Dont il oblinl des courlisans le pris.
("Jianter sçavoil , et baller, cl danser,
Kt en tous jeux honneslcs s'avancer.
Tenir propos cl deviser long tcmpt. ,
Ce luy csioit singulier passe-temps ,
Et bien souvent s'araisonnoit à celles
Ou'on esiimoii de la court les plus belles ,
.Où se trouvoit la pucelle estimée
Dont j'ai parlé, Yolande nommée,
Qui d'ans complelz n'avoit guères que vingt.
D'elle Florent tant amoureux devint
Et se trouva si soudainement sien
Qu'en elle assist tout son heur et son bleu
Eors commença à sentir la pointure
Du traict d'Aniour volant à l'avanture.
Captif se veit, saisy par violence ,
D'une beauté et grfice d'excellence,
Qui maintz assauliz et combatz luy donnèrciil
Et soubz mercy son cœur emprisonnèrent;
l.uy, se voyant d'un l'eu nouveau espris
El d'un lien indissoluble pris ,
Ne pardonna à chose qu'il peust faire
Pour à l'Amoiir cl à soy salisfaire.
11 s'adonnoit à joustes et combatz ,
A la musique, à mille autres esbatz
Afin de plaire à sa belle maistresse
Qui deleiioit son cœur en grand deslresse.
54 Lecompte
Pour alléger encore ses douleurs,
11 invenloil meslange de couleurs ,
Changeoit d'habitz bien proi)rcs el bien failz ,
S'accompagnoit des hommes plus parfailz;
Bref il vouloit tous gcnlilz faitz comprendre.
Rien ne faisant dont il fust à reprendre.
Certes l'amour, qui au cœur le pressoil
De jour en jour incessamment croissoil.
Comme le feu s alume bien souvent
Dans le fourneau par la force du vent,
Et, nonobstant telle ardeur véhémente
Qui ne rendoit sa volunlé contente,
11 sçavoit bien son fait dissimuler;
Mais devant elle il ne le peut celer
Si longuement qu'il ne s'en dcscouvrist
Kt le secret du cœur ne luy ouvris! .
Donques un jour, la trouvant à par elle,
Voulant trouver à 1 amytié nouvelle
Grâce et mercy, avec la face basse
Luy dist ces molz de voix tremblante et casse :
« J'ai veu la France et toute l'AUemaigne ,
« Le Portugal, l'Italie, l'Espaigne,
« Mais je n'ay point une pucelle veue
« De telle grâce et de beauté pourveue
« Que vous , ma Dame , à qui je me dédie ,
a Moy, mon honneur, et mon corps, et ma vie,
« Pour estre vostre à pouvoir commander
". Par dessus moy, sans me le demander. «
Oyant ces motz , la pucelle Yolande
D'un sens rassis bassement luy demande :
DU Rossignol. 55
« Comment, monsieur? Je ne sçay dont ce vient.
a Le diles-YOus à vostre bon escient?
« Je ne sçay pas doni procède l'audace
« De vous gaudir de moy en ceste place;
« Mais je sçay bien qu'entre nous femmes sommes
« Le passe temps d'entre vous gentilzhommes,
« Et ne sçavez, quand estes en repos ,
« Sinon de nous tenir autre propos,
« En nous donnant quelque faulse louange,
« Ce que je trouve en mon endroit estrange ,
« Vous avisant que me vueillez laisser
« Et telz propos jamais ne m'adresser,
Cl Vous merciant de l'offre par vous faite
« A moy, qui suis de toutes l'imparfaite, v
Adonc Florent sa crainte délaissa
Et plus hardy à dire commenta :
a Amour, qui fait que mainte créature
« Est transmuée en sa propre nature,
K Qui les couars fait devenir hardis
« Et les puissans il rend encouardis;
«. Qui d'assaillir tous les hommes s'efforce,
« Ha prins en moy une si grande force,
« Pour la beauté qui de son lustre esclaire
« Tout vostre corps et vostre face claire,
« Qu'en délaissant en oubly ma personne,
a Du tout à vous, non à autre, me donne.
<■< N'estimez point que je sois un moqueur ,
w Car vous pourriez lire dedens mon cœur
« Ung long penser causé d'affection ,
'<. i.'e joye peu , beaucoup de passion ,
« Une fov forte et ferme lovauté ,
56 Lk compte
(c Et plus quamour aymant vostre beauté.
« Ma liberté de tous costés je fuis;
« Jo suis en vous , et non en moy ; je suis'
« Tel que pour vous , meltray lame et la vie ,
« Dont vous serez jusqu'à la mort servie ,
« Vous suppliant que vostre humanité
« Donne pardon à ma témérité, »
— « Certes, respoiid Yolande la belle,
(c Si vous souffrez passion tant cruelle
« Que recités, jiour un je ne sçay quoy
« Que vous voyez, ce cliles-vous, en inoy,
« Vous, et non nioy, en estes seul coulpable,
« El, qu'ainsi soit, vostre arbitre * est capable
« De recevoir l'amour ou refuser,
« Dire autrement, ce seroit abuser
(C De la raison, qui doit estre la guide
« Du corps humain soubz une cstroite bride.
M De me nonmier belle de corps cl face
« El me louer, il vient de vostre grâce;
« Telle beaulté en moy je ne congnois,
« Et, s'ainsi est , mon Dieu je rccongnois ,
« Le seul authcur de beauté el bonté ;
« Ce sont rayons de sa haulle clarté ,
« Me confiant qu'avec l'ayde de luy
(( Me garderay de la fraulde d'aulruy.
a Si vous perdez ainsi la liberté ,
« Par obstinée et ferme volunté
1.1 Vous seulement en forgés les liens,
« El d'eslre serf vous cherchez les moyens ;
1. Votre vo'on'ié, votre jugement, ail'Urium.
Df Rossignol. dj
" Mais la prison , Dieu nicrcy, est oavcrlc :
« Je ne veux point de gaing pour ' vostre perle.
X Que dy-jo gaing? Si au vent j'avois mis
« Le mien lionneur, ce (jui ne m'est permis,
« J aurois acquis perle si grande et telle
« Que rinfamie en scroil immortelle ;
« L'honneur perdu par quelque mesehant œuvre
« A grand peine et bien tard se recœuvre.
« Vous estes serf, à ce que dit m'avez;
u Mais c'est à vous que vous-mcsmes servez,
« A vous suyvant tous vos mondains plaisirs,
'( Voz appetitz et sensuelz désirs;
<i Quant est à moy, je domine sur eux,
a Dont tous mes faitz se trouvent bienheureux.
« Ma volunté je vous ay esclarcie ;
« Si vous m'aymez , je vous en remercie ,
« Vous suppli.int, non point i)0ur mes mérites,
« Ains pour me plaire, ainsi comme vous dites,
« De non jamais me parler de cela. »
Adonc Florent, toulestouné, parla,
Disant ainsi : « Comment pourroit l'amant
« Celer le feu qui le va enflaniant
« Depuis le corps jusques au fons de l'ame?
« Ne pensez point, ô ma très chère dame,
« Que je sois seul coupable de ce l'ail,*
<■<■ Certes, non moy, mais Amour ha ce l'ait,
<! Qui me tient pris et me contient de sorte
« Qu'il fault du cœur que la i)arole sorte
<< Tour le servir en ce cas d'ambassade
r
i. Nous dirions au;ourd'hui par.
58 Lecompte
« El réciter comment il est malade ,
« Malade, helas! voire malade et mort,
« Mort qui ne sent sinon que le remort
« Et souvenir de beauté qui le poingt;
« De sentiment en luy autre n'a point.
« Vostrc beauté est un soleil luisant,
a Plaisant aux yeux, à l'arbitre nuisant,
« Car à vous voir je vous loue et vous prise,
« El cependant ma volunté est prise,
« El , quand je veux telle amour oublier,
a Vostre beauté la fait mulliplier.
« En nourrissant l'amour insupportable,
« Ma fermeté est envers vous si stable ,
« Que Zephirus, le vent doux et léger,
« Auroit plus tost les Alpes fait renger
« En terre pleine * ou obscure valée ,
« Que ceste amour de moy s'en fust alée.
« Plus lost la mort donne fin à ma vie
a Que de tromper les dames j'ay envie;
« Tous ceux qui ont ainsi deçeu les femmes
« Pour leur loyer sont demeurez infâmes.
« Quant est de moy, mon cœur s'est avoué
« De vous, sans plus, à qui il s'est voué ,
« Non point voué seulement, mais offert,
« Dont maint tourment angoisseux ha souffert,
« Ne vous osant declairer sa tristesse ;
« Mais maintenant, ô ma belle maistresse,
« Envers laquelle ay osé entreprendre
« Tous mes plaintifz et larmes faire entendre ,
a Je vous supply de me faire cest heur
1. Unie, p/ana.
DU Rossignol. 69
« D'esire de vous le peiil serviteur,
« Pour vous servir de cœur et de puissance,
« En attendant finale jouyssance
« De mes désirs , (jui jamais n'estaindront ,
« Tant que tous vifz mes membres s'es tendront.»
Lors Yolande , à demy rigoureuse ,
Sentoil en soy la pitié amoureuse
Qui combaltoil pour entrer jusqu'au lieu
Où se vouloit loger ce petit dieu ;
Mais Chasteté, qui ne fui onc oultrée ^
Puis Crainte et Honte en det'fendoyent l'entrée
Si vivement que l'Amour n'y entra.
La jeune dame adonqucs remonstra
Au gentilhomme en quel cas d'infamie
Elle cherroit pour estre ainsi s'amye.
Et, quand ce point elle consentiroit ,
Que trop grand playe à son honneur feroil,
Luy deffendant mesmement d'y penser.
S'il ne vouloit grièvement l'offenser,
Et que, si plus il en faisoit poursuite.
Les siens parens, dont elle avoil grand suite,
Tous gens d'honneur ei de noblesse haulte,
Le puniroient d'une si lourde faulte,
Car son honneur, ainsi qu'elle disoit,
Entre les mains de ses parens gisoit.
Sur ce propos la Dame , à qui trop griève
Tel entretien, de sa place se liève,
Et laisse là du tout abandonné
Florent confuz , pensif et estonné ,
1. C'est-à-Jire vaincue.
6o Lk comptk
Lequel, estant revenu en soy mcsme.
Par laguillon de ccste amour extresme
Plus que devant fui sa pensée attainle
Et de son cœur jetla mainte comidaintc.
En fin conclud l'entrcpi'inse poursuyvre
Jusques au bout et ses désirs ensuyvre ,
j')isant en soy : a La tour bien assiégée
« Peult estre en fin prinsc et endommagée,
« Et n'est rempart ny boulevart tant fort
« Qui longuement peust porter un effort
K Quant l'assiegeur à rencontre s'obstine;
« Mcsmcmenl leau avec le temps ruine
« Le dur caillou , en tombant goutte à goutte ;
« Je metlray donc ma force et vertu toute
« Pour la changer et vaincre son propos. »
Ainsi Florent, sans prendre aucun repos,
Vagoit en soy, faisant mille discours,
Pour à son mal trouver .'iackpie secours;
Aucunes fois en delfianco estoit;
A l'autre fois jouyr se promettoit;
D'un seul penser avoil joye et douleur
Qui luy causoit changement de couleur ;
S'il la voyoit , devenoii tout transi ,
Et, s'il oyoil nommer son nom, aussi
11 rougissoil, et, comme transporté,
Estoit joyeux et puis desconforté.
Raison souvent taschoil à le distraire.
Mais son amour balailloil au contraire;
Mort se souhaite , et en si griefz ennui/.
Se consumoii et les jours et les nuitz,
En se sentant dedens le cœur blessé
DL PiOSSrGNOL. 6«
D'avoir esté de sa dame laissé.
0 fol Amour, tu ressembles Circes ,
Qui transmua les soudars dUlixes
En ords pourceaux et espèces de bestes ,
Car tu induis à vices deshonnestes
Tes poursuyvans , tant que tu les transmue
Au sensitif de chaque beste mue ^.
Ainsi Florent, à deniy hors de soy,
A Cupido rendit hommage et foy.
Tirant au but de jouyr de la belle,
Dont il avoit responce d rebelle,
Et, nonobstant qu'elle luy eust montré
Signe de deuil, et très bien remonsiré
Le grand danger et péril hazardeux
Où ilz cherroycnt par ceste amour tous deux ,
11 ne cessa en parole et en geste
De plus en plus le rendre manifeste ,
En la pressant de regardz et de signes
D'un homme sage et raisonnable indignes.
Elle, voyant le train qu'il maintenoit
Pour l'amour d'elle, et qu'il l'importunoit
Trop ardamment, voulut en patience
Encore un coup luy prester audience ,
Non pour lier sa propre volunté ,
Mais pour donner au malade santé.
Donques un jour tout de son gré permist
Que le jeune homme à raisonner se misl
Avecques elle, en faisant sa demande
Plus que devant importune et plus grande.
1. Muette, de muta.
62 Lecompte
0 pleust à Dieu que toutes filles feissent
Comme Yolande , et qu'elles ne se meissent
Facilement à cscouter les ditz
Des jeunes folz amoureux estourdiz ,
Sinon à tin de donner guerison
A l'abreuvé d'une telle poison ,
Et, pour le mieux , à toutes je conseille
Qu'à telz causeurs ne prestent point l'oreille,
Car il est bien malaisé d'approcher
Du feu ardant, sans sentir en sa chair
Quelque chaleur, et qui ne s'en recule
En s'embrasant à la fin il se brusle.
Or ceste-cy toutes fois, comme sage,
Se garda bien d'estre prinse au passage ,
Car, quand l'amant luy eut fait sa prière.
Le rejetta par telz propos arrière ;
« Florent, dit-elle, il appert clairement
« Que vous n'avez esgard aucunement
« A mon honneur, qui le voulez blesser.
c( Pensez-vous bien que je veuille abaisser
« Ce hault vouloir, et que je laisse preudre
« Ce que jamais homme ne me peult rendre?
« Asseurez-vous que parler ny promesse,
« Bague , joyau , ny quelconque richesse
« Ne fera point ma chasteté branler,
« Et, qui plus est, puisqu'il en i'ault parler,
« N'avons-nous pas, en la loy, deffcndu
« Du seigneur Dieu tel amour prétendu,
« Et que celuy ou celle qui fera
« Péché charnel, de Dieu puuy sera?
a Je vous pry donc , et si vous admonnestc
DU Rossignol. 63
« Changer l'amour en amy tié honncstc ,
« A fin que Dieu, exerçant sa justice,
X En sa fureur vous et moy ne punisse. «
Lors, tout transi, replica l'amoureux :
« Or suis-je bien de tous le malheureux,
« Puisque beauté, grande force et jeunesse ,
« Parenté noble , autorité, richesse,
« Le beau parler, la passion aussi ,
« N'ont sçeu trouver vers ma dame mercy.
« Tous les oyseaux, tant privés que sauvages,
« Poissons hantans les fons * et les rivages,
« Restes des champs, sans danger se fréquentent
« El par amour l'un avec l'autre hantent,
« Et nous, ayans franchise et volunté,
« N'osons jouyr de nostre liberté.
« Or bien, dit-il , je n'ay donc plus d'envie
« D'avoir jamais plaisir en cestc vie;
« Vivre me fault longuement en langueur,
« Par impitic et cruelle rigueur
« Jusques à tant que la Mort ayt tant fait
u Que mon corps soit roide, pasle et deffait;
« Et ncantmoins , combien que cruauté
« Soit répugnante à ma grand' loyauté ,
« Je demourray en propos immuable
« De vous aymer et de me rendre aymable
« Si constamment que plus tost nageroyent
« Poissons sur terre et bestes mangeroyenl
« Au fons de l'eau que mon désir, altaint
« D'un feu si chaud , soit à jamais estaint. »
1. Fontaines.
64 Legompte
Quant Yolande aperçeul rassuranee
Enracinée en la persévérance ,
De ici amour, pour de luy se deffairc,
Elle luy va telle requeslo faire :
« Puisqu'ainsi est que l'Amour et la Foy
« Vous ont donné et asservy à moy,
« la passion , qui voslre cœur afflige ,
« Voslre me fait et envers vous m'oblige.
« Mais, pour autant qu'il est vituperable
« Pour voluplé laisser vertu louable,
«c Et que du nom de noble est deveslu
(i Qui pour plaisir délaisse la vertu ,
K Aussi qu'amour d'une femme bien née
« A homme ignare est très mal assignée,
ce Non que pour tel je vous veuille estimer,
« Si vous voulez faire estai de m aymer
« Et mettre en fait ma persuasion ,
« Je veux qu'Amour vous soit occasion
« D'avoir vertu , qui l'homme déifie ,
<c Esludiant en la philosophie
« De double nom, morale et naturelle ,
« Et, s'il advient que vous soyez par elle
« Rendu sçavanl, ainsi que je désire,
« Lors congnoistrez n'avoir esleu le pire,
« Et que sçavoir plus que lasciveté
« Aura le don de mercy mérité. »
Florent, qui veit l'intention honnesie
Qu'avoit sa Dame et qu'elle l'amonneste ,
De profiter aux lettres et aux artz ,
Pour parvenir aux amoureux hazards ,
Joyeusement accepta la demande ,
DU Rossignol. 65
Et, tout ainsi que la belle commande ,
Délibéra, puisqu'il failloit ainsi
Pour obtenir l'amoureuse mercy,
D'y obéir et prendre discipline ,
Estudiant en humaine doctrine;
Et, pour ce faire , il délaissa la court,
Print robe longue et laissa Thabit court,
Puis s'adonna de tous pointz à l'estude
Avecques soing et grand' solicitude.
Les anciens poètes ont descrit
Que Minerva , déesse de l'esprit ,
Aussi les Soeurs Muses de bon sçavoir,
Ne peurent-onc et ne pouvoyent avoir
Avec Venus quelque société;
Mais le contraire au vray ha cy esté.
Pour ce qu'Amour sus Florent dominoit.
Et nul repos l'estude luy donnoit.
Et, neantmoins que difficile il semble,
En cest amant se trouvèrent ensemble ,
Et, qui plus est, d'autant que grand'estoit
L'amour en luy, l'estude s'augmenloit.
Si que pour vray Amour fut la nourrice
De son sçavoir et maint autre exercice.
Trois ans durant, aux lettres dédia
Tout son esprit, et tant estudia
En Aristote, en Ciceron et Pline,
Et en Platon , la science divine.
Que , par labeur d'un esprit travaillé,
Après avoir et nuict et jour veillé.
Il fut sçavant, ayant la renommée
P. F. YlII. 5
66 Lecompte
D'avoir acquis science consommée ,
Dont luy sembla avoir fait tel devoir
Que le guerdon d'amour en deusl avoir.
Pour parvenir à ce désiré poincl ,
Voulant trouver son Yolande à point ,
Bevint en court, et, luy estre arrivé \
Choisit le temps pour parler en privé
Avecques elle, et voulut la Fortune
Luy donner jour avec heure opportune,
Et, lorsqu'il fut venu en sa présence ,
Luy dit telz motz , après la révérence :
a J'ay de long temps en mon cœur allumé
« Un feu caché , qui n'est point consumé ,
« Lequel me suis très efforcé d'eslaindre;
« Mais mon arbitre à ce n'ha sçeu allaindre,
« Et néantmoins , veu le bien qu'il m'a fait,
« Serois m.arry de n'avoir satisfait
(< A cest amour, dedens moy demouranl ,
« Qui d'homme lourd, les lettres ignorant,
« M'ha fait sçavant, par art et discipline ,
« En naturelle et morale doctrine,
« Par le moyen de vous , ma seule Dame ,
« Que j'ayme plus beaucoup que ma propre âme,
« Qui de ce faire en amour m'enchargeastes,
n Et par amour aussi vous obligeastes
« Qu'ayant vaqué aux lettres quelque temps,
« Rendriez l'amour et mes désirs conlens.
i. Cette ellipse pour : après eslre arrivé, se trouve
dans les auteurs coutemporains, mais suilout dans Ra-
belais, qui a si souvent employé cette forme qu'elle
lui est particulière.
DU Rossignol. 67
« Acquittés-vous donques de la promesse,
« Et pardonnes à ma grand'hardiesse,
« Qui est conduite avec persévérance
« Pour parvenir où tend mon espérance. »
— a Mon doux amy, repondit Yolande ,
u A bien bon droit fondés vostre demande ,
« Et si serois dite ingrate de tous
« Si je n'estois gracieuse envers vous.
« iMais je vous prie, autant que je puis faire,
« De me vouloir en un point satisfaire,
<( Car femmes sont de sçavoir curieuses ;
« Fuisqu'ainsi est qu'aux estudes fameuses
« Avez esté pour sciences apprendre,
« Ne vous soit grief me donner à entendre
« Que c'est que fait, quand de couple charnelle
« Le rossignol départ de sa femelle,
« Et, si cela de vous je puis sçavoir,
a Tous vos désirs de moy pourrez avoir. »
Le jeune amant tomba en grand' pensée,
Voyant l'amour n'eslre recompensée
Que par ce poinct , el, l'heure estant tardive ,
La question difficile el haslive
Le feirent taire et demeurer pensif
Comme frustré de son plaisir lascif,
Et sur le champ d'avec elle se part.
Bien enleniif de sçavoir quelle part,
En quel autheur sçauroit ceste raison.
Dont s'en alla ainsi en sa maison,
Triste et dolent, visiter chacun livre,
Pour y respondre ou ne vouloir plus vivre,
Et, ne trouvant, tant sçeustles visiior,
68 Lecompte
Chose qui peusi ses espritz contenter,
Se proposoit une mort voluntaire,
Considérant comment l'avoit fait taire
Une pucelle et l'avoit surmonté ,
Luy qui estoit tant expérimenté.
En ce penser, du tout desespéré
De parvenir au poinct tant désiré ,
Errant s'en va comme la nef, portant
Un pesant faix dessus la mer flottant ,
Qui ne sçait point sa fortune future.
Se rencontra au chemin , d'aventure ,
Une vieillotte , au visage ridé ,
Qui plus sçavoit que Florent n'eust cuydé.
Elle, voyant la contenance triste
Du jeune amant qu'elle avoit veu tant miste,
Luy demanda s'il souffroit quelque perte
Dont il monstrast tristesse si aperte ,
S'il avoil eu aucune adversité
En sa richesse ou en sa parenté.
« Non, respond-il. — Doncques, quelle tristesse,
Dit-elle alors , « trouble tant ta jeunesse?
« Je te supply ne m'en celer la cause.
— a 0 malheureux, dist-il, — helas, je n'ause
« Le révéler, car aussi bien seroit-ce
a Parler en vain et croistre mon angoisse ;
« Que pleust à Dieu n'avoir onc esté né ! »
La vieille , oyant tel propos destourné
De la raison, fut de pitié attainte,
Et tant pressa Florent que de sa plainte
DU Rossignol. 69
La cause sçeut, et comment la pucelle
Luy avoit fait demande si nouvelle.
« 0 que je suis venue bien à point ,
Dist-elle alors; ne te centriste point,
<.(■ Tu ne perdras par icelle ignorance
« Le don auquel as eu tant d espérance.
« Entens , mon filz , que la coustume est telle
« Du rossignol que jamais a femelle
« Ne se conjoint que sus un rameau verd,
« Auprès duquel à plein et descouvert
« Sera un sec, et, quand l'oyseau petit
« Ha consommé son charnel appétit ,
a Le rameau sec incontinent il cherche,
« Dessus lequel fait un vol , et s'y perche,
« Où il agence et polit son plumage ,
il Chante enroué et change son ramage ,
« Puis court à Teau pour se laver bien net.
« J'ay retenu dedens le cabinet
a De mon esprit, depuis mon jeune temps,
« Ce beau secret et autres que j'entens,
« Que j'ay apprins d'un philosophe sage
a Que je servois quand j'estois en bas aage.
M Sois asseuré que ce que je t'ay dit
« Satisferoit, voire sans contredit',
« Non-seulement à ta dame etamye,
M Mais à la grande et noble académie
« Des gens sçavans. Or t'en va donc en paix. »
Alors Florent, deschargé d'un grand fais,
Remercia la vieille sans attendre ,
1. Sans contradiction, sans objection.
78 Le COMPTE
El sus ce poinct fait à sa dame entendre
Qu'il estoit prest dessus sa question
De luy donner la diffiniiion.
Le jour esleu, aussi l'heure assignée.
S'en vint l'amant, la fresche matinée.
En un jardin paré d'arbres et entes,
D'herbes et fleurs très odoriferentes,
Qui decoroyent, par l'œuvre de Nature,
Tout le parterre enrichy de verdure.
Là les amans ensemble se trouvèrent,
Mille bons jours et salutz se donnèrent
Avec regardz , les uns simples et bas ,
Les autres pleins des amoureux combats.
Et, quand les cœurs et les affections
Eurent monstre diverses passions ,
Qui comballoyent, les uns pour abuser,
Les autres non, mais pour y refuser.
Le jeune amant, qui du profond souspire.
Va commencer à voix basse luy dire :
« Belle aux doux yeux , le temps est accomply
<« Qui me doit rendre assouvy et remply
« De mes désirs, et, combien que subtile
a Fust ta requeste et à moy difficile ,
a Amour pourtant m'ha tant poingt et pressé,
« Mesme en l'esprit, qu'onques je n'ay cessé
« De travailler pour mettre à la lumière
« La question, et voicy la manière. »
Lors recita la response inventée ,
Ne plus ne moins que la vieille esdentée
Luy avoit dit, faisant conclusion
DU Rossignol. 71
Qu'ayant trouvé cesle solution ,
Il dcvoit estre en possession mis
Des biens d amour, comme elle avoit promis.
Voyant adonc Yolande l'aflaire
Venue au poincl que plus n'y sçait que faire.
Loue Florent, loue sa diligence,
Ayant trouvé sa prompte inielligence,
Et, neanimoins qu'elle se voye preste
D'estre surprise, ainsi comme la beste,
Des chiens surprise et jusqu'aux ilans atteinte,
Cherche sa ruse et veult user de feinte
Pour eschapper et allonger sa vie.
Ainsi la dame , en amour poursuyvie ,
D'un esprit prompt et de prudence aussi
Soudain s'arma; à luy va dire ainsi :
« Mon cher amy, je ne sçaurois assez
a Tous voz labeurs rendre recompensez,
« Et ne vous puis loyer plus grand donner
« Que cesluy-cy, que je veux ordonner
« Pour le repos de voz affections,
« Lequel, s'il est, hors toutes passions,
« Bien digéré , l'ennuy vous estera
« Que vous portez, et si surmontera
« Les chaudz désirs qui vous pressent si fort,
« L'acte faisant d'homme prudent et fort.
a Amy , tous ceux qui se joingnent à femmes
a En charnel acte et par amours infâmes
«. Sont tout ainsi que rossignols plaisans,
<i Sur rameau verd qui se vont deduisans
« En leur luxure et amour sensuelle,
72 Le COM PTE
«■ Puis, quand prend tin la volupté charnelle,
« Tombent soubdain dessus le rameau sec,
« Laissans lamour et le plaisir avec.
« Ce rameau sec pour sa signifiance
« Note d'Honneur et d'Amour l'oubliance ,
<( Où tombent ceux qui , pleins de leurs plaisirs ,
a Ont accomply tous leurs vilains désirs.
a Je te supply de considérer comme
« Pour mon amour tu es devenu homme,
« Homme prudent , loué et eslimé ;
« Et, ce pendant qu'ainsi tu as aymé
« Et aymeras d'amour saint et pudique ,
« Tu as esté au vivre politique
« Persévérant, et seras davantage
a Pour la haulteurdu vertueux courage
« Nourry d'amour, qui fait qu'à fin soyent mises
« Les faitz d'honneur et grandes entreprises.
a Par cest amour feras œuvres louables ,
<( Dignes tous jours d'estre recommendables;
ce Mais , si l'amour et la volupté tienne ,
« Ce que je prie à Dieu que point n'avienne,
« S'estoit saoulée au plaisir de la chair,
« I! nefaudroit désormais plus chercher
t( En toy le bien que l'Amour y ha mis,
« Et deviendrois lasche, vain et remis.
a Donques, amy, craingnant de t'avenir
« Un si grand mal , il te doit souvenir
« Du rossignol , du rameau verd , et^puis
« Du rameau sec , où il se met depuis ;
« Cela rendra ta personne contente.
DU Rossignol. 73
« Vy donc , amy , en amoureuse attente ,
« Et, pour plaisir si soudain abbatu ,
a Ne pers l'honneur et l'acquise vertu
« Qui te rendra cent fois plus glorieux
« Et plus content que l'amour furieux ,
'< Dont ne despend que triste fasclierie
« El puis eu fin la honte et moquerie. »
Quand Yoland la belle se fut teue ,
Florent devint ainsi qu'une statue
Tout immobile , et pensa longuement
A ce qu'il ha ouy diligemment.
Puis, tout ainsi qu'un homme qui traveille *
Par un vain songe et du dormir s'eveilie,
11 commença premier à se mouvoir
Et l'amour fol , lequel souloit avoir,
S'esvanouit comme un songe menteur;
Puis l'amour saint, de tant de biens autheur,
Entra chez luy, avecques fermeté
De non tenter jamais la chasteté
De telle dame, à laquelle il voua
Le chaste amour, et elle l'avoua.
Ainsi l'amour lascif et sensuel
En un instant devint spirituel,
Ferme trop plus qu'onques n'avoit esté,
Tant que raison vainquit la volupté.
Plus que moins.
i. Qui souffre.
Complainte
Complainte de France^,
L'ACTEDR.
près les maulx et desplaisans ennuys
Que j'euz souffers , tant ou jours com-
me en nuylz ,
Par divers mons el dangereux passages,
Où les passans souvent ne sont pas saiges,
j. In-4 gothique de 6 feuillets, dont les deux se-
conds sont signés a n et a Ht , ce qui prouve que la
pièce, qui commence tout en haut du premier feuillet ,
n'a jamais eu de feuillet de titre; 33 lignes à la page.
La pièce ne porte pas de date, mais celle-ci est bien fa-
cile àreconnoîtreetmêmeà serrer: Il s'agit de la guerre
de Charles VIII contre Naples. La pièce est donc com-
posée entre les années 1494 et 1495 ; déplus, il n'est
question que du départ, le roi va vers le pays Romain,
on ne sait rien encore des succès de l'expédition , et
c'est celte inquiétude qui est le sujet de la douleur de
France ; Charles VIII étant parti de France dans le
mois d'août, la pièce ne peut être ni antérieure ni posté-
rieure à l'automne de i494' Elle est curieuse parce que
les reproches de France aux trois Etals montrent as-
sez que l'expédition n'avoit pas trouvé dans l'ensemble
DE France. 76
Ung jour luysanl d'azur assez paré.
Hors toutes gens me trouvay séparé
En ung beau parc , de fleurs si très couvert
Que on ne savoit s'il estoit blanc ou vert ,
Et là , gisant à l'ombre d'un grant saulx \
Sommeil me print, pour les cruelz assaulx
Que Soing, Chagrin et Soucy m'avoient faitz,
Si que soudain m'endormy soubz le fès.
Si en veillant porlay fort griefve somme
De dur travail , je n'en fus par ce sompne
En riens exemp, car, à ung seul clin de euil,
Je iresbuchay de dosplaisir en deuil ,
Et mon esprit qui tant avoit vcillié
Fut en courroux doublement réveillié
Par pleurs, regretz, gémissements et plaints
De cueurs transsis et yeulx de larmes plains.
En ce dormir tantost me fut advis
Que j'aperçeu devant moy vis-à-vis
Une grave et magnifique dame ,
Qui me sembla de cueur, de corps et d'âme ,
Eslre en douleur très vivement atiainle;
La face avoit de larme toute lainte ,
de la nation une faveur complète; le poète n'a pas écrit
ses vers dans rintention de faire voir ce sentiment,
mais en le blâmant il le révèle. J'aurois voulu y trou-
ver quelque anagramme ou quelque allusion qui m'tût
permis de désigner Jean Trolier, ce poète de Charles
VIII, comme l'auteur de celte Coniplainte, mais il n'y
a rien de semblable , el force uoui est de la laisser à
l'état anonyme.
1. Saule, de salix.
y6 Complainte
Les yeulx baissez, tordant ses bras et mains
En grans souspirs, dont elle getta maintz;
Ne faisoit lors que crier et pleurer ;
Fort belle estoit, mais, par trop esplourer,
Son cueur dolent couleur n'avoil en face ;
Il n'est beaulté que par pleur ne s'efface.
Son nom ne sçeu si promptemenl; mais on
M'avoit bien dit qu'elle estoit de maison
Comble de biens , de trésors et delilz;
Son manteau bleu semé de fleurs de lys ,
Son deuil, ennuy, et sa grefve souffrance
Me tirent lors jugier que c'estoit France.
A sa clameur, en grans tourbes et tas
S'assemblèrent François de tous estas ' ;
Adonc son deuil plus fort se renouvelle ,
Et ne fut oncq, dessus terre , nouvelle
Plus piteuse que ouyr les plainlz et cris
Que l'on n'auroit en bien long temps escris;
Si commença la dame beaucoup plainte
Sa très dure et doulente complainte :
France '^.
Dieu éternel , souverain roy des roys ,
1. La pièce se compose de trois discours de France
à Eglise, Noblesse et Labeur; rien de si fréquent que
cet emploi des trois Etals dans la poésie. On a vu dans
ce recueil , t. III , p. 247-60 , La Deploralion des trois
Estais de France sur Tenlreprise des Anglois et Suisses,
et la pièce qui suivra celle-ci se termine aussi par une
Complainte des trois Etals sur la mort de Charles VIII.
3. Toutes les strophes de vers de dix pieds dites par
DE France. 77
Voy les desroysde ton ancelle* France;
Très doulx Jésus, qui pendis en la croix,
En griefz deslroys et passages eslrois
Par deux ou trois suis navrée à oultrance;
3Ion cueur en tence et faict sa remonstrance;
Donne asseurance au roy Cliarles mon fils ;
De cliief souffrant sont membres desconfitz.
Où auray-je recours ?
Où fuyray-je le cours?
Où prendray-je secours,
Fors à la court des courz
Qui désolez conforte?
Hélas, quelz piteux tours!
Quelz estranges destours !
Villes, chasteaulx et tours
Sont en piteux atours
S'ilz n'ont muraille forte.
Se je me plains, se je pleure, lamente
Et me tourmente, bien cause ay de ce faire;
En grief dangier, en douleur véhémente.
Peine et tourmente, mon roy s'expérimente;
Quoy qu'on en mente , il prent à cueur l'affaire;
Pour satisfaire et son vouloir parfaire ,
Devons deffaire trésors , où qu'ilz soient mys ;
Au granl besoing congnoist-on les amys.
Banières , estandars ,
Force flèches et dars,
la France sont écrites en vers équivoques , tandis que
l'Acteur n'équivoque que les rimes.
1 . Servante , de ancilla.
jS Complainte
Pyonniers et souldars ,
Grans, rustres et grondars,
Chascun s'en va sa voye ;
Plourez, pelis poupars,
Voz pères sont espars ;
Ils vont quérir leurs pars
Sur Rommains et Lombars
Par les mons de Savoye.
D or et d'argent ne me chault à parler;
Aille par l'air, soit d'estoc ou de taille ;
Mais tel morceau trop me poise avaller.
Doy-je galler, quant monter, devaller,
Et voy aller mon prince en [la] bataille?
Ha, truliandaille, qui mangez la pouUaille,
Force est qu'on aille; le temps [en] est venu;
Ung grant maleur est à coup survenu.
Dorennavanl me fonde
A pleurs, si que je fonde
En soupirs et morfonde
Là bas au fin fons de
La rivière de larmes ;
En abisme parfonde
Le roy des roys confonde ,
Soit par feu ou par fonde ^
Et comme cloche * fonde
Alphonse et ses alarmes '.
I. Froiide, du latin funda.
■2. Comme iiue cloche mise dans la fournaise.
ô. Le poêle et les contemporains compreuoienl très
bien ce que cela vouloit dire. Aujourd'hui c'est une
ellipse d'idée qui va jusqu'à l'erreur. Alphonse d'Ar»-
DE France. 79
Quel bien, quel eur, quel plaisir puis-je avoir,
Pour or, ne avoir, ne quelconque richesse?
Mon chief absent * et si ne puis savoir.
Par nul savoir, si on luy fait bon devoir;
A dire voir, j'en suis en grant tristesse ;
Dure dcslresse me lient en forle presse;
Crainte m'oppresse jusque[s] à rendre rame;
Ce n'est pas jeu d'eslongner ce qu'on ame.
0 royne de valeur ',
Vous cliangerez couleur.
Quant saurez la douleur.
Le froit et la chaleur
Que le bon roy endure;
C'est des bons le meilleur,
C'est des grans le greigneur,
Des honnestes l'honneur;
Dieu doint que son bon eur
Soixante et ung an dure.
L'Acteur.
Ces mots finiz , France leva sa veue,
gon , roi de Naples, étoit mort en i458 ; mais comme
c'étoit lui qui avoit été le dernier roi à peu près légi-
time, et que Ferdinand, qu'il avoit fait reconnoître
pour son successeur et que Charles VIII vouloil chas-
ser, étoit son fils naturel , il étoit comme la cause de
la guerre, et par là on comprend que son nom soit
venu sous la plume du pcëte.
1. Eu lisant ahsenie pour s'absente, la phrase seroit
plus correcte qu'avec cet ablatif absolu suivi d'un et.
a. Anne de Bretagne.
8o Complainte
Plus pileuse que on ne l'eut* pieçà veue;
Regardant ceulx qui estoient là présens,
Et, sans donner salut ne autre présens,
Sans varier ne pcr cy ne par là,
Publicquement à haulte voix parla
A nos seigneurs de l'Eglise là près ,
Disant les inotz contenus cy-après :
France.
Que faictes-vous , prélatz de saincte Eglise?
Fault-il qu'on lise vos vices et péchiez?
Voslre maintien le peuple scandalise;
Par mainte guise voslre estât se déguise;
C'est une exquise dont huy vous cmpeschiez ^ ;
Voz eveschiez de maulx entreveschiez ,
Loups alechiez par divers alibis;
Le bon pasteur veille sur ses brebis.
Solz et mondains prelas ,
Vos subgetz sont près las;
Sans plaisirs ne soûlas
Les promenez , hélas ,
A rigueur inhumaine;
A quoy songez-vous? Las!
Venus, seur de Pallas,
Par grans fleuves et lacz,
Plains d'immortelz hélas,
Au fons d'enfer vous maine.
I. Imp.: l'avoit.
t. C'est par la délicatesse, par le luxe, que vous vous
mettez aujourd'hui dans l'embarras.
i)E France. Si
Qui vous aprent à démener batailles?
Mettez sur tailles, creues * et inventions;
Des povrcs gens ne comptes quatre mailles;
Ce sont voz ouailles; on menge leurs poullailles ;
Blez , vins et pailles sont pour les pensions;
Processions, jeûnes, oblations
Faire deussions pour nostre roy absent;
Le sain 2 ne scet que le malade sent.
Sont-ce pas voz offices
Vivre en vos bénéfices ,
Punir les maléfices
Et faire sacrifices *
Pour le roy et ses gens?
On congnoist bien voz vices ;
Vous estes fins novices ;
Se vous faictcs services ,
C'est pour faire édifices
Et amasser* argent.
Chascun de vous deust estre continent,
Vray abstinent, soudain en pleurs et larmes;
Vostre prince est en péril emynent.
Incontinent qu'il survient accident,
Sans incident on doit courir aux armes ;
Moines et carmes ne doivent faire alarmes
Mais estre fermes par ouvres méritoires ;
Hommes bataillent s et Dieu fait les victoires.
1. Imp. : crenes.
2. Imp. jain.
3. Dire des messes.
4. Imp.: amasses.
5. Imp. : bataillant.
P. F. VIII. G
82 Complainte
Les dévotes prières,
Jeûnes particulières,
Charitez aumosnières,
En diverses manières
Conduictes par raison ,
Sont trop plus singulières
Que estendars ne banières ;
Les armeures grossières
Ne servent aux barrières*
Tant que fait oraison.
Gens du clergié , plaignez ce que je dueil ;
N euvrez ung œil qui larmes ne distille;
Convertissez tous vos plaisirs en dueil ;
Rire ne vueil ; plourer est mieux mon vueil ;
Plaisans recueil ne gist plus en mon stille ;
Par voye subtille, pénible et difficile
Jusqu'en Cècille ^ vostre bon roy s'expose;
L'homme souvent propose et Dieu dispose.
Pleures et lermoyés,
Clercs françois qui m'oyés;
Vos yeulx en pleurs noyés,
Et vous esbanoyés
Au clos de double ennuy ;
A voz failz pourvoyez;
Dressez 3 les forvoyez;
Force argent envoyez
Et priez Dieu pour luy.
1. Dans les tournois, la lice étoit fermée par des
barrières ; par là le mot est devenu possible à appli-
quer pour apporter l'idée de combat.
a. G'esl-à-dire le royaume de Naples.
5. Remettez dans le droit chemin.
DE France. 83
L'ACTECB.
Adonc cessa France , la noble dame,
Et, quant congneut n'avoir rcsponce de ame,
De l'autre part se tourna vers Noblesse,
En remonstrant le dangier qui nous blesse,
Dont tant avoit larmoyé et pleuré.
Lors essuya son visage espleuré ;
Mais ung souspir getta si très divers
Que on ne l'aroit de[c]lairé en dix ans * ;
Après cela print alaine ung petit,
Puis parla France selon son appétit.
France.
0 noble sang, je plains, pleure, souppire,
Et suis soubz pire hasart que fus jamais;
Le roy s'en va, dont je crains qu'i m'empire;
Le temps s'expire ; ung eslrange air aspire ;
Se Dieu l'inspire , c'est ung bon entremets ;
Jeunes plumatz, ne séjournez plus, mais
Prenez armez et suyvez vostre maistre;
Où le prince est , le subget doit bien estre.
Hélas, dame Noblesse ,
Belle chose et nobl[e] esse
Quant le mal soubz vous blesse ;
Mais c'est [trop] grant simplesse ,
Du bien vous estrangés ;
Celluy trop sa foy blesse
Qui s'eudort par feblesse ;
1. Il manque ici deux rimes.
84 Complainte
11 n'aynie gentillesse ,
Quant son roy gentil laisse
En pays eslrangier,
Noblesse fut jadis le seur pillicr,
Qui, sans piller, porta d'armes le fès;
Enfans, oyez trompettes trompiller;
Sans babiller il se fault babiller
Pour houspiller ces villains Turs infectz;
Qu'isoientdeffaiclz;monslrez-YOusgensparfaictz;
Par dilz, parfaitz augmentez vostre nom;
11 n'est trésor qui vaille bon renom.
Vos bons prédécesseurs
Vous ont l'ait possesseurs ,
Vous , vos frères , vos seurs ,
De fors chasteaulx et seurs
Que à présent vous tenez ;
Faictes-vous successeurs
Des vaillans avanceurs ;
Ne soies godisseurs ,
Mais sur voz aggresseurs
Les armes soustenez.
Gorricrs chelifz, gens de lasche courage
Qui par outrage portez voz larges manches ' ,
De gorrier vous faictes rouge raige -
i . Sur les pourpoints étroits on portoit alors de grands
surtouls ou manteaux en forme de robe ouverte par
de\ant, dont les manches alloient en s'évasant depuis
l'épaule, et, par suite de la largeur de l'ouverture,
pendoient très bas, et presque plus bas que le genou.
2. Cela se rapporte-t-il à l'expression proverbiale:
« Le plus rouge est bientôt pris », et celle-ci alors
DE France. 85
Dieu , qui oraige passer ainsi vostre aage
En fol ouvraige, jours ouvriers et dimanches?
bossus voz anches , au lieu d'armures blanches ,
Gaulles et branches portez pour vous esbatre;
Tel fait les verges dont après se voit batre.
Gens très mal ordonnez
Aux vices adonnez ,
Esles-vous estonnez
Ou mai embaitonnez 1?
Quelle chose vous meult?
Vous jonchez 2, blasonnez 3,
Aux dames raisonnez;
Mauvais bruiz leur donnez;
Le roy habandonnez
Et marche tant qu'il peult.
Nobles Françoys, gettez-moy hors d'ennuy
Dès au jour d'uy ; ne tardez à demain ;
Suyvez le roy, et qu'il n'y ait cellui
Qui près de luy ne face ung plaisant huy •*,
aufoit-elle irait aux recherches de la toilette plutôt qu'à
rinlelligence? On n'a jamais rendu un compte bien exact
de ce proverbe, et ce n'est pas uiènie une explication que
jetante ici, mais plutôt une question que je pose.
1. Ou bien n'avez-vous pas d'armes? Bâton vouloit
si bien dire armes qu'on a commencé par dire des bâ-
tons à feu.
2. Vous continuez à faire rcpindve sur le pavé de
vos salles des jonchées d'herbe fraîche pour vous y
tenir.
5. Vous passez votre temps à parler.
4. Discours , cri ; forme que le poète a donnée pour
86 Complainte
Criant : « Je affuy », le baslon en la main.
Le très humain vers le pays rommain
Va soir et main ', pour proesse acquérir;
Qui veull avoir du bien le doit quérir.
C'est beaucoup trop songié ,
C'est trop le frain rongié
Trop le temps prolongié ,
Trop suyvy à longe ,
Trop laschemenl servy;
Le mal tout du long j'ay ;
Or soit en lac plongié
Qui prent- si long congié;
Se on est de luy vengié ,
11 l'a bien desservy.
L'Acteur,
Si tost qu'elle eut à Noblesse parlé,
Ses yculx tourna et par long et par lé ,
Continuant son ennuy despiteux ;
Si vit Labeur, qui, au son des piteux
Regrelz et plains , estoit là arrivé ,
Mais bien soubdain son clou luy a rivé,
Combien qu'il fust las, pesant et deffait.
Et dit ces mots, ou semblables, de fait :
je besoin de la rime au mot fta, que nous avons con-
servé dans huée,
i. Il est donc certain qu'il n'y étoit pas encore ar-
rivé.
2. Imp. : preul.
DE France. 87
Franck.
Gros homme court , rural et mécanique,
Ta vie inique nous met en ce dangier;
Quant tu es plain , à chascun fais la nique ;
Ton cueur s'applique à murmure et réplique;
Se on te picque, tu quiers de l'en vengier;
Homme legier, en pays estrangier
Se va rengier ton roy, pleures -tu point?
Villain ne vault jamais, qui ne le point.
0 bourgois et marchans ,
Qui jour et nuyt marchans
Estes par bois et chamjs,
Vostre prouffit cherchans.
Quelle est vostre amictié ?
Estes-vous si meschans ,
Quant vous ouez mes chans
Comme glaives trenchans ,
Que en la terre couchans
Netumbez par pitié?
Gens de mestier et simples laboureurs.
En cris paoureux plaignez vostre bon chief ;
Il va punyr estrangiers rigoureux ;
Cueurs douloureux, priez qu'il soit heureux
Si que entour eulx de son fait viengne à chief.
Et de rechief priez Dieu que de brief
Sans aucun grief son peuple en paix revoie;
Le chief absent, tout membre se desvoye.
Pensez de labourer,
Et de cueur savourer
ë8 Complainte
Que devez révérer
Vostre prince , et pleurer
Son ennuyeuse absence ,
Ung seul Dieu adorer,
Ung seul roy lionnorer,
Une loy préférer
Et loyaulx demeurer,
Allendans' sa présence.
Feu[p]le françois, pleure le desconfort
Dont par renfort sens ^ mon cueur détenu;
Se mes hayneux prétendent faire effort
Sus ville ou fort, monstre-toy ferme et fort;
Donne confort, tout ainsi qu'es tenu;
Entretenu seras et maintenu ,
Tout soustenu sans le piller ne batre ;
Tout homme doit pour son pays combatre.
S'il vient quelque mutin,
Grumeleur ou lutin,
Qui te face liulin
Pour avoir ton butin,
Prens fourche, houe et pic;
Soit Jean ou Hanotin ^,
Viengne soir ou matin ,
Hare-luy ton mastin ,
Et luy donne ung tatin
Soudain , sans dire pic.
1. Iiiip.: Atîendes.
a. Imp. : seul.
3. C'est-à-dire de quelque nom qu'il s'appelle.
DE France. 89
Petis bergiers, ne dictes plus chançons;
Voz plaisans sons convertissez en pleurs ;
Scparez-vous par les champs et buissons,
Filles , garçons ; voz joyeuses tençons ,
Ris et façons aggravent mes douleurs;
(Ihapeaulx de fleurs de diverses couleurs
M[e] font malheurs ; ne portés verte fueille ;
Ung cueur dolent quierl que l'autre se dueille.
Bergiers , bergeronnettes ,
Qui , dessus * les herbètes
Et belles violettes ,
Avecques vos houllettes
Faictes saulx amoureux,
Laissez voz amourettes ,
Œillades et mynètes,
Flûtes, cornemusèles,
Et monstrez que vous estes
Tristes et douloureux.
L'Acteur.
Plusieurs regretz , comblez de dueil et d'ire ,
La dame fait, qui seroient longz à dire,
En contemplant son seigneur, prince et roy.
Le peuple lors s'esmeut par tel desroy
Que les Estas , qui vouloient proposer,
[Ne peurent pas leurs vouloirs exposer]
Pour la clameur que soudain fait accroistre;
Les cueurs enflez eussiez ouy là croistre
Par si dolent et merveilleux party
1. Imp. : Qui sus.
90 Complainte de France.
[ ];
Ruysseaulx de pleurs et fontaines de larmes,
Puis de regretz , et grans sources d'alarmes
Se firent là, tant de clercs que de lais.
Si m'esveillay, et, sans aulre[s] délais ,
Prins mon papier et couchay par escript
Le contenu en ce présent escript.
Pour nobles cueurs exciter et mouvoir
A la raison qui les doit esmouvoir,
Priant Jésus , vérité , vie et voye ,
Que nostre roy si bi[e]n visite et voye*
Que ayant santé, tant du corps que de 1 ame,
Brief puisse veoir son peuple qui tant l'ame,
El sur ce point fais fin, luy offrant ce
Traictié , nommé La complainte de France.
EXPLICIT.
I. Dirige, mette dans !e vrai chemin.
Les Epitaphcs des feuz roys Lof s, unziesme de
ce nom , et-de Charles son filz , VIII de ce
nom, que Dieu ahsoiUe , et la pileuse com-
plainte de dame Crestienté sur la mort du feu
roy Charles, avec la complainte des trois
Estatz * .
L'Epitaphe du feu roy Loys, XI de ce nom.
e fuz Loys , XI de ce nom , roy de France.
Moult me greva Fortune tost après mon
enfance; [chassa;
Mon père , le roy Charles septiesme , me
Je fuz hors du royaume jusques il trespassa.
1. I11-4 gotliique de 6 feuillets, sous la signature a; 3i
lignes à la page. Au premier recio, le titre tout en haut de
la page, et au-dessous deux petits bois: celui de gauche,
enfermé dans une bordure carrée, représente, à mi-corps,
des prêtres donnant l'absoute à un cercueil; le bois de
gauche offre l'écu de France surmonté d'une couronne
fleuronnée. Le dernier verso est blanc. La jiièce doit être
imprimée par le même éditeur que la précédente, car les
caractères sont les mêmes, et peut-être TEpitaphe de
Charles VIII est-elle du même auteur que la Complainte
92 Les Epitapues des Roys
En Flandres, en Brebanc longuement fuz tenu
Par le duc de Bourgongne Philippe , et soustenu ;
Puis fuz en sa présence sacré et couronné.
En grant pompe et triumphe à Paris amené.
Je eslevay basses gens et mis en grant degré ,
Dont les seigneurs de France ne prindrent pas en gré ;
Mon royaume trouvay entier et paciique
Jusqucs en lenlreprinse qu'on dit le bien publicque * ,
Que Charles , mon feu frère , et autres mirent sus ;
Mais , louenge à Dieu , j'en vins à mon dessus ,
El demcuray puissant en la fin sur eulx tous ;
Mes ennemys deboutay et remisau dessoubz.
Cinquante mille Anglois que le roy d'Angleterre
Edouart amena pour envahir ^ ma terre,
Sans faire effusion de sang, ne perdre place, [ce.
Chassay hors mon royaume ; Dieu m'en donna la grâ-
A Picqueny fut faicte 3 la veue de nous deux,
Dont le duc de Bourgogne Charles fut bien pencux ,
(Jui pour France grever les avoit faict venir,
Mais ilz s'en retournèrent; bien en peut souvenir.
de France. L'exemplaire de la Bibliothèque impériale porte
au titre la signature bien connue : J, Ballesdens Ad entre
deux s fermés.
1 . La guerre de la Ligue du bien public commença dans
la quatrième année du règne de Louis XI , c'est-à-dire en
i464, et finit l'année suivante.
•2. Inip. : emahir.
5. Le traité de Picquigny estde 1475.
LoïS XI ET Charles VIII. gS
Je conquis Roussillon, Sardaigne en peu d'espace,
Artois et plusieurs villes, Bourgoignc haultc et basse,
En ma main mis Prouvence, Anjou, Guyse el le Maine ;
J ay augmenté ainsi ' mon royaume et domaine.
Je donnay aux églises grant somme en mains lieux
En deniers , en rentes ; or l'ait prins en gré Dieux.
Aux Flamans donnay paix en mariant mon filz^ ;
En fin en mon royaume ce singulier bien feiz.
Tous n'ay bien contenté et à tous n'ay complu ;
J'ay mon règne conduict ainsi que Dieu a pieu,
Aux Molis Irespassay d'aoust en la fin du mois^,
L'an mil CCCC quatre [et] XX avec[ques] trois.
Je ordonné que mon corps fust devant la belle dame
De Clery * en sépulture que chascun te reclame sic),
1. Imp. : J'ay aucmenté de toutes pars.
2. Le mariage du Dauphin avec la fille de l'empereur
Maximilien , Marguerite d'Autriche , fut une des condi-
tions du traité d'Arras, conclu en i484> et la jeune prin-
cesse, qui étoit alors à la cour de France, y a porté le
titre de dauphine; mais le mariage n'eut pas lieu.
3. Le 3o août. Le Motis du poète est les Montils lèz
Tours , ancien nom de la localité où Louis XI fit bâtir son
château de Plessis-lès-Tours.
4. A Notre-Dame de Cléry, à quatre lieues d'Orléans Sa
statue de bronze, qu'il avoit commandée lui-même au
sculpteur Conrad de Cologne et à son fondeur Jean de
Wrine , le représentoit à genoux , tête nue , en costume de
chasse , avec le cornet au côté, et ayant à côté de lui un
chien. M"« Dupont, dans son excellente édition de Comi-
nes (t. III, 339-44), a publié le marché; en i845 elle
avoit publié dans le Magasin pittoresque, p. 363-4, ""
g4 Les Epitaphes des Roys
Et que Charles mon filz régner après moy puisse ,
Longuement et en paix du royaume jouisse.
Amen.
L'Epitaphe du feuroy Charles, VIII de ce nom.
[e hault seigneur, qui en tous siècles
règne ,
I Quant il lui a plu faire faillir du règne
Loys unziesme , de qui suis filz yssu ,
Après avoir fil de vie tissu
Par treze années me daigna en cest âge*
Possesseur [faire] de royal héritage.
Es premiers ans fus de guerre assailly;
Victorieux toutes fois en sailly.
Bretaignemys soubzmon obéissance
Et en obtins paisible jouyssance ,
Et, quant je fus duc de toute Dretaigne ,
La dame prins pour espouse et compaigne.
Henry, fuytif de son propre pays,
Par moy fut roy des Anglois envays^ ;
article qui reste curieux, parce qu'on y voit un fac simile
du dessin qui accompagne le marché original. Ce premier
tombeau fut violé et brisé dans les guerres de religion du
16* siècle, et rétabli en 1622. La statue de marbre, faite
alors pareilles Bourdin, d'Orléans, s'y voit encore, après
avoir passé par le Musée des Monuments françois; mais
le reste du tombeau ne date que de la restauration.
1. Imp. : lestage.
2. Cf. l'épître de Henri VII à Henri VIII. Dans ce re-
cueil, t. III, p. 36-71.
LoYS XI KT Charles VIII. gS
Je garantis Guyenne et Normandie
De mes contraires; si feisje Picardie;
Bourgongnc mys en tranquillité telle
Qu'en mon vivant n'y eut playe mortelle.
Au roy d'Espaigne Roussillon je feis rendre ,
Par force non, mais pour amictiô prendre.
A mes cousins ne voulus courir sus ;
Des adversaires suis venu au-dessus.
Arme auz fiers , amour aux bons partie
M'a fait gaigner l'une et l'autre partie.
En union lors mon royaulme mys
Environné de tous loyaulx amys ;
Ainsi j'en fis, selon le mien office,
Jardin de paix , tout enclos de justice ,
Dont bien povoye quérir repos en temps
Et demourer entre tous roys contens.
Mais franc vouloir et désir de conquerra
Le mien pays et [la] lointaine terre
Occupée d'estrangiers possesseurs ,
Dont seigneurs furent les miens prédécesseurs,
Cela me fist par sens , non par folie ,
Passer oultre le pays d'Italie.
Au saint Père l'obéissance feis
Ainsi que doit dévot et loyal nlz ,
Puis m'en allaymon emprinse parfaire,
Où tant me fut propice à mon affaire
Le Créateur, qu'en iriumphant affaire
Peu jours après de Cccille fus roy,
Sans destourbier ne aucun desarroy,
Et par povoir et songneuse poursuyte
Mes ennemys firent honteuse fuytte.
96 Les Epitaphes des Roys
A mon retour voulurent Italiens
Me descontire ot mettre en leurs liens,
Mais je passay, à peu de compaignie,
Sur les ventres de toute leur mesgnie,
Et retournay, monstrant vainqueur ce jour,
L'espée au poing, en mon propre séjour,
Et delivray de moul cruel affaire
Le mien frère d'Orléans à Novairre.
Que reste plus? J'ay tousjours eu envie
Par failz amiables faire lire ma vie.
J ay honnouré , deservant charité ,
Toute Teglise en grant humilité;
Nobles ont eu leurs devoirs et leurs renies,
Tous en droit soy, sans rigueurs violentes,
En seure paix Labour soubz mon escu.
Plus eusse fait, se plus eusse vécu ;
Mais Atropos, ainsi que Dieu l'ordonne,
Qui demollisl royal cepire et couronne
Et fait le grant faillir et abregier
Tout aussi tosl que ung povre bergier,
Après avoir tant de forces dontées ,
Terres et mers par forces surmontées ,
Comme elle prent à tuer gens déduit.
Non de mes ans venu à vingt et huit,
Ung samedy, le jour d'avril septiesme i.
De dari poingnant me rendit mort et blesme
En monchasteau d'Amboise où nasqui.
Or rendre dont fault grâces, et à qui?
A cil puissant que créateur on clame
I. En i497«
LoYS Xi ET Chaules Mil. 97
Affm qu'il ait mercy de ma povre âme.
Et la prengne par son digne plaisir;
Le corps s'en va soubz la terre gésir.
Jésus, Amen; c'est fin; ainsi soit il.
Cy finissent les Epitaphes et après ensuivent les
regrès et complaintes de dame Crestienlé.
e dois-je point griefment me com-
plaindre, [plaindre,
Par pleurs et plains et par larmes me
Crier, gémir et faire grans regretz?
Ne doy-je point mon cueur en dueil contraindre?
Ne doy-je point mon piteux cueur empraindre
Des grans souspirs poignans et très griefz '
Que il n"y eut entre Troyans et Grecz
Si grant douleur que celle que je porte?
Las, ay-je tort si je me desconforte?
Si je lamente, me devez-vous blasmer?
De fort gémir, mes enfans, vous enorto.
Car l'alliance des crestiens est morte ;
La faulse Mort l'a fait roide pasmer.
Délie Flora, ce premier jour de may
Que Zepbirus l'a donné le beau may
Et que on devoit faire joyeuse chère ,
Nous avons eu pour dictié , chant ou lay,
Gémissement, tant de clerc que de lay;
1. Imp.: grecz,
P. F. VIll. ,
gS Les Epitaphes des Roys
Eshaiz de nous se sont lirez arrière ;
Nous avons veu la conlristablc bière
Où repose le corps de nostre roy ;
Nous avons veu le piteux desarroy
Que Mort a fait en ce pays de France ;
Nous avons veu ses chevaulx et charroy ;
Nous avons veu son triunipliant arroy
Portant le dueil et remply de souffrance.
Ha , Lachesis , Allropos a destruit
Le noble roy si sage et bien * instruit
Avant qu'il eust les ans d'un parfait homme.
Cloto , Cloto , ton fil si bien construit ,
Si bien tissu , qui faisoil tant de fruit,
Est mis au bas; il a prins mortel somme.
Ta faulse seur, qui les humains consomme ,
L'a rué jus , palle , mort et transy ;
Pas ne cuidoie qu'il en allast ainsi ;
Promis m'avoil de faire mons et vaulx
Et ses subjcz tenir en paix aussi ;
11 eust ce fait et parachevé , si
La faulse Mort n'eust entendu sa faulx.
Or es tu bien plaine d'oultrecuidance,
Fiere Allropos , qui t'esbas et qui dance
Quant les humains tu navres de ton darl,
D'avoir féru, griefvemcnt, par oullrance,
Sans espérer d'en avoir recouvrance ,
Ce noble corps qui fut jadis plain d'art.
Dire on pourroit que tu as cl prens pari ,
1. luip. : si bien.
LoYS XI ET Charles VIII. 99
0 Cibelles, des biens que tu luy donnes,
Veu qu'on te voit royal ceplre et couronne,
Roys, ducz et princes, tous les jours assaillir;
Je ne sçay pas comme elle te guerdonne ,
Mais tu luy fais sa pari trop grande et bonne ,
Car pour elle toutes gens lais faillir.
Que t'avoit fait ce noble et sage prince?
Dy moy pourquoy tu Tas rendu si mince.
Oncq ne mcffil ; il n'avoit point mespris.
Qui le faisoit venir à sa province
Le surprendre du dart qui si fort pince
En luy faisant faillir tous ses espris?
Oncques ne fut de ses ennemis pris,
Et si fut plain de prouesse et vaillance ;
Trouvé s'csloit près de canon et lance,
Picques et dars, entre ses ennemis,
Etmainlenanl en repos et plaisance
Tu Tas surprins par une nonchallance ,
Dont plusieurs sont tristes et remis.
C'estoit celluy qui m'aymoit si très fort ;
C'estoit mon bien , mon soûlas , mon confort ;
C'estoit mon filz ; helas, j'estoie sa mère;
C'estoit mon cueur, c'estoit tout mon support;
Las, ay-je tort se je fais desconfort
Pour ceste mort et separance amère?
Faulse Atlropos , plus vile que Lhiméro ,
Pourquoy as- tu ravy cil qui vivoit
Honnestcment etTqui point ne juroit?
Las , c'est celluy qui fisl faire deffence
Que qui le nom de Dieu blasphemeroil,
100 Lf.s Epitapues des Roys
Puny seroiti. Aussi tanl il aymoit
Tous gens leitrez que je meurs quant je y pense.
Ha, noble filz, si Iresclievallereux,
Doulx el bénin , courtois el amoureux ,
Support des bons, aux mauvais mortifique,
Le départir de vous m'est douloureux.
J'en ay le cucur si triste et langoureux
Que mon esprit en est impacifique.
0 noble cucur, o vouloir princilique,
Père des povres, desvet'ves protecteur.
Vous estiés des François le pasteur;
Mais Mort vous a fait en terre héberger.
Ha, bon Charles, plus n'estes gouverneur;
La Mort vous a fait laisser tout honneur
Et trespasser aussi tost que ung bergier.
Et, puisqu'il fault que par vaulx et montaigne
Piteusement à par moy me complaigne ,
En souspirant narreray de voz faitz.
Premièrement avez conquis Bretaigne,
Ou la duchesse [vous] prinstes pour compaigne,
En deschargeant vos subjez du grand faiz.
Tousjours depuis vostre peuple a en paix.
Picardz, Normansavez eniretenuz;
1. C'étûit , comme les ordonnances sur les taverniers
et sur les faux nionnoyeurs, un de ces édits qu'on renou-
Teloit toujours , parce que le mal étoit toujours aussi
grand. Saint Louis avoit sinon inauguré, du moins
poussé plus loin que tout autre les sévérités à cet égard,
et l'on peut consulter sur ce point la Table du Join-
ville de l'Imprimerie royale, au mot Jurementii.
Lots XI et Charles VIII. loi
Les Bourguignons se sont aussi tenuz
De voz amys , sans faire aucune guerre ;
Et les Flamans se sont bien maintenus;
Au roy d'Espaigne de voz grans revenus
Avez baillé de Roussillon la terre.
Passé avez Millan et Lombardie,
Et , quelque chose que le faulx Lombart die ,
Les avez fait de paour trembler souvent;
Les Genevois et plusieurs d'Italie
Vous voulurent brasser quelque folie,
Mais de leurs faiiz n'est emplus que de vent ,
Et d'un vouloir 1res benyn et fervent
Au pape feisles très humble obéissance ;
Puis vous allastes prendre la jouissance
De Cecille, où fusles couronné ,
Et, n'eust élé ' le tour et lanuysance
Qu'on voulut faire en ce pays de France ,
Contre les Turcz eussiez guerre ordonné.
Et, au retour de celle grant conquesle.
Les faulx Lombars , qui tirent si grant queste
Qu'ils amassèrent bien trente raille eslrangiers,
Vous voulurent faire guerre cl tempeste ;
Mais sur leurs ventres passastes sans requesle,
A peu de gens , comme conduit des anges ;
Puis vous en vinstes rendre louanges
A SainctDenys, où gisez maintenant*.
1. Imp. : Et, ce n'eust esté.
3. J'ai traité en détail, dans les Archives de l'art
français {Documents, t. I , p. 129-132), ce que l'on sait
de son tombeau , ouvrage de Guido Mazzoni , dit Pa-
102 Les Epitaphes des Roys
Deux ans après , non pas inconlinanl,
Du mois d'avril le jour qu'on dit seplicsme ,
La fière Mort d'un cruel dartpoingnanl
Vous vint férir, non vostre lieutenant,
En vous rendant tout iransy sans nul esme.
Fin avez pris aussi bien que Xerxès ,
Que Priamus, Charlemaigne, Ulixes,
Que Cipion, que César .Iulius;
Vous avez prins aussi bien le décès
Que Alexandre et que Polinices,
Ou que Cirus, Cresus et Darius;
La Mort vous à tous mis et rués jus,
Et plusieurs autres pleins de vaillance et bien;
Nul espargne , tant soit granl terrien ,
Foible ne fort ; elle met tout au bas ;
Dire on ne peut quant on meurt, et combien
On doit vivre , le vouloir en est sien ;
Brief, il n'est point de plus dangereux pas.
A tant me tais , pour le faire plus brief.
De ce feu roy, combien qu'il me soit grief.
Ce nonobstant à mes dilz je melz fin.
En espérant que de ce grant meschief
Auray de brief guerison et relief
Au roy Loys , son parent et affin ,
En depriant le Créateur à fin
Qu'il le vueille si bien entretenir
Que ses pays il puisse en paix tenir;
ganino, sculpteur de Moclène, que Charles VIII avolt
ramené de Naples avec d'autres ouvriers italiens.
LoYS XI ET Charles VIII. io3
Bien le fera , c'est ung prince sans blasnie,
Et , pour au point retourner et venir,
Ayons ireslous du feu roy souvenii-,
Et prions Dieu, sans cesser, pour son ânr.e.
Amen.
Ensuit la complainte des trois Estaljn
et 'premièrement de Noblesse.
onlre toy, Mort, douloureuse et despite
^% Angoisseuse, maleureuse et mauldicte,
' " Geste complaincte ay fondée etescripte.
De cueur courrouce, où nul plaisir n'a-
Noircy de dueil et aggravé de paiue, [bite,
Je t'appelle de trahison , villaine ;
De toy me plains de toute ma puissance
D'avoir occis le noble rov de France.
Complainte de FEglise.
Je fais trésor des regrets que j'amasse,
Et n'est ung bien passé que j'oubliasse
Pour chascun jour, quelque chose qu'avienne;
Tant que lame en mon corps se tienne
Ne cesseray prier pour le feu roy;
Subjecle* y suis , et si faire le doy ;
1. Iinp. : Car subjecte.
io4 Les Epîtaphes drs Roys, etc.
Mort est trop tiere en son oultrecuidancc
D'avoir occis le noble roy de France.
Complainte de Labour.
Adieu chansons , que volenliers chantoye ,
Et les beaulx dictz où je me delictoye;
Je n'ay membre qu'en langueur ne labeure;
Rien ne m'est bon, n'aultre bien ne savoure ;
Si me tarde que jà mort de dueil soye ,
Sans plus chercher jamais place ne voye ;
Contre la Mort n'a point de résistance
D'avoir occis le noble roy de France.
Dieu en ait Vâme.
Amen,
io5
La Légende véritable de Jean le blanc.
M.D. LXXV*.
Légende véritable de Jean le blanc.
n m'a mis des dieux au rancr,
Rt si ay nom Jean le blanc ,
I Rondelet, fail à la haste,
' Soiinel et dieu de pasle;
Chascun s'en moque en tout lieu ;
J'ayme mieux n'estre plus dieu
Que de l'eslre en telle sorte.
T. In-i8 de 33 pages , sous les signatures A-C ; 26
lignes à la page. Quand on aura lu la pièce, on ne s'é-
tonnera pas de n'y trouver ni le nom de l'auteur, ni
celui de l'imprimeur : ils auroient passé un vilain quart
d'heure dans les mains des catholiques. C'est comme
le développement de l'épigrammc du Dieu des papistes,
imprimée en i563 (cf. t. VII, p. 42-45), et de deux
des strophes de la chanson de Hari l'Ane {Ibidem,^. 49) ;
mais celle Légende est bien autremenl spirituelle que
l'épigramme; elle est aussi bien plus légère, et le choix
du vers de sept pieds y est bien pour quelque chose.
Le Passe-Temps de Jean le blanc, qu'on lira à la
suite, quoique imprimé à la même date, avec les
mêmes caractères et le même fleuron au titre, ne me
io6 Légende véritable
Or, à fin qu'on se déporte
D'ainsi me déifier,
Je vous veux spécifier
Par le menu qui je suis ;
Car plus porter je ne puis
Qu'ainsi de moy on se rie.
J'ayme mieux n'csire qu'oblie
Et qu'on me joue à la raife
Que voir faire la piaffe
A ma saincie déilé.
Voici donc la yerité
De moy, au long et à plein.
Je suis nay d'un petit grain
Mis enterre àTadventure,
Où je souffre la froidure ,
Le vent, la neige et l'orage.
La personne dcsgoustée
D'une main précipitée
Me prend , m'emporte de joye ,
Et dans un mortier me broyé ,
Et nvarrouse , en ce faisant ,
D'un vinaigre fort cuisant ;
Puis, pour fin de sa besongne,
A deux belles mains m'empongne
Et me serre tellement
Qu'au milieu de ce tourment
parottpasdu même auteur; la forme en est moins fran-
çoise et moins heureuse; dans tous les cas il seroit cer-
tain, à cause de son infériorité, qu'il a été écrit le
second, quand même ses premiers vers ne feroienl
pas allusion à cette Légende verilahlt.
DE Jean LE BLANC. 107
Toute mon humeur distille ;
Puis, comme chose inutile,
Ce qui reste de mon corps
Est poussé, jette dehors.
Voilà comme, en me broyant,
Ledesgousté, lefrinnt,
D'une vertu qui n'est fausse ,
Me transsubslantie en sausse
Verte, gaye, appétissante,
Et, alors qu'on me présente
Sur la table à descouvert,
On m'appelle Jean le vert.
Si je ne sers au repas.
Ma condition n'est pas
Plus asseurée et meilleure;
Car, si aux champs je demeure,
Je suis rongé de la chèvre ,
De la brebis et du lièvre ,
Du bœuf, de l'asne et cheval.
Et de maint autre animal ;
Les oyes à grans monceaulx ,
Et plusieurs autres oiseaux,
Me paissent pareillement
A part et ensemblement.
De là je vien peu à peu
A croislre de nœu en nœu ,
Et finalement suis fait
Un cspy gros et refait ,
Fourni de beaucoup de grains.
Les passans entre leurs mains
A l'heure rue vont froissans ;
io8 Légende véritable
Vents et orages naissants
Me mènent à leur vouloir ;
Les grands pluyes me font choir
Tant que ma leste pesante
Souvent demeure gisante
Sur la terre et y pourrit.
Et ce qui point ne périt
N a point trop meilleure issue ;
Car, la moisson advenue ,
Il n'est fils de bonne mère
Ouinetasche à me def faire.
Hommes , femmes , cnfans , filles ,
Viennent avec des faucilles
Me coupper tout au travers
Et me couchent à l'envers,
Me garrotent et me lient.
Et me foulent et me plient.
Passent des fourches ferrées
Parmi mes veines serrées,
Puis m'empalent sans merci.
Estant empalé ainsi,
On me traîne en une grange;
Là on m'entasse et arrange,
Et me foulle, en ce faisant.
Le mau-sade païsant
Avec ses pieds tant qu'il peut,
Pour me mettre comme il veut.
Là ne puis longuement estre
Oue soudain le rat champestre
Me visite, me salue ,
Et d'une dent esmoulue
DE Jean lf. blanc, 109
Jtfe faict crociller le corps.
De ceste presse je sors
Lors qu'à la chaleur plus forte
Dedans une aire on me porte;
Trouppe de chevaux y entre
Qui nrie passent sur le ventre
El repassent plusieurs fois,
Jusques à ce que je sois
Tant pelaudé, tant bourré
A grans coups de pied ferré,
Que ma robbe, et ceste aresle
Qui sesleve sur ma leste
Me délaisse entièrement.
Ailleurs on fait autrement :
Quatre batteurs mal-piteux,
Ou bien trois , ou du moins deux ,
Se mettent à un int,lani
A me dauber tant et tant
Qu'une sueur générale
Depuis leur teste dévale
Jusques à leurs pieds puans ,
Et , peu à peu remuans.
Ne laissent un seul endroit
Que par le flanc et à droit
Ne me bâtent à outrance,
Et le tout à la cadence;
Et, pour croislremon martyre,
Apres encore on me vire
De l'autre costé , à fin
Que je sois batu sans fin.
En après on me ravale,
110 Légende véritable
Et, avccques une pale,
On me jcUe en l'air bien haut
Pour me faire prendre un saut.
Voici qu'ailleurs on me fait :
Dedans un van on me met;
Là dedans on me pourmènc ,
On me vire , on me demene ,
On me secoue , on me branle ,
Et , pour me donner le branle ,
Le vanneur, de ses genoux ,
Frappe le van par dessous.
Après que j'ay bien sauté ,
Un boisseau est apporté ,
Dedans lequel on me verse ;
Puis une troupe perverse
Au sac me met prisonnier,
De là m'enferme au grenier ,
Où un peu je me repose.
Mais cela est peu de chose ,
Car les passes ' , les pigeons ,
Les souris , les papillons ,
Me font la guerre à toute heure ,
Et, lorsque plus [je] m'asseurc,
Voici un nouveau mcschef.
C'est le boisseau de rechef
El le sac , mes ennemis ,
Où prisonnier je suis mis
Pour m'cnvoyer au moulin.
1. Les moineaux, de jaawcr.
DE Jean LE BLANC. 111
0 la mal-heureuse fin
Qui là m'est prédestinée!
Une mœule y est tournée
D'un artifice admirable,
D'une roideur incroyable ,
Sur un lict de pierre forte ,
Qui brise de telle sorte
Tout ce qu'on mect sus ce lict
Qu'il est à Tinstant réduit
En poudre menue et fine
Qu'on nomme de la farine ;
Là , par une grand tremue ,
Qui peu à peu me remue ,
Au licl on me fait descendre ,
Et la mœule me fait cendre
Aussi déliée et blanche
Que la neige de la branche ;
La mœule m'envoye et met
Dedans l'arche ou dans la met ,
Et, quand là on me regarde,
Jamais homme n'auroit garde
De dire : « C'est ci le grain
Duquel ce saccstoit plein.»
Jamais il ne le diroit,
Quand point il ne le sauroit.
Voici venir de nouveau
Le sac avec le boisseau ;
Dedans l'un je suis foulé,
Dedans l'autre dévalé
Pour y estre prisonnier.
Lors, me prenant, le mounier
Me jette avec son valet
iti Légende VERITABLE
Sus son asne ou son mulel;
Il m'envoye en la maison
De ma première prison.
Là me prend une chambrière*
De ce faire coustumière ,
Qui me sace , me beluie,
Me vire, me culebuie.
Sorlant de ce beluleau,
Messire Jean prend de l'eau
Un peiil tiédie au feu ,
Et me brasse peu à peu ,
El me deslrempe cl me bal
Tout à l'enlour et à plal.
11 met chauffer cependant
Des fers sur le feu ardent
Faits en la forme et manière
De ceux là d'une gauffriùre,
Les frotte d'un peu de cire ,
Puis entre deux me met cuire,
El me tourne, me fracasse,
Me façonne, me compassé.
Tant qu'il me fait une oblie ,
Belle, blanche et bien polie,
Portant la forme el figure
D'un homme qui mort endure
Sur une croix, ou qui sort
D'un tombeau vainqueur de mort.
Quand je sors de ceslc presse ,
11 prend en sa main traistresse
Un compas dont une branche
1. Imp. : chatuberière.
DE Jean le blanc. it3
Est un petit fer qui tranche.
Avecquescet instrument
Il m'arrondit tellement
Que figure plate au monde
Ne sauroiicslre plus ronde.
Cela fait, il me regarde
Et soigneusemenl prend garde
S'il y a dans tout mon corps,
Soit dedans ou soit dehors,
Quelque paille ou quelque ride,
Ou bien quelque perluis vide.
S'il me trouve bonne mine,
Dès ceste heure il me destine
A estre Dieu de la messe.
Et à ceste fm me laisse
Dans une boite petite.
Où comme en prison j'habite
Jusqu'à l'heure de ma mort;
Car, à l'heure qu'on m'en sort,
C'est pour estre dévoré,
Après m'avoir adoré
Comme Dieu un peu de temps.
Mais de tout cela j'entens
Vous déclarer la façon
Pour vous servir de leçon.
Maistre Jean vient à l'église,
Où il prend sa grand'chemise
Traînant d'un grand pied par terre ,
Et d'un grand cordon se serre
Pour se trousser proprement^
Quatre boisseaux de froment
P. K VIII. 8
1 l4 L E G E N 1) i; \ i; R 1 T A 15 L IL
Tout autour de la ceinture.
Puis il se coiffe la leste
Dessus son bonnet à crcste ,
Et se lie et se garrote
En mirloret ou marmote.
Après, une estole il prend,
Qui en escharpe se rend
Depuis l'espaule senestre
Jusqu'au flanc et costé dextre ,
Faisant un nœud sur la hanche
Et, par dessus sa grand'manche ,
Passe un brasselet bien large
D'ostadine ou bien de sarge.
Sur tout cela il s'affuble
D'une belle grand'chasuble ,
Et au milieu d'elle passe
Par un trou sa teste grasse.
Ainsi caparassonné ,
Ainsi brave et atourné,
A l'autel il se va rendre.
De vous vouloir faire entendre
Tout le mistère qu'il fait,
Cela n'est pas de mon faicl ;
Il se vire, il se pourmène.
Il se baisse , il se ramène ,
Parle haut entre ses dens ,
Sort dehors, rentre dedans ;
Une saison il sommeille ;
Tout à coup il se resveille,
Fait des croix , parle par signes,
Fait cinquante mille mines.
D L .1 K AN LE UL ANC. 1 l5
Le povre peuple assemblé
Est esbahi et troublé.
Ne sachant que c'est à faire;
Mais le but de ce mystère
Est en fin pour m engloutir,
Non pas si tost au sortir
Comme seroit mon désir.
Car il veut avoir plaisir
De moy encor un petit
l'our entrer en appétit.
Il nie prend joliement,
Et me pose dignement
Avec deux doigts sur la napi)e ;
Un peu après il me happe.
Et, faisant, par plusieurs fois.
Sur moy des signes de croix,
Me dit cinq mots en l'oreille ,
Par lesquels, ô grand'merveille !
Je suis fait Dieu plus soudain
Qu'on n'auroit tourné la main.
Ces mots se disent si bas
Que le peuple ne l'oit pas ,
Et voit seulement la mine
De messir' Jean, qui latine,
Et, guignant de leste et d'yeux.
Rote ces mots précieux.
Qui ne pcnseroit à l'heuio
Et tiendroitpour chose seurc
Que je serois désormais
Exempt de mal pour jamais ,
ii6 Légende véritable
Estant venu Dieu ainsi?
Je le pensois bien aussi;
Mais, las ! ma divinité
N'est rien que calamité,
Rien qu'ennuy et desconfort,
Et (inalomcnl ma mort;
Car escoulez le bon iraict
Que ce beau fait-Dieu me fait.
Avec deux mains me tenant,
11 me monstre incontinent
Au peuple , tout ainsi comme
S'il leurdisoit : « Voici l'homme
Qui fait les dieux, et voici
Le Dieu qu'il a fait aussi;
Regardez, faites luy feste;
Puis nu; hausse sur sa leste,
S'inclinant premièrement ,
Fuis se haussant tellement,
Qu'en le voyant ainsi croistre
11 fait clairement paroistre
Que de luy n'est peu de chose.
Cela fait, bas il me pose ,
Me reprend, me remet bas;
Et a un temps ses esbats
A me tourner, me virer,
Me contempler, m'admirer,
A me jetter des œillades,
A faire des mines fades,
A ses mains esparpiller,
A les joindre, à sommeiller,
A se resveiller soudain ,
deJeanleblanc. 117
A me prendre encor en main
Et me monstrer de nouveau
Sur l'espaule au peuple veau ,
Qui s'incline, qui m'adore,
Kl qui joint les mains encore
Toul ainsi que s'il disoil
A ce peuple qui me voit :
« Le voilà, le compagnon !
Esl-il beau , esl-il mignon ?
Ne l'avez-vous pas veu tous?
Ce ne sera pas pour vous ;
Vous le pouvez adorer,
iMais je le veux dévorer
Après qu'encores un peu
Il m'aura servi de jeu. »
Ce jeu , c'est le jeu du chat
Qui de la souris s'esbat,
De sa pâte la pourmène,
1-a recule, la ramène ,
Fait semblant de ne la voir,
l'A de dormir sans mouvoir ;
Puis, quand ses jeux sont passez
Et qu'il voit que c'est assez ,
La mange hastivement.
Ainsi prend esbatement
De moy messire Janot,
Qui devant le peuple sot
Par la moitié me départ ,
Puis encores me repart ,
Et, empoignant un calice ,
Fait verser à son novice ,
ii8 Légende veritabli:
Ou son clerc, du vin dedans.
Fait des croix, mène les dénis,
Barbote et l'ait mainte mine ,
Puis, comme chose divine ,
M'avale dévotement;
Après boit gaillardement
Un coup et n'y laisse goutte,
Ains soigneusement esgoutle
Le calice avec les doigts,
Boit encore une autre fois,
Puis nettoyé sa vaisselle.
Voilà l'issue cruelle
Qui , après ces jeux , attend
Ma déilé , nonobstant
Qu'il me reste encor un traict :
C'est qu'on m'envoye au relraici
Pour dernière sépulture ,
Combien que la pourriture
De ce vilain puant ventre ,
Où , si mal fortuné , j'entre,
Au retraicl ne cède point.
Tant est infect de tout poinct.
Je vous ay à suffisance
Conté au long ma naissance.
Le tourment elfascherie
Qui accompagne ma vie
Durant mon humanité
El durant ma déilé.
Jugez maintenant ensemble.
Sans vous tromper, qu'il vous semble
De moy , et quel Dieu je suis ,
DE J i: AN LE BLANC. Hg
Qui garenlir ne me puis
D'eslre d'un faquin moqué ,
Mis en pièces et croqué,
Envoyé dans la lalrine
El maint autre chose indigne.
Jugez s'il est raisonnable
Que pour nioy, Dieu misérable,
La tierce part de la terre
Soit en combat et en guerre ,
Les frères contre les frères.
Les enfans contre les pères.
Les parons et les amis
L'un contre l'autre soyent mis
Pour se desfaire à outrance
Par la pistole^ et la lance ;
Jugez, jugez, je vous prie.
Si ce n'est pas grand folie ,
Pour un si sot Dieu que moy
Qu'on voyc un tel dcsarroy
Que, depuis les empereurs
Jusqu'aux povrcs laboureurs ,
Tout le monde soit en peine.
Toute la terre soit pleine
De force , de voleries ,
De trahisons, tromperies.
Parjures, desloyautez.
Et autres meschancetez !
Baal , à moy comparé ,
Est dieu doux et modéré;
Moloch est dieu débonnaire
1. l'ininière forme de notre mot pistolet.
12 0 J j E G E N D i: V E R IT A n L E
Si à moy on le confère ,
Et tous autres dieux de sanc '.
Ne m'ap|)elez plus le blanc;
Appelez moy le vermeil,
En cruauté nompareil.
Ceux que j'ay réduits en cendre ,
Que j'ay fait noyer ou pendre ,
J.es massacres que j'ay faits,
Tant en guerre comme en paix.
En font suffisante preuve.
(conclusion , jo me treuve
Un dieu meschanl jusqu'au bout ,
Un dieu malheureux du tout,
Et ne se faut csbahir
De journellement ouyr
Ces enragez huguenots
Dire tant de vilains mots ,
Tant de pouilles, tant d'injures.
Tant de moqueries dures ,
Tant de vilaines paroles
Contre moy et ces gens foies
Ûui m'adorent tous les jours.
Le pis est qu'ils vont tousjours ,
Et, quelque chose qu'on face,
On n'en peut oster la race ,
Tellement que les papaux
Sont taillez d'avoir des maux ,
Si un dieu plus que moy fort
Me résiste à leur effort.
Je suis las de les entendre ,
i. Qui demandent des sacrifices humains.
I) K Je a n l k blanc. 121
Je ne puis plus me défendre;
11 me faull voile callcr,
M enfuir et m'en aller
Pour me cacher dans le puits
De l'abysme d'où je suis
Puis quatre cents ans sort\ .
ie suis tant en durparty ,
Tant ennuyé , tant lassé,
Je suis tant, tant harassé,
Que plus on ne m'y attrape.
Bran pour vous, monsieur le pape ,
Pour toy, cardinal sans foy ,
Pour vous, duc d'Albe sans loy,
Pour vous , parlemens pipeurs,
Pour vous , courtisans trompeurs,
Pour vous, vilains apostats,
Missotiers^ et renégats,
Si soigneux de vos bedaines ;
Allez, vos fièvres quartaines !
Malheureux , vous savez bien
Que ma déité n'est rien ,
Et , par faute de courage ,
Vous venez me faire hommage.
Bran pour toy, sale marmite 2,
Pour toy , Sorbonne hypocrite ,
Pour vous , cagolz et prestraille !
Vous ne valez pas la maille^.
1 . Diseurs de messes. On a déjà vu le mot dans une
autre pièce protestante, t. 8, p. 28.
i. Cf. le tome 7 , p. i4o.
5 Sorte de petite monnoie.
12 5 L E G E N D F, V F. iU T A H F. E
Je vous dy à tous adieu ;
Cercliez ailleurs voslre dieu;
Je me retire au manoir
De mon père Jean le noir ^
Où bien lost , comme j'espère ,
Verrez aussi vostre père.
Si quelqu'un désire savoir
L'occasion de tant de maulx ,
Et qui t'ait la guerre esniouvoir
En guerre , combats et assaux ;
Qui l'ait que tout le monde ainsi
Est meslè de feu et de sang ,
C'est Jean le noir qui fait cecy
Pour sauver son fils Jean le blanc.
Jean le blanc , à la vérité ,
Ne l'ut que pain en premier lieu;
Depuis, par la subtilité
De Jean le noir, il devint dieu.
Mais ce bon fils , recognoissant
D'où luy venoit si grand pouvoir,
Acquit un empire puissant
En recompense à Jean le noir.
1. Le pape.
1) K .1 K A N I, K BLANC. 123
A la fin le monde a voulu
Cognoistre ce (jui en esloil ,
Et, voyant ce Dieu vermoulu ,
Et que le rat s'en esbatoit,
Ne le voulut plus adorer,
El le protesta net et franc ;
C'est ce qui fait désespérer
Et Jean le noir et Jean le blanc.
Jean le gris et Jean l'enfumé
Se sont joints à eux pour ce faict,
Et ont Jean le blanc reclamé
Combien qu'eux mcsnies l'aven t faict.
Mais Jean l'ancien * nous a appris
Que nous verrions confondre et choir
Jean l'enfumé et Jean le gris,
Et Jean le blanc et Jean le noir.
PSAL. 55.
Viri sanguinum et dolosi peribunt.
Fin.
A l'exemplaire de l'Arsenal, que nous avons
sous les yeux, le premier possesseur a intercalé,
1. Le Christ.
124 I^EGKNDK VERITABLE
sur deux pages qu'il a placées entre le titre et la
pièce , la musique et les paroles d'ua canon pro-
testant sur le même sujet; l'écriture est bien du
temps même, et, comme ces chansons populaires
des huguenots sont des plus rares, c'est pour nous
une bonne fortune que d'en rencontrer une sau-
vée ainsi par hasard. En voici les paroles :
C ANOK.
Hau, dom Jean le blanc,
Toy , dieu de farine ,
Ton pouvoir sanglant
S'en va en ruine ;
Tout lire au manoir
De dom Jean le noir '.
llau, puler sancte ,
Avec ta pantoufle,
Ton siège rente
S'en va comme ung souffle ;
Tout lire au manoir
De dom Jean le noir.
Hau, misser Jacquet ,
Voslre purgatoire
S'en va sans acquest ,
Sans menger, sans boire ;
I. Tire n'est pas pris ici dans le sens de tout va,
mais dans son sens militaire: tout le monde attaque,
tire sur la maison du pape.
DE Jean le blanc. iq5
Tout lire au manoir
De dom Jean le noir.
Hau , frère Marmet ,
La marmiile verse ;
La perte vous met
En très grant destresse;
Tout tire au manoir
De dom Jean le noir.
1 2 H
\a. Pas si:-'i' !•: >m'S
Le Passe-Temps de Jean le blanc.
M.D.LXXV^
Le Pusse-Temps de Jean le blanc.
ay déclaré ma naissance ,
Wes progrcz et ma puissance
'Et anéantissement;
'Or mon restablissement
El ma [jompe je veux dire,
Afin que qui viendra lire
Ce discours de ma splendeur
Tremble dessous ma grandeur.
Je pensoy' que la brigade
Des rimeurs de la Pléiade
Façonneroil en mon nom
Quelques hymnes de renom.
Ils ne veulent en moy croire
Et se moquent de ma gloire ;
1. In-8 de i6 pages, sous les signatures A-B ; l'é-
nigme elles épigramuies sont imprimées en italique.
n K .1 I : A N L K «} L A IM C . 1 2 7
Pour ce n'altendray rien d'eux
Ny des superstitieux,
Qui, m adorans , ont la rage
Pour guide de leur courage.
Moy mesme de mon honneur
Ores seray le sonneur.
Fuyez, troupe évangelique;
Hors d'ici , bande hérétique ,
Qui piquez de chasque tlanc
Le pauvre dieu Jean le blanc;
A vous ceci ne s'adresse ,
Ains aux amis de la messe.
Si me venez harasser,
Je vous feray fricasser
Chez Jean le tyran , mon frère ,
Par Babylon , ma grand'mèrc.
Encoresque blanc je sois,
Si suis-je noir maintes fois ,
Plein de feu pour mettre en cendre
Qui sur moy veut entreprendre.
Mais si voulez m'accoster,
Et pour croire m'escouter,
Ouvrez un peu les oreilles
Pour entendre mes merveilles.
Jean le mat, qui dieu m'a fait ,
El qui des dens me desfait ,
Puis en sa pance m'avale ,
D'où j'entre en autre lieu sale
Le lendemain , en rotant
Cinq petis mots, à l'instant
Me fait dieu de forme ronde ,
128 Le Passk-Temps
Pour cstre adoré du monde.
Et, si quelque verlepoingt,
11 ne me dévore point ,
Ains en un cachot me serre ,
Où je ne voy ciel ny terre,
L'espace de douze mois.
Là dedans, à maintes t'ois,
Tandis qu'on sonnoil Taubade ,
Et Jean le veau, mi-malade
De la rage de me voir,
Passoit et malin et soir
Devant ma prison ciboire ,
Ma couleur dcvenoii noire;
Les Lignes et vermisseaux
M'ont livré cent mil assaux,
Et ma divinité fainte
A mort souvent l'ut allainte ,
Si qu'au lieu de Jean le beau
On trouvoit dans le tombeau
De la pourriture tendre
Qu'il faloit réduire en cendre.
Et moy , roi de tant de rois ,
Suis bruslé souvenles fois,
Mesmes par ceux qui m'adorent.
Si les vers ne me dévorent ,
Quelque l'ois une souris
M'assaut en ces lieux pourris ,
Et de moy fait gorge chaude ;
Mais , s'on prent ccsle ribaude
Qui vient ainsi m'attachcr.
Son corps est tenu si cher
D E .1 E A N LE BLANC. 1 29
Qucnbeau reliquaire il entre,
Car elle a Dieu dans le ventre.
Puis mes supposts bien marris
L'appclent Sainclc Souris.
Quand 1 "assaut des vers j'eschappe ,
Si la souris ne m'attrape,
El que sauf je puisse voir
L'honneur que me fait avoir
Jean rengraissé qui me mange.
C'est une merveille cstrange
Des caresses qu'on me fait.
Mais si tost je suis desfait
Qu'en coste métamorphose
On void bien qu'il n'y a chose ,
En tout ce grand univers.
De changeniens plus divers
Que moy , qu'un Jean rasé forge
Par le souffle de sa gorge.
Le jour des drapeaux venu,
Jean brigand me lire nu
Hors de ma cachette obscure ;
F'uis en une cage dure
De quelque luisant cristal »
D'or, ou d'autre beau mêlai ,
Me loge , afin que sa farce
Trompe mieux la populace.
Et, d'autant qu'en ce séjour
Qui m'avoil osté le jour.
Je suis devenu élique ,
Chagrin, las, paralytique,
11 veut, pour me soulager,
1>.F.VI1I. ,
/
a3o Le Passe-Temps
Dedans ses mains me charger,
Et , pour me faire un peu rire,
Mille flambeaux fait reluire;
Mais , de peur de m'esblouir
Ou me voir esvanouir,
Il m'enferme en ceste cage ,
Et, pour domler mon courage,
La musique est d'un costé
Qui, d'un ton regringoté ,
Vient adoucir ma manie.
Puis marche une compagnie
De soldats veslus de fer,
Qui empeschent l'approcher.
Ou que quelque main farouche
A ma déité ne touche.
Car de moy je suis perclus ;
Je n'ay de force non plus
Qu'un rien ou qu'une peinture,
Car d'un fol je suis facture.
0 qu'il fait bien plaisant veoir
Jean brun , lils de Jean le noir,
Porter mon corps deifique
Sous le poisle magnifique ;
Jean le dandin , le cornard ,
L'hypocrite , le paillard ,
Couronnez de fleurs en teste,
Couvrent la vilaine beste
Qui dans ses pattes me tient ,
Et, marmotant, m'entretient.
Suivi de Jean croque-messe.
De Jean l'enfumé qui vesse ,
DE Jean le blanc. i3t
Avec Jean le gris et noir.
De peur de voir mon manoir
S'en aller en décadence
El faire sécher leur pance.
Les Jeans de mille couleurs
Suivent au pas ces voleurs ;
L'un me fait une grimace ,
Criant quant il voit ma face ;
Un autre , plus soucieux ,
Fait rouler leau de ses yeux ,
Marry qu'ainsi l'on me serre ;
L'un m'appelle dieu sur terre,
L'autre me dit son sauveur.
Et tient pour grande faveur
S'il peut donner une œillade
A ma rondeur blanche-fade.
Ceux-ci crient comme fouis;
Ceux-là hurlent comme loups
Et font un grand tintamarre.
Quand Jean le pelé se carre
Auprès d'un brave eschaffaut.
Là me fait faire le saut
Devant tous en pleine rue ;
Chacun lors à teste nue
Va guignant ce crocheteur,
Et , par diverse senteur,
Par beaux tapis et musique ,
L'amadoue, flatte et pique
A m'eslever de rechef
Les pieds par dessus son chef.
sr.pndant mot je ne sonne.
Le Passe-Temps
Car cesle pompe m'eslonne ,
El je prevoy le danger
Où ce loup me doit ranger
Après sa longue morisque.
Il fait du joyeux et frisque ,
11 m'appelle son agneau,
Mais c'est pour m'osler la peau
El m'engloulir jusqu'au centre
De son cyclopiquc ventre ;
Il me seroit trop meilleur
D'avoir perdu la couleur
Et ma rondeur au ciboire ,
Dans la boîte ou dans l'armoire ,
Ou d'estre mangé des ratz,
Que de ces pouacres raz
Dont la pance détestable
Est de vérole l'cslable.
Mais , nonobstant mes discours ,
Avec Jean le veau je cours,
Ou , pour mieux dire , on me porte ,
Comme une charongne morte ,
Par maint endroit et quartier.
En fin j'arrive au mouslier
Où le sot peuple m'adore ,
Quant Jean tondu me dévore ,
Puis souffle un neuf Jean le blanc.
Sans os, sans cervelle et sang ,
Que dès ce jour il enferme
Dans sa sanglante caverne ,
El le garde là dedans ,
Pour le froisser en ses dents.
DE Jean le blanc. i33
Au jour de la brave danse.
Tandis homme ne s'avance
A me faire aucun confort;
Je suisillec Jean le mort.
Si quelqu'un devient malade,
Je luy sers d une salade
Pour rentrer en appétit,
Et.s'il vomit un petit.
On réduit mon corps en cendre.
Jean messarl ne me veut prendre,
Car il ne fait qu'un meslier,
C'est de m'avaler entier.
Non en hachis ou potage ;
Cestaprest le descourage,
Aimant mieux me saccager
Qu'en haricot me manger.
Le vin est la sauce seule
Dont il arrouse sa gueule.
En son ventre me fourrant;
Je ne dy le demeurant.
Au malade je retourne;
Si maistre Gauvain séjourne ,
Il faut que moy , Jean le blanc.
En chair, en os et en sang.
Sois pasture du folastre ;
Puis Jean, le grand idolastre.
Me re forge de nouveau
Et me renferme au tombeau
Jusquesau jour de ma pompe.
Mais lourdement je me trompe ,
Et toy , Jean fat , mon amy,
i34 Le Passe-Temps
Ne sois plus tant endormy
Que Jean le blanc tu m'appelles
En m'apportant des chandelles,
Suis-je corpus Domini?
Non ? mais porcus Domini ,
Car Jean le porcher me mange;
El, puisquen merde il me change,
Appelle moy Jean le bran.
Puis, pour l'avenir, apren
A ne plus nommer ma fesle ;
C'est le festin de la beste
Qui es rues m'a porté
Et après m'a decrosté ;
C'est la feste à Jean Gribouille,
A Jean prescheur pour l'andouille ,
A Jean le gris , Jean le verl,
A Jean de chancre couvert ,
A Janin jouet du pape ,
A Joguin le porte chappe ;
C'est, pour tout dire en un mot j
La grand'feste à Jean le sot ,
A Jean le noir, mon vray père ,
Et à Papauté , ma mère.
DE Jean le blanc. ij5
Enigme.
omme ne suis, herbe, plante, ny besle ;
iJ'ay le corps rond et si n'ay bras ny
teste ;
' Je suis sans âme, et cependant on croit
Que ce qui vit de moy vie reçoit ;
De terre suis, je redeviendray terre;
Vers et souris me font cruelle guerre ;
Par mille mains, jeune , je suis touché
Et pour ma fin au rang des dieux couché;
Accident suis , sans aucune substance.
Individu vague et sans apparence ,
Blanc en couleur, au moule façonné.
Par maints endroits prisonnier pourmené;
Si libre suis, une teste pelée
3Ie fait sauver à bonds et à volée,
yie couche , levé , et de moy , povre , fait
Dix mille tours, puis me jette au retrait ;
Brief , celuy là qui plus fort me caresse
Est le brigand qui à la mort me blesse ,
Me rompt , me noyé en un fleuve de vin;
Tandis on void ce messire Gauvain
Trembler de peur que vif ou mort j'eschappe.
Peuples et rois mon Excellence altrappe
Et rend sujets , si qu'ils n'osent penser
A me meffaire et mes jours avancer,
Et ceux qui ont d'un trop hardi courage
A ma grandeur entreprins faire outrage ,
Qu'ont-ils gaigné? Je leur ay fait sentir
1 .'^G L K P A s S E-T E M P s
Ès eaux, es feus, un trop tard repentir ;
J'arme le fils à l'oncontre du père;
L'aniy je pousse en iureur très amère
Contre Tamy ; le voisin n'est pas seur
De son voisin , le frère de la sœur,
Ny la vertu n ose apparoir au monde ,
Si tant soit peu mon ire se desbonde.
Ce nonobstant plusieurs m'ont en mespris
Et bien souvent, me brocardans, m'ont pris.
Très maltraité, mis en prison obscure
Cl fait périr de mort infâme et dure;
îdais, tout ainsi que subtil vif-argent,
A me refaire on mevoid diligent,
El quelquefois si bien je multiplie
Qu'il n'y a pas tant de gouttes de pluyc
J'army tout Faii' qu'on apperçoit de dieux.
Tous d'un soufler sortis du ventre creux
D'un gros mastin , tout confit en vérole;
Rla déilé dépend de sa parole;
Ou en rotant, ou en pelant, il peut
Me faire merde ou dieu, ainsi qu'il veut;
Enfermé suis bien serré dans l'armoire
Ou au cachot qu'on appelle ciboire ;
Mais il Centour des palais on bastit.
Pour conserver à mes serfs l'appétit
De m'honorer, puis de là Ion me tire
Pour m'esgayer, et pour me faire rire
Ou me pourmène; au malade on me vend
En me faisant très sale bien souvent.
Mais tant y a que la soupe je donne,
Honneurs et biens , à qui ne m'abandonne,
Ou pour le moins on dit (^uc je le fais :
DE JeA.\ le RLANC.
Voilà mon los et mes insignes faicts;
Je ne say rien, je n'ay nulle puissance ;
Mais tant y a que je mangeray France ;
Deux petits mois peuvent m'anéantir,
Que ne diray \ je veux me garantir.
13;
Epigrammes,
. essire Jean esl un fin boulanger
I Qui en son art est sage et bien apris ;
11 vent bien cher son petit pain léger.
Combien qu'il ait la farine à bon pris.
A coups de fouet dcvroil estre repris ;
Mais la personne est de sens despourveue,
Ponnanl argent de ce quelle n'a pris '
Et dont elle a tant seulement la veue.
Un jour aux champs messire Jean portoil
A un malade un dieu fait à la liaste;
Mais un quidam qui de près l'acostoit,
L'importuna pour voir ce dieu de paste.
En le monslrant le vent l'emporte et gaste,
El prestre après; il ne le peut avoir ;
Luy bien fasché commence à se douloir,
Mais , rencontrant à ses pieds un navcau ,
i. Inip. ; n'a pas pris.,
i38 Le Passe-Temps, ETCi
Il vous lempoigne et fait de son Cousteau
Pour son malade un dieu luisant et brave.
Le patient, croquant ce dieu nouveau :
« Mon Dieu , dit-il , que lu me sens la rave ! »
3.
Un boulanger, un peintre , un prestre
Se disoyent princes des estais ,
Prétendans que nul ne peut eslre
Sur eux, ny au ciel, ny ça bas.
Raison? Les dieux forgent-ils pas ?
Mais des trois qui sera le prince?
Le boulanger en moins que rien
Remplira toute une province
De ses dieux ; le peintre peut bien
Faire des dieux de longue vie ;
S'il faut que mon avis j'en die ,
Le prestre est plus que tous les deux,
Car sans luy ne valent leurs dieux,
Et les siens d'un souffle il peult faire;
Maisquels dieux? Sourds, muets, sans yeux >
El qu'un coup de dent peut desfaire.
Fin.
I
Les Regrets de damoiselle Marie de Brames sur
V assassinat du sieur de Brames, son père ,
gouverneur et commandant en la ville et ci-
tadelle de Cusset. — Lyon.
M.D.XCVIl'»
Discours sur la mort du sieur de Bramesi
jeux qui ont plus de prudence pour juger
les affaires du monde, et d'expérience
[pour les conduire, parlent du peuple
•comme d'un monstre et d'une beste à plu-
sieurs testes, qui ne s'apprivoise jamais parla dou-
1. Celte pièce , que nous donnons d'après rexemplaire
de la bibliothèque Mazarine (in-8 de 3o pages , sous les
signatures A-D)j se rapporte à un de ces cruels événe-
ments qui n'étoient que trop souvent produits, au seizième
siècle, par l'excitation des passions politiques ei religieu-
ses. Malheureusement le poème reste forcé de parler pour
lui. Si le théâtre du drame eût été eu Auvergne ou en Ve-
lay, les livres de MM. Mandet et Imberdis sur les guerres
intérieures qui s'y passèrent à cette époque n'auroient
pas manqué d'éclairer sur ce fait ; mais Cusset , qui est
i4o Les Reguets
ceur, ne se laisse conduire à la raison , ne se dompte
que par la force, et court aveuglement aux préci-
pices de sa propre opinion, si que celuy ne se peut
dire vivre, ou sa vie est environnée de mille frayeurs,
qui est contraint de vivre parray un peuple séditieux,
variable et insolent. Mais ceux qui ont dit que cet
animal ne se laissoit prendre que par les oreilles et
n'y avoit rien qui appaisa plustôt sa fureur et re-
dressa son esgarement qu'une belle et éloquente
voix , ne se souviennent pas que son naturel est de
aujourd'hui dai s le département de l'Allier, arrondisse-
ment de La Palisse , faisoit autrefois partie du Bour-
bonnois , et se trouve par là en dehors de leur cadre.
Dans celte pénurie de documents relatifs à celte affaire,
le passage suivant, que nous avons rencontré dans les
Mcmoires sur V Auvergne , adressés à Henry IV par Jehan
de Vernyes, lôSg-iôgS, et publiés à Clermont-Ferrand
en i838 par le regrettable M. Gonod , est tout ce que nous
pouvons citer sur la vie antérieure du siour de Brames;
« Il est très nécessaire pour le service du roi d'enten-
dre que la dernière ville d'Auvergne est Cussel, qui n'est
qu'à une lieue de Bourgogne. Cette ville fut foriifiée par
le roi Louis XI contre la Bourgogne, et rendue, par le
sieur Doyat', l'une de plus fortes villesde France. Elle
est commandée d'un côté , d'où on peut la battre en ruine,
à laquelle incommodité pourvut Doyat, donnant moyen
deux mille hommes de se loger dans les murailles, qui
ne peuvent être battues. Cette ville est tenue par un capi-
taine nommé Brames 2, qui, ayant toujours tenu le parti
1. Jean de Doyac, homme de rien, que Louis XI fiait par faire
gouverneur d'Auvergne.
2. Alias Braine et Bruines, disent les autres manuscrits con-
sultés par M. Gonod , et notre poème est une raison de plus pour
jire Brames.
DE DAJIOISELLE MaRIE DE BrAMES i/n
faire rien que par force, et de ce qu'il doit qu'en
tant qu'il ne peut faire autrement.
De tous les peuples du monde, les François ont
esté recogneus pour les plus traittables et obeyssans:
mais despuis que cette sanglante pomme de discorde
a souslevé autel contre autel , parlement contre par-
lement, et que l'authorité du souverain magistral a
esté misérablement violée, on n'a peu recognoistre
aucune marque de cette première obeyssance. Ceux
qui, durant cette lempeste, ont, ou pour leurqua-
de la Ligue, fut pratiqué au service du roi par M. de
Chazeron , pour ce que le duc de Nemours avoit fait plu-
sieurs entreprises pour se saisir de la place et faire tuer
ledit Brames. On lui avoit fait plusieurs promesses qui
ne lui out été observées, et lui sont dues plusieurs som-
mes de deniers pour l'entretenement de sa garnison. Il
s'en pla nt. Si le duc du Maine se retire en Bourgogne, il
tâchera à le pratiquer; il est hors de crainte du duc de
Nemours. Si l'on ne poursuit à cel^e affaire, il en avieu-
dra du malheur; il a du canon , et, si celte place étoit
au duc de Mayenne, le bas pays seroit perdu, lui y ve-
nant. » (a^ Mémoire, p. 96-97.)
M. F. de Barghon-Fort-Riant, k qui ce Recueil doit la
copiedecette pièce, affirme, sans doute sur des informations
locales , que de Brames avoit été nommé gouverneur de
Cusset grâce à la protection de Claude de Bourbon , gou-
verneur de Cariai, et que sa fille, née vers i54(j , se re-
lira dans un couvent de religieuses, où elle finit ses jours.
Il paroît aussi que la maison du gouverneur existe encore
à Cusset, et M. Théophile Villard , artiste du pays, a
reproduit dans un album, publié il y a quelques années, cette
cor-struciion élevée au seizième siècle, remarquable par
sa tour angulaire , ses fenêtres sculptées et son fronton,
orné d'une inscription latine parfaitement conservée.
i42 Les Regrets
lité ou pour leur mérite, commandé aux bonnes vil-
les, n'ont pas dormy à leur ayse. Ils ont esprouvé
en eux-mesraes que Tybère avoit raison de dire
qu'il tenoit l'Empire comme un loup par les oreil-
les, qu'il le laisseroit volontiers s'il ne craignoit
d'en estre mordu. Que de peines ont-ils eu ? Quelles
traverses ne leur a-t-il fallu passer pour maintenir
leur authorité entière parmy ceux qui , ayant une
fois gousté le poison d'une liberté effrénée, se len-
çoyent, comme bestes farouches , en toutes sortes de
desordres et de confusions ?
Cette desobeyssance , qui a porté ses effets jusques
sur la teste des plus grands et aux plus grandes vil-
les, a excité d'estranges desordres aux moindres.
Le sieur de Brames ayant receu du feu Roy ', d'au-
guste et saincte mémoire , le commandement sur la
ville et citadelle de Cusset, s'est treuvé quasi tout le
temps de sa vie avec autant de peine contre les
trahistres du dedans qu'il luy a fallu employer de
courage et de resolution pour repousser les ennemis
du dehors, qui, considérant l'importance de cette
forteresse, qui se présente de tel front qu'elle est
frontière au pays d'Auvergne, Bourbonnois et Fo-
rests, ont fait plusieurs efforts pour s'en rendre
maistres, bastissans principalement leurs desseins
dans l'inconstance et perfidie de quelques habitans,
qui , ayant rompu toutes les resnes de leur naturelle
subjection , se promettoyent des félicitez indicibles,
en changeant non-seulement de gouverneur, mai
encore des anciennes formes de gouvernement.
1. C'est-à-dire de Henri III.
DE DAMOISELLE MaRIE DE BrAMES 1 43
L'exemple qu'il fit faire de ces traistres* pour
consoler la constance et la tidelité des bons et tenir
en devoir ceux qui s'esmeuvent plus pour la terreur
de la peine que pour le respect de la loy, fut cause
d'une conjuration quasi publique qui se dressa con-
tre luy , le feu de laquelle demeura long temps cou-
vert sous l'apparence de toutes les sortes de devoirs
et de bienveuillance, tant il est facile de tromper sous
le sainct respect de la foy. A cet effet vingt-cinq ha-
bitans de ce lieu , si plus il ne s'en treuve par le pro-
cès ', désirant ou de secouer le juste joug de la cita-
delle et vivre à leur mode, ou de changer de gou-
verneur, conspirent ensemble de le faire mourir, et,
pour luy oster toute l'appréhension et les doubtes
de leur perfidie, l'asseurent de vivre et de mourir
avec luy , se servant de la religion et du serment
comme d'une fausse porte pour faire passer plus as-
seurement leur desloyauté et l'exécuter avec tant de
cruauté que l'horreur en desrobera la créance à la
postérité.
Car, comme le sieur de Brames, le lendemain de
la feste de l'ascension de Nostre Seigneur 3, sur les
1. Que sans cloute il fît brancher, selon la coutume som-
maire du bon vieux temps, qui, en ces circonstances seu-
lement , évitoit avec soin les frais de justice.
2. Fut-il fait? Il est bien probable que non.
3. On verra plus loin que ce fut le 6 mai. Comme l'As-
cension, qui est une fête mobile, tombe toujours quarante
jours après Pâques, l'année où l'Ascension se trouve au
5 mai a eu Pâques au a 7 mars. Ceci nous assure que l'évé-
nement s'est passé en lôgy, année où Pâques a été le .27
i44 Les Regiîets
quatre heures du soir, sortoit de la ville pour se re-
tirer en sa maison des Gards\ il fust assailly entre
les deux portes, reçeut dix-neuf coups mortels et
plus de trente blessures , par la violence desquels il
rendit à Dieu l'âme, les plus belles qualitez de la-
quelle il n'avoit employé qu'à son service et àcehiy
de sa patrie. Ce grand Parlement-, cet oracle de la
justice, qui est, en ce grand Zodiaque des puissances
souveraines, entre la Force et l'Equité, comme la
Vierge entre le Lyon et la Balance , Tasseurance des
bons et la frayeur des mechans, ne pouvant soufl'rir
ce violement des droits divins et humains , a commis
des premiers de son corps pour poursuyvre la \ en-
geance publique d'un acte si énorme et si flagitieux
envers ces misérables assassins , qui ne peuvent plus
souffrir les furies vengeresses qui bourrèlent leur
conscience, et les rendent en leur propre sentiment
atteints et convaincus du plus barbare et exécrable
assassinat du monde.
C'est le triste mais très digne sujet de ce poëme
que sa fille a consacré à la Mémoire, en l'airain de
laquelle ce seigneur a basti le plus glorieux tombeau
que fidèle serviteur de son Roy pourroit désirer. Ce
sont les larmes que le feu d'une juste douleur éva-
pore de ses yeux pour les détremper avec ce sang
mars, et non en iSgC, année où Pâques est tombé le 1 1 avril,
i. Voir la carte de Cassini, feuille 5i, où le nom e^t
écrit le Gard; c'est à mi-chemin entre Cusset et Molle.
2. L'Auvergne et le Bourbûnnois étoienl du ressort du
Parlement de Paris. C'est donc dans ses registres que l'on
pourroil trouver quelque trace de celte affaire.
DE DAMOISELLE MaHIE DE BrAMES l45
qui invoque vengeance du ciel; ce sont les derniers
devoirs qu'elle doit à la pieté et souvenance de celuy
dont elle voudroit rachepter la vie par la sienne.
Les Regrets de damoiselle Marie de Brames.
ien que mon ame soit de toutes parts
[atteinte
Des plus cuysans regrets que le ciel
courroucé
Sur uii chef ennemy a jamais eslancé ,
Je n'ay autre soûlas qu'au deuil de ma complainte.
Mais je ne puis pousser un seul mot de la bouche,
La tristesse m'estouffe, et le cœur me deffaut ;
Si l'éternel secours ne vient bientosl d'en haut,
Je perds tout sentiment, tant la douleur me touche.
Reste encore à mon cœur quelque peu de courage ;
Mais , s'il n'est soutenu de sa saincle vertu ,
Il ressemble un vaisseau que les vents ont battu ,
Qui ne peut eschapper qu'il ne fasse naufrage.
Verse sur luy , Seigneur, ta céleste rosée ;
Renforce mes poulmons pour, d'un cris haut et fort,
Chanter par l'univers l'injure et le grand tort
Que j'ay reçeu des mains d'une troupe insensée.
Las, quand il me souvient du mal qui me tourmente,
p. F. VIII. ,o
i46 Les Regrets
Je ne puis de mes yeux les larmes retenir.
Si j'en cuide esloigner de moy le souvenir,
Le mallieur d'autant plus la me fait veoir présente.
11 est bien mal-aysé d'oublier la mémoire ,
Et taire la douleur qu'en mon âme je sens;
La passion m'emporte et me trouble le sens ,
Car je perds de mes yeux la lumière et la gloire.
Guide ma plume et main, et dresse ma pensée
Pour descrire ces vers en toute vérité ,
Lesquels j'ay consacrez à la postérité ,
El pardonne au courroux de mon ame offencée.
Fais que du droit chemin ma plume ne s'esgare,
Et que la passion ne la transporte pas ;
La seule vérité guide et conduit mes pas ,
Elle est de ce discours la bousole et le phare.
Mais de crainte et de peur, hélas ! je tremble toute,
Voyant renouveller par ces vers ma douleur.
Mais, puisque Dieu le veut, arrière toute peur;
Jamais on ne se perd en suyvant celte route.
Quelle rage et fureur, quel despit, quelle envie,
Juge inique, t'ont meu contre ton bienfacteur,
Qui fust du bien public principal amateur.
De luy oster ainsi cruellement la vie?
Quel desdain, que! courroux, quelle bruslanteflame
A embrasé ton cœur et tous tes sens esmeu,
D'assassiner celuy qui avoit lousjours eu
Soin de te maintenir, l'aymant comme son ame?
DE DAMOISELLE MaRIE DE BrAMES 1 47
Dis moy, homme de sang, avec ta bande inique,
Pourquoy commistes-vous telle meschanceté?
Eustes vous point d'horreur rompre la loyauté
Et sans honte fouler aux pieds la foy publique?
Aviez-vous pas juré aux mains de La Bastide,
Vivre en toute amitié avec ce gouverneur?
Mais, las, que vaut la foy de l'homme sans honneur!
Il y a trop de perte à croire un cœur perfide.
Vous n'avez point de Dieu, parjures misérables;
Vous ne craignez du ciel le terrible courroux
D'avoir occis celuy qui se fioit en vous
Et qui n'eust jamais creu vos desseins exécrables.
Il passe devant vous, et humble il vous salue;
Vous vous jeltez sur luy comme loups enragez;
D'injures et de coups, cruels , vous le chargez ,
Et faictes ruisseler son sang parmy la rue.
Nommeray-je celuy qui, d'une aveugle rage,
En voyant le corps mort sur la terre estandu
Et le sang à grands flots çà et là respandu ,
De plusieurs coups de pied luy foula le visage?
Grand Dieu, qui fuis le sang, qui punis l'homicide,
Souffriras-tu long temps cette inhumanité
De tes plus sainctes loix braver l'authorité?
Descharge ta fureur sur un tel parricide.
Tout son corps fust percé par vous, troupe maudite,
i48 Les Regrets
D'espées dans les reins, de poignards dans le flanc,
Tant que de tous coslez on ne voyoil que sang,
Et la mort lost après assez prompte et subite.
Comme il passe à travers ce traistre corps-de-garde
Ils se jettent sur luy, ces tigres enragez,
[Et] dix-neui'coups mortels en son corps sont plongez;
Le soleil en pallit et son cours il retarde.
On le fil visiter dans l'église de Molles *
Par trois chirurgiens, les plus experts des lieux.
Le sang crie vengeance et reclame les cieux :
Le bruit de ce malheur soudain par tout s'envole.
Les pauvres souffreteux vous maudiront sans cesse ;
lis lèvent vers le ciel et leurs cœurs et leurs mains,
Contre vous, desloyaux, barbares, inhumains,
Qui leur avez osté leur plus grande richesse.
Il estoit le support et ayde secourable
Des pauvres mendians; il n'espargnoit son bien,
Pour les alimenter et leur donner moyen
De vivre , tant il fust humain et charitable.
On ne pourroit trouver une ame plus farouche ,
Un cœur plus desloyal et plein de cruauté ,
Qu'en toy, Prévost, qui n'as ny foy, ny loyauté,
Ny propos asseuré dans ta maudite bouche.
1. Molle est un chef-lieu de canton de l'arrondissement
delà Palisse, et distant de la kilomètres de Cusset.
DE DAMOISELLE MaRIE DE BrAMES i^g
Tu ne t'es contenté de veoir les mains sanglantes
Dans ce sang généreux ; sans honte, sans raison ,
Il te plaît de forcer et piller sa maison ,
Laissant de loy par tout des marques violentes.
Sa triste mère, ayant des ans plus de oclante,
Captive tu retiens, la menaçant de mort,
Après avoir occis son soustien et susport ,
Et ravy ce qui plus l'entrctenoit contente.
Mais quelle cruauté ! luy monstrer les espées ,
Taintes abondamment dans le sang de son fils,
Disant : « C'est à ce coup que nous l'avons occis ,
Et que dedans son corps nous les avons trempées.»
N'estoit-elle pas trop sans cela tourmentée?
Un cœur devoit-il plus endurer de tourment?
Ne suffisoit-il [pas] d'avoir (ainsi) cruellement
Ravy de ses vieux ans l'espérance asseurée ?
Quelle horreur de vous voir retourner devers elle
Luy dire : « Tu mourras, et verras morts les tiens,
El si voulons avoir d'eux et de toy les biens ;
Autre chose ne peut finir cette querelle. »
Cruels , vous martyrez sa femme et geniture,
De mil et mil tormens vous tenaillez leurs cœurs ;
Les soupirs, les sanglots, les regrets, les douleurs
Nous sont parvous,meschans, donnez pour nourriture.
Le Turc, le mescrean, l'infidèle Tartare,
i5o Les Regrets
Ne pourroyent point user de pire cruauté,
Ny ne sçauroyent monstrer une desloyauté
Pareille à celle-là de vous, peuple barbare.
Les inhumanitez de ce monstre exécrable,
Qui trempa dans le sang de sa mère ses mains ,
N esgaleront jamais vos actes inhumains ,
Qui donnent un horreur bien plus abominable.
De Medée n'est rien l'aspre fureur et rage,
Au prix de vos venins des aspics animez,
Qui , oubliant le ciel , vous estes tant aymez
A vous nourrir au sang, au meurtre et au carnage.
Aymez-vous mieux, meurtriers, estreestouffez enGrévi
Que de chercher au ciel le salut cl repos ?
Apprehendez-vous point ce gros fer brize-dos.
Et dont le seul penser est une douleur griefve?
Vous le méritez bien , ayant osté la vie
A vostre bienfacteur, duquel les actions
Ont toujours tesmoigné tant de perfections
Qu'on n'en peut mal parler, si ce n'est par envie.
Vous avez empesché de sortir sa famille ,
De crainte qu'elle allast prier Sa Majesté ,
Comme tenant en main Justice et Pieté ,
Leur vouloir accorder leur requesteciville.
Ha, traistres, vous craignez l'inévitable foudre
i
DE DAMOISELLE MaRIE DE BraMES i5i
De ce Palais Royal*, le bras du Tout-Puissant,
Qui rend le plus mutin humble et obeyssant
A tout ce qui luy plait ordonner et résoudre.
C'est ce Palais, auquel l'auguste et sainct Empire
Marie avec le Droit l'immuable Equité,
Luy donnant pour sa dot la nue Vérité,
Pour tout à clair la voir et escouter son dire.
Je viens donc devers vous, souveraine princesse 2,
Vous descouvrir mon ame en ces justes douleurs,
Et arrouser vos pieds de mes larmes et pleurs ,
Pour soulager d'autant mon cœur de sa détresse.
J'apporte mes souspirs au pied de voslre image.
Pour vous représenter ma requoste humblement
Contre cet assassin commis cruellement
Par ce juge animé de despit et de rage.
Ouvrez moy ce saincl throsne où je vous vois assise
Tenant en une main Tespée sans fourreau :
Vérité vous requiert la bailler au bourreau
Pour punir à ce coup ceste folle entreprise.
Je vois en l'autre main une juste balance ,
Pour peser au certain la raison comme il faut.
Grand Dieu, qui cognois tout et vois tout de là haut.
Fais que devers le droit la Justice balance.
i. Non pas le Louvre , mais le Palais de Justice.
■2. Il ne faut pas chercher là une personue réelle; il ne
s'agit que de TEquiié.
i52 Les Regrets
Vous, ministres sacrez deceste fille heureuse
El vrais dispensateurs de ses rares faveurs,
Ne croyez , s'il vous plaît, ces babillards menteurs.
Et ne prestez l'oreille à la langue flaleuse.
La frayeur et l'horreur se campent sur la face
De ces traistres ; ils ont honte de veoir le jour ;
Jis frissonnent, poltrons, au seul nom de la Cour;
Ils n'ont plus de couleur, et tout leur sang se glace.
Jetiez vostreœil clément sur ceste foible vefve;
Regardez en pitié ces pauvres orphelins ;
Ils n'ont recours qu'à vous contre ces assassins;
Faites leur, s'il vous plaît, justice bonne et briefve.
Nous l'aurons, je le crois, car la cause en est bonne.
Et perdre ne se peut celle que Dieu deffent
Comm.e il fait celle-cy , qu'il favorise etprent
Pour la plaider luy-même en la voixd'un sage homme.
Me scroit-il permis publier en justice
D'un acte si tragicles insignes meurtriers?
Donnez-moy donc la grâce , ô parfait des ouvriers,
De bien dépeindre au vif leur visage et leur vi[c]e.
Qui conduit, effronté, ceste sanglante bande.
Ces traistres fausse-foy, ces bourreaux, ces larrons.
Perfides, desloyaux, carnassiers et poltrons?
Qui? Celuy qui sur eux absolument commande.
Ne craignons les nommer, la chose n'est doubleusc;
DE DAMOISELLE MaRIE DE BrAMES i55
De les cognoistre est bon afin de s'en garder ;
Très belle est la vertu se pouvoir commander
De fuir ceux qui sont de vie scandaleuse.
Ce poil roux le premier doit monter sur la roue.
Pour y estre rompu comme premier moteur
De cet assassinat, et cruel inventeur
De tout nostre meschef , bien qu'il le des-avoiie.
Ce ladre et fier mutin , ce dogue si superbe ,
Verra dans peu de jours qu'on luy mettra au col
Le petit lac courant en forme de licol ,
Pour le suspendre en l'air de peur de fouler l'herbe»
C'est pour digne guerdon les armes qu'il mérite ,
Et non le corselet de ce grand gouverneur,
Qu'il print, l'ayant volé , au logis plein d'honneur.
Armant son lâche corps d'un' arme non licite.
L'esvanté rase-poil , la teste sans cervelle ,
Girouette à tous vents, menteur sans jugement,
S'asseure, et je le crois , le ciel jamais ne ment ,
Qu'un bourreau le fera mourir de mort cruelle.
Un cornard sans quelqu'un seroit de la partie;
Chacun jugeoit assez qu'il l'avoit mérité :
Mais ce prudent Palais, sondeur de vérité,
Sçaura bien remarquer les irophéz de sa vie.
Caïn sera rotié, c'est chose très certaine ;
Cela luy est bien deu, c'est un traistre parfait ;
i-
i54 Les Regrets
Le sixième de may en fit bien veoir l'efTet < .
Las, ce n'est que poison que l'eau de La Fontaine!
Son compagnon Martin ne pourra pas attendre
D^ mourir par la main d'un bourreau non piteux;
Comme un double meurtrier il ne sera honteux
De gaigner son argent pour luy-mesme se pendre.
Ce desloyal Champi^, cet animal sauvage ,
Ce Iraistre injurieux, forgeur de faux tesmoins,
Et que luy-mesme en sert, doit avoir pour le moins
Pour estendrc son col deux aulnes de cordage.
Je vois l'exécuteur qui jà son bras advance ,
Sur ce faux nom depisse {sic) et cœur plein de venin,
Pour luy donner bien tost les fruits de son destin
Et pour le faire voir guinder à la potance.
L'hypocrite qui fust trouvé dans sa cuirace
L'avant-vcille des Rois 3, ce chef gallerien ,
1. Voir la note, p. i43.
2. Est-ce un nom propre, eu rappelle-t-elle par injure
enfant trouvé ?
3. La révolte des habitants de Cusset, qui avoient eu
pour eux-mêmes le tort de ne pas réussir, avoit eu lieu ,
nous le verrons plus loin , vers le 4* de janvier, c'est-à-
dire l'avant-veille des Rois. Nous voyons , par celte allu-
sion , que ceux qui assassinèrent de Brames étoient de
ceux qui avoient à venger leur déconvenue et la mort de
leurs amis.
DE DAMOISELLE MaRIE DE BrAMES i55
Bien qu'il soit opulent, n'a pas assez de bien
Pour garder qu'un bourreau ne saute sur sa face.
Ce taneur, qui tousjours porte la face blesme
Et ses babils sanglants, m'a le meurtre avoué :
Mais, ores qu'il voit bien qu'il doit être roué,
11 ne se veut juger par sa parole mesme.
Cet Espaignol banny , cesle face effroyable, '
Et gorge de travers , monstre comme il fera
La mine en un gibet, quand pendu il sera.
Si fort il l'a desjà laide et espouvantable.
Trinac cherche desjà un licol pour se pendre;
Ce racle-poil de Vache est en mesme destin ;
Ce petit notèreau avecques son latin
Ne perdra tostou tard sa peine pour Tattendre.
Dieu n'ayme point celuy qui détruit, sacrilège ,
L'ouvrage de ses mains; les célestes lauriers
Ne couronnent jamais les testes des meurtriers ;
Jamais ils n'auront lieu en ce sacré collège.
Inspire donc. Seigneur, le Roy et sa Justice ,
Pour soudain chastier ces assassinateurs ,
Gens qui sont de leur foy laschemenl infracteurs.
Et qui n'ont rien au cœur qui ne sente le vice.
Fais voir à clair, grand Dieu, toutes les impostures
De tant de faux tesmoins et leur desloyauté,
i56 Les Regrets
Qui veulent abolir par leurs meschancetez
L'honneur de ce deffunl et les siens par injures.
Mais tant de gens de bien porteront tesmoignage
Quelle a esté sa vie et ses deportemens ,
Que ses injurieux, avec leurs faux sermens,
A leur confusion céderont l'advantage.
Brave, hardy, généreux , estoit le sieur de Brames,
La prudence regnoit en ses alVeclions ;
La valeur conduysoit toutes ses actions,
Les plus rares honneurs des plus parfaictes âmes.
A douze ans seulement fit son apprentissage ,
Et se pleut d obéir aux rudes loix de Mars,
Sans rien appréhender les périls et hazards
Des guerres de Piedmont, sous un prince très sage.
11 y renouvella l'honneur que ses ancestres,
Son père et son ayeul , y avoient obtenu ,
Estant par ses soldats aimé et maintenu ,
Ainsi que si leurs chefs ils eussent veu renaistre.
Ils célèbrent par tout les preuves très certaines
Des beaux commandemens et effects généreux,
Des peines et travaux , et actes valeureux
De ces deux grands guerriers et braves capitaines.
11 eust dans Montcalier' des faveurs non petites,
1. Moncalieri, ville de Piémont, 8ur la rive droite du
Pô, à une lieue et demie au sud de Turin. Moncaliier
DE DAMOISELLE MaRIE DE BrAMES 107
Son père ayant esté chef du gouvernement ;
Les subjets en avoyent tant de contentement ,
Qu'ils ne pouvoient assez publier ses mentes.
Donc, ayant sçeu au vray les valeurs el prouesses
De ses prédécesseurs, il les veut imiter,
Afin que de son temps nul ne se peut vanter,
D'avoir plus de courage et aux armes d'adresses.
Et, voyant que les cieux luy estoient favorables,
Il a continué avec beaucoup d'honneur
L'estat de capitaine , et puis de gouverneur,
Dignement employé aux charges honnorables.
Fut en assaut de ville, escarmouche, ou bataille.
Il ne manquoit jamais d'avoir commandement ,
Et donner des premiers , et chercher vaillamment
L'honneur de se monstrer premier sur la muraille.
11 s'est sur l'ennemy acquis beaucoup de gloire ;
L'honneur luy a esté tousjours son cher butin;
Jamais il n'eust le cœur ny félon ni mutin ,
Remportant de ces lieux l'honneur et la victoire.
Tesmoins les beaux effets recens et mémorables,
En divers lieux produits , en grand contentement
avoit été pris par le grand maistre de Montmorency, et fut
rendu h la paix de Nice, en i538. (La Popelliniere, His-
toire de la conqueste des pays de Bresse el de Savoye, Paris,
1601, f. 10 verso.)
i58 ' Les Regrets
Des bons subjets du Roy, qui véritablement
Souffroient en ces pais des maux innumerables.
Il a réduit Cusset l'orgueilleuse et mutine ,
Pris par force Vichi , deffait la garnison ,
Ceux de Verseilles^ mis au trac de la raison,
Et sauvé de péril tout ce qui l'avoisine.
Ces lieux il a rengez dessous l'obeyssance
De nostre Prince et Roy , assisté dignement
Du seigneur de Chaussain*, duquel le jugement,
L'honneur et la vertu, surpasse ma science.
Tous les plus apparents, c'est chose très notoire,
D'Auvergne et Bourbonnois, Forests et autres lieux,
Mesme de Lionnois, peuple assez gracieux,
Se sentent obligez à eux et leur mémoire.
Jusques à son trespas nul n'a eu l'avantage
Sur luy, ny sur les siens, tant l'a aymé le ciel;
Rien que la trahison et le cœur plein de fiel
Ne pouvoit apporter à sa personne outrage.
Il n'estoil insolent aux fruits de sa victoire ;
Il n'estoit point cruel ; tu le sçais bien , Cusset;
1. Il y a trois Versailles en France. L'un est le seul gé-
nérak'meut connu; les deux autres sont dans l'Orne et dans
l'Aude. Il ne doit pas être question de Verceil en Italie;
s'agiroit-il de Versailleux dans l'Ain, arrondissement de
Trévoux?
3. Corrigé à ia main; l'iniprimé porte Chonsang.
DE DAMOISELLE MaRIE DE BrAUES 1 Sg
Qui le voudroit celer? Tout le monde le sçait :
La mort mesme n'en peut effacer la mémoire.
Après avoir vaincu , ce n'estoit que clémence ,
La pure humanité, courtoisie et douceur;
Jamais il ne permit loger dedans son cœur,
Aucun mauvais désir d[e] haine ou de vengeance.
Tesmoins ceux de Cusset,qui, le voulant surprendre,
Le qualriesme janvier, l'avant-veille des Rois ,
S eslevant environ des cents ' bien plus de trois ;
Les chefs estant occis, le reste se vint rendre.
Illeur pardonne à tous, commeestantdebonnaire,
Oubliant franchement leurs desseins malheureux
Forgc[s] dans le cerveau de ce Roux, monstre affreux,
Beaucoup plus qu'un boucher cruel et sanguinaire.
Mais, entre autres vertus, la plus rare et requise.
Sur toutes la plus belle et la plus digne aussi ,
Estoit l'amour de Dieu , la crainte et le soucy
D'aymer parfaitement son prochain sans feintise.
De peindre tout l'honneur bien deu à sa mémoire
Et le représenter comme dans un tableau ,
A l'homme n'est permis; Dieu, qui lient le pinceau,
Ne veut qu'autre que luy en obtienne la gloire.
Il brusloit d'une ardeur généreusement saincte ,
Pour aymer son prochain ; cet amour Ta conduit ,
1. Correction manuscrite. L'imprimé porte des leurs.
i6o Les Regrets
Avant l'aage au tombeau , et n'a fait autre fruit
Que nous donner sujet d'une si triste plainte.
De son cœur la franchise et prompte obeyssance,
Le devoir naturel envers Sa Majesté ;
Le désir d'accomplir en tout sa volonté
Nous prive de sa veuë et de sa jouissance.
Pouravoirsibienfaict,ôbon Dieu! bon Dieu, quelle
Recompense voilà ! Le Roy n'a jamais sçeu
Le furieux dessein par ces traistres conçeu ,
Et reçeut à regret une telle nouvelle.
Au roy toute douceur, toute clémence abonde :
Dieu le nous a donné pour la France honnorer,
Et, digne l'en jugeant , l'a voulu décorer
De toutes les vertus les plus rares du monde.
La qualité de Roy ne peut recevoir blasme,
Mesme estant magnanime et prince généreux ;
La France n'en veit onc plus que luy valeureux :
Jamais la cruauté ne loge en si belle ame.
Puis ce nom est si grand , et de telle excellence,
Si saincl, digne et sacré, qu'honorer il le faut ;
Gardons de profaner ce nom donné d'en haut ;
Nul n'en peut mal parler que le ciel il n'offence.
Mais il destournera les yeux de sa clémence
Sur ces hommes de sang, sur ces traistres félons.
DE DAMOiSKLLE MaUIE EE BrAMES iGl
Qui pardonne aux meschans fait trop de tort aux bons,
Du vice et de vertu troublant la diirerence.
Saincte fille du ciel, qui du ciel tiens le foudre ,
Sans qui cet univers scroit comme un désert ,
Punis ces assassins; leur crime est descouverl;
Soufle ton vont sur eux pour les réduire en poudre.
Ta gloire est de punir les meschans en leur vice;
Tu fais croistre nos biens , cl nos maux tu finis;
Tu conserves les bons ; les meschans lu punis ;
Le monde est sans soleil plustostque sans justice.
Allume ton sainct feu dans le cœur de mon prince,
Dont le renom s'en va du Su jusques au Non ,
Prince dont la vertu n'est sujette à la mort, [ce.
Pour, comme Hercul, purger des meschans la pro vin-
Grand Roy, souvenez-vous des services iidcllcs
Et grande loyauté de voslrc serviteur ;
Soyez à ses cnfans souverain prolecteur ;
Maintenez nostre cause encontre ces rebelles.
Je me jette à vos pieds (ô Roy très débonnaire) ;
Prenez pitié de moy ; considérez comment
L'effet prompt cl fidel de vostre mandement
Me prive pour tousjours de mon seigneur et père.
Pour avoir librement quitté la citadelle,
S'estant du tout desmis de son authorilc
!■• F Vil'. Il
i62 Les Regrets
Au premier mandement de vostre Majesté»,
Celaluy a causé une mort si cruelle.
Car ce tygre mutin ^, au lieu de recognoislre
Comme il l'a conservé de toute affliction
Soit au temps de la guerre ou de contagion,
L'a meschamment occis, quand il s"est veu lemaislre.
[ne,
Vous, grands, qui vous fiez sur l'inconstani Neptu-
De ce monstre sans yeux, sans oreille, sans cœur,
Ne faictes plus d'estal d'un vent de sa faveur.
Qui ayme vos beaux jours et suit vostre fortune.
Je prie l'Eternel qu'il fasse au Roy paroistre
Toute la vérité, pour, d'un loyer égal.
Recompenser le bien etestouffer le mal
Et esloigner de luy le rebelle et le traistre.
J'invoque, je requiers cette puissance immense,
Que vous tenez du ciel , grand Roy, ne pardonner
A ces tygios maudits , ains vouloir ordonner
Que leur supplice soit si grand que leur offense.
1. Ainsi, au niûmenl de sa mort, de Brames n'avoit
plus le coiiiiiiandeniail de Cusset, qu'il avoit remis aux
mains du roi.
a. Eu se reportant à la préface, on Toit qu'elle entend
par Ik le peuple.
Fin.
DE DAUOISELLE MaRIE DE BrAMES i63
De tinconslance et ingratitude du Peuple.
euple, monstre sans yeux, pauvre , in-
[grat, feu volage,
I Qui fait voile à tout venl, fait eau à tout
[orage,
Qui dexil et de mort guerdonne ses Dions,
Ses Camilles vaillans , ses justes Phocions ,
Qui n'a loy que la rage , et qui jette par terre ,
Comme un lierre verd le mur que plus il serre.
G. D. S.
Discours
Discouj's (lu Lacis*.
l 'est trop chanté d'Amour, et ma muse en
est lasse;
[Amour n'est point aimé des Nymphes du
Parnasse.
Je veux , par un sentier non cncores battu ,
Monter au double mont de cyprès revestu ,
1. Ce petit poëme, que nous donnons parce qu'il se
rapporte aux recherches de la mode et de la toilette, est
composé de 2 feuillets paginés de i au-dessus d'un fleu-
ron jusqu'à 4 , et signés A et Aij, détails qui prouvent
qu'il n'a jamais eu de titre. Il est imprimé en italiques.
Il 3î lignes à la page. Nous ignorons son auteur. L'exem-
plaire que nous avons trouvé a la bibliothèque de l'Ar-
senal est joint à une pièce intitulée : Le Tremble, et dédiée
à François Miron, sieur du Tremblay et lieutenant civil de
la privosté de l*aris, par un auteur qui ne se nomme pas.
Le Discours du Lacis y est collé entre le titre du Tremble
el la dédicace à Miron , et je le croirois volontiers du mê-
me auteur. Ce Tremble est imprimé à Paris, chez Jean
deHeuqueville, en 1698. C'est bien le temps de la pièce du
Lacis, dont on peut trouver des modèles dans les Singu-
liers et nouveaux Pourlraicls du seigneur Federic Vinciolo
DU Lacis. i65
Chantant du beau lacis la grâce nompareillc,
La beauté, la grandeur et la rare merveille,
Pour nionstrer aux mortels qui en font peu de cas
Qu'ils mesprisent souvent ce qu'ils n'entendent pas ;
Mais, parlant de lacis, encor ne puis-je faire
Que je ne chante aussi d'Amour et de sa mère.
Cet enfant , qui enlasse en mille et mille neuds
Les cœurs plus endurcis qu'il a faicts amoureux.
Vint un jour enlacer en invisibles mailles.
Pleines de douxattraicts, le grand Dieu des batailles,
Et l'empestra si bien qu'il le rendit épris
Des divines beaulez de la belle Cypris ;
Elle, qui n'esloit pas d'une humeur trop farouche ,
pour toutes sortes de lingerie, dédié à la royne; de rechef
et pour la troisiesme fois augmentez, outre le reseau pre-^
niier elle point coupé et lacis, de plusieurs beaux et dif-
ferens porlrais de reseau de point conté avec le non.bre des
mailles, chose non encor veue ny inventée. Paris, par
Jean Le Clerc le jeune, i588. — Puisque j'en suis sur la
broderie, je citerai le titre d'un autre ouvrage que j'ai
sous les yeux , parce qu'il ajoute un livre et une date de
plus aux faits trop rares de la vie de Jean Cousin : Le
Livre de Lingerie, composé par maistre Dominique de
Sara, Italien..., nouvellement augmenté et enrichi de
plusieurs excelents et divers patrons tant du point coupé ,
raiseau, que passement de l'invention de 5L Jean Cousin, ■
peintre à Paris. Paris, Hiérome de Marnef ella veuve du
sieur Cavellat, i584. Le privilège, donné pour dix ans,
parle de Jean Cousin dans les mêmes termes que le titre ;
il est du 7 septembre i583. L'exemplaire de l'Arsenal
porte sur les plats, dans des enlacements de lauriers,
le nom de Marguerite Desjobars.
i66 Discours
Au bout (le quelque temps le receut en sa couche,
Et se mist à forger deux célestes rameaux
Au pauvre forgeron qui menoit ses marteaux;
Luy , cognoissant le Iraict de sa femme rusée,
Au lieu de s'en venger le tourna en risée ;
Il forge un lacis d"or qu'il eut fait promptement ,
Car l'ouvrage des Dieux se faict en un moment,
Les enlace tous deux , le lacis cadenasse ,
Puis appelle les Dieux pour contempler leur grâce.
Ainsi du beau lacis Mars en fut le moteur.
Amour l'occasion et Vulcan l'inventeur,
Et non pas Arachné*, qui fut imitatrice
D'un si beau , si divin et si rare artifice ,
Dont le patron, des cieux ici-bas apporté,
Des dames fut depuis à Tesguille imité.
Ce chef-d'œuvre divin n'est pas à l'aventure ,
Mais paroît composé par nombre et par mesure;
Il commence par un et va multipliant
Le nombre de ses trouz, qu'un neud va reliant.
Sans perdre aucunement des nombres l'entresuiltc,
Croissant et décroissant d'une mesme conduitte ,
Et , ainsi qu'il commence , il achève par un ,
Du monde le principe et le terme commun.
Si l'on veult sans faillir cet ouvrage parfaire ,
11 fault multiplier, adjouster et soustraire;
Il fault bien promptement assembler et partir,
Qui vcult un beau lacis inégal compastir.
Mais se peut-il trouver sous la voûte azurée
Chose plus justement en tous sens mesurée,
1. Imp. : Aerathné.
DU Lacis. 167
Ouvrage où il y ait tant de proportions ,
De figures , de traits et de dimensions?
D'un poinct premièrement une ligne Ton tire ;
Puis le filet courbé un cercle va descrire ,
Et du cercle troué se trouve le.quarré,
Pour lequel retrouver tant d'esprits ont erré.
De six mailles se faict une mesure égale ,
De trois costez esgaux forme pyramidale;
Et, l'ouvrage croissant, s'en forme promptemenl
Une autre dont les deux sont égaux seulement;
Si l'on tire un des coings, se forme une figure
D'un triangle , en tous sens d'inégale mesure;
Le moule plus tiré faict les angles poinUiz,
Et l'ouvrage eslendu faict les angles obtuz;
De mailles à la fin un beau quarré se faict ,
Composé de quarrez , tout égal et parfaict,
Quarré qui toutesfois se forme variable
Et en lozange, et or en figure de table.
La bande de lacis recouvert à noz yeux
Est comme unbeau pourtraict de l'escharpe des cieux
Dont chaque endroit ouvré nous représente un signe' ,
Le milieu les degrez de Tecliptique ligne.
Le quarré, des vertuz le symbole et signal,
De science, du livre et bonnet doctoral ^,
Nous va représentant l'Eglise et la Justice.
La façon de lacis figure l'exercice
D'enfiler une bague , ou bien l'art d'escrimer
Dont les jeunes guerriers se font tant renommer.
1. Un signe du Zodiaque.
9. Le bonnet de docteur étoit carré par en haut.
iG8 Discours
De quarrez Jifi'crcns la toilette* ouvragée
Ressemble à une armée en bataille rangée,
Dont les plus grans, flanquez d'autres petits quarrez,
Semblent des bataillons bien flanquez et serrez.
Le lacis représente une belle fabrique ,
D'un beau palais de marbre, ou de pierre, ou de brique;
Les quari-ez l'ont les rangs des fenêtres, parois,
Des quarrcaux du plancher, des ardoises destoilz.
Du lacis recouvert l'ouvrage plus qu'humain
Représente à nostre œil les treilles d'un jardin.
Les beaux compartimens et les vertes logetlés ,
El des mouches à miel les petites rucheltes,
La longue palissade avec ses papillons ,
Et la gaye volière avec ses oisillons,
Le plan d'un beau verger tout planté à la ligne.
Et les rameaux tortuz et le plan[t] d'une vigne.
Mais le simple lacis qui n'est point recouvert
En cent et cent façons nous prolfite et nous sert ;
Nous prenons les oyseaux au lacis des panthières^,
Les besles aux panneaux, les poissons des rivières
Au fillet, qui nous monstre, en le tirant de l'eau,
L'n merveilleux effet, bien qu'il ne soit nouveau ;
L'eau demeure au milieu de la maille estendue
Sans qu'elle soit d'ailleurs que du bord soustenuc;
Le naturel de l'eau est de descendre en bas,
El le lacis fait tant qu'elle n'y descend pas.
i. Pris dans le sens de travail.
2 Giand filet. Cotgrave donue celte orîhographe, en
fd saiu remarquer que laniicre vaut mieux.
DU Lacis. i6y
Le lacis recouvert sert de filet aux clames
Pour les hommes suspendre et enlacer leurs âmes;
Elles en font collciz , coiffures et mouchoirs ,
Des tentures, des lits, tavaioles*, pignoirs'-!.
Et maint autre ornement dont elles les enlacent;
C'est pourquoy en laçant les femmes ne se lassent ;
Mesme on dit que Venus laçoit , sans se lasser,
Quand son mary la vint du lacis enlasser.
Si je voulois conter chaque nouvelle exquise
Du lacis , ce seroil trop pénible entreprise,
Et jamais ce discours ne se verroit fini ,
Non plus que le lacis, qui seroit infini
En adjouslant toujours, et puis ma muse rude
Aux esprits délicats cause une lassitude.
1. Cushion clotlis (housse), dii Cotgraveau mot tavail-
lole ; en italien tuvaglia, lovagliuola, serviette, de la famille
de notre touaille. Aujourd'hui nos femmes feroient en lacis
les filets ouvragés qu'elles mettent sur les fauteuils et les
coussins des divans pour les protéger contre la graisse
des cheveux. Cotgrave le traduit encore par : pièce d'é-
toffe commune dont on couvre des habits, ouïe sac où cm
les met.
1. Non pas la sorte de robe ouverte par devant qui
s'appelle aujourd'hui un peignoir, parce que c'est la robe
du matin avec laquelle une femme fait sa toilette et se
peigne, mais un élui, un sac à renfermer les peignes ,
a comb-case, dit Cotgrave, qu'on pouvoit faire plus ou
moins élégant et porter à la ceinture.
Fin.
170
Prière d'une nonnain
Prière d'amour d'une nonnain à un jeune
adolescent *.
La Nonnain.
uis qu'ainsi est que d'aage et de
beaullé
1 Nous convenons et l'ung l'autre res-
semble ,
Pourquoy es- tu tant plain de cruaulté
Que ne permectz que vraye amour assemble
Noz cueurs en ung et qu'il les joigne ensemble
Par le moïen d'une alliance , al'fin
De l'autre aymer d'un cueur loyal et fin ,
Et qu'en ayant ma plus sccrette chose,
J'aye de toy pour amoureuse fin *
Ce poinct final que descouvrir je n'ause ?
1. Celte pièce se trouve dans un des trois manu-
scrits de poésies diverses des iS^ et iG^ siècles con-
servés à la bibliothèque de la ville de Soissons, qui
portent le n" 189. Celui de notre pièce est le plus mince.
3. Fin, paiement.
A UN JEUNE ADOLESCENT. 171
L'Adolescent.
Ce noir habit dont tu couvres ta chair
M'est odieulx et ne me sçauroit plaire ;
D'aymer le noir ne vous vculx empescher;
Qui l'aymera si cherche à luy complaire ;
Je ne dis pas cela pour le desplaire ,
Mais j'ay aymé et ayme de tout temps
Ce qui est blanc, et au noir ne pretens ;
J'ayme la fleur en la blanche estendue
Pour sa blancheur, et à toy ne pretens.
Car ta blancheur est soubz noir confondue
La Nonnain.
Noire je suis par dehors , mais sy ay-jc ,
Soubz couverture et noir habillement ,
Chair délicate et blanche comme neige ,
Comme verras , si l'œil subtil ne ment;
En me faisant cela sublillement,
Cherche le blanc et le noir habandonne;
Faisons de cueur ce que Nature ordonne
Pour deux amans en amour maintenir ;
Dieu tout begnyn maintenant le pardonne,
Pourveu qu'à une on se veille tenir.
L'Adolescent.
Dieu par sa loy deffend tout adultère ,
Dont je congnoys que c'est mortel péché,
172 Prière d'une nonnain
Digne de mort et à mort tributaire ;
Or, s'aymer est que pour avoir couché
Avec la femme et par effccl péché
Hors mariage , en ce vice et cryme ord
L'homme soit digne cl coulpable de mort,
Qu'aura-ii donc de rompre ung mariage
Fait avec Dieu ? Myeulx vauldroit estre mort
Qu'avoir songé luy faire ung tel oultrage.
La Nonnain.
S'il est ainsi , qu'il y ait mal ou vice
En ce qui est par Nature ordonné ,
Pour secourir une pauvre novice
Facillement est de Dieu pardonné.
Nous a-il pas franc arbitre donné
El à chacun sa liberté commise?
Ainsi donc , plus d'excuse ou de remise
Conlrefaisanl le saige Daniel :
Car qui ne rompt qu'un coup sa foi promisé ,
11 ne commecl qu'un péché véniel.
L'Adolescent.
Tu dis très bien ; mais je voy en ce faict
Ung aullre poinct qui plus me descouraige,
C'est que ton cueur, de liberté deffaict ,
Est à Dieu seul uny par mariage ,
Qui m'oslc tout le voulloir et couraige
De te complaire, aussi qu'il n'est permis
Dieu offencer par prières d'amys;
Modère donc ta honteuse follye,
A UN JEUNE ADOLESCENT. ijd
Gardant ton corps à qui lu l'as promis.
Car ton saincl voille à ce l'oblige et lye.
La Nonnain.
Si tu as tant de scrupule et desmoy
Sur mes habilz, je te dis cl rcvoUe
Qu'en jouissant secrètement de nioy
Despouilleray robbe , chemise, et veille,
Pour entrer nue au lict où j'ay bon zèle,
T'abandonner * sans grand sollcmpnitc
Despouille et fruict de ma virginité ;
Or cesse donc de refiuser mon offre ,
Car ton escuse est toute vanité,
Puysque le corps sans les habitz je t'offre.
L'Ado lescent.
Il est bien vray que tourel*, voille ou guympic,
Fort scapuUaire ou autre habit de corps,
Ne rend jamais homme ou femme plus simple.
Mais rompt souvent l'union et accords,
Mectant divorce entre l'âme et le corps,
Laquelle esloit encore pure el monde
Quand le corps fut explodé^ hors du monde;
Mais , estant là , se rendre humiliée ,
Car c'est raison, quelque mal qui habondc,
Que la chièvre paise où elle est liée.
1. Ms. : S'abandonner.
2. Un touret de lin.
3. Nous avons conservé cette racine dans explosion,
qui n'a plus son verbe correspondant.
174 Prière d'une nonnain
La Nonnain.
Il est certain, mais aclendre on debvroil
Que la personne eust meilleur jugement.
Lors, bon ou mal , Testât * elle esliroit
Dont penseroit avoir contentement ;
Mais cela rompt cueur et entendement
Que malgré soy il fault faire une chose
Qui point ne plaist , que refuser Ton n'ause ,
Dont croy , amy , que , s'il m'esloit permis ,
Veu le grief mal que ce malheur me cause,
Je jecteroy le froc dans les orties.
L'Adolescent.
Dieu ne t'a 3 pas ainsi habandonnée
Bien cognoissant ton forfaict et delict;
Retourne à luy ta pauvre âme estonnée ;
Il te donra la moictié de son lict;
C'est Ion espoux ; c'est celuy qui t'a dicl :
« Ma chare fille , donnez-moy vostre cueur. »
Cryeluy mercy, disant : « Hélas ! Seigneur,
Recongnoy-moy ; je suis ta créature. »
Et, si tu* sens péché de toy vainqueur,
Faictz que vertu surmonte la nature.
1. Ms. : lestai,
a. Ms.: Ion cause.
3. Ms.: l'a.
4. Ms : te.
a un jeune adolescbnt. 176
La Nonnain.
Cesle raison fondée soubz juste craincte
Me rend vaincue * el [ma] fureur aussi ;
De tout mon mal maintenant suis eslraincle ,
De grant doulleur tout mon cueur est transy.
Or fault-il donc que je languysse icy,
Estant du tout par les dictz assouvye ;
11 fault ainsi icy user ma vie;
C'est bien raison, puisqu'un adolescent
A par vertu surmonté ma follye
Et qu'à mon gré son vueil ne condescent.
1. Ms. : vaincquuee.
Fin.
176 Les Fleurs et Antiquitez
Les fleurs et antiquitez des Gaules , selon
Julien César ^jouxte les croniques et recol-
lection des faictz haultains , gestes exquis
et honncste manière de i'ii're des saigcs et
cxcellens clercz et grans philosophes les
Druides^ qui en leur temps ont régi et gou-
verné tout le pays de Gaulle^ à présent
dicte France , et de la singularitcz de la
ville de Dreux en France , avecques de-
scription des boys , foreslz , vignes, ver"
giers , et aultres plaisans et beaulx lieux ,
cstans et situez près, jouxte et alentour
d'icelle ville * .
Le Content est riche.
On les vend d Paris, en la rue neufve Nostre
Dame, d l'enseigne Saint ISicolas.
Aux nobles et bons Boxirgeoys et habitans de
la ville de Dreux en France, Jehan Le
Fèvre, natif du dict lieu , salut et prospérité.
[es bons seigneurs el citoyens nota-
bles,
J'ay recucilly, par moyens, mains no-
tables *
i. Petit iii-80 gotliique de 24 feuillets, sous les
DES Galles. «77
Qu'à grant peine ^ et labeur merveilleux
J'ay amassez pour vous rendre joyeux,
Parlansdu lieu où j'ay prins nourriture.
En ce livret verrez mainte ouverture
Et mainclz propos de noz pères jadis
Les Druides, de leurs faictz et leurs dictz.
Je y suis tenu , car je suis de la race ,
Du lieu natif, là baptisé, Dieu grâce;
Discipliné y fuz en mon jeune aage,
Et maintenant bien cognoys le dommage
Du temps perdu à vanitcz vacquer;
Chascun se doibi de gens oyseux moc<^iuer.
Et neantmoins ccste audace j'ay pris,
Pour reveiller mes endormys espris ,
De rédiger et mettre par cscript
Les sentences dont congnoistrez l'escript,
Céans couchées, que lirez, s'il vous plaist,
Et, se y trouvez chose qui vous desplaist ,
signatures A. -F.; les cahiers de 4 feuillets seule-
ment; 26 lignes k la page. Au dernier, une marque
sur laquelle nous reviendrons. La Croix du Maine
(I, 495) a cité Jean Le Fèvre et le livre que nous réim-
primons, mais il n'en indique aucun autre du même
auteur.
2. Notables est pris ici substantivement.
3. On remarquera que Jean Le Fèvre ne se fait pas
faute de mettre k la fin de l'iiémistiche une syllabe
muette, et , qu'elle puisse ou non s'élider, de la faire
compter dans la mesure ; l'ancienne poésie françoise
admettoit régulièrement la présence d'une syllabe fé-
minine k la fin de l'hémistiche, mais au moins elle ne
comptoit pas dans la mesure, et servoit de finale sourde,
comme celle de la fin des vers féminins.
V. F. Mil. ,a
ijS Les Flelrs et Antiquitez
Me pardonnez , car je n'y pense en mal ;
Je congnoys bien que ne suis pas égal
Aux orateurs Cicero et Ovide
Pour bien coucher ', car de sçavoir suis vuyde;
Pour ce supply supportez ce petit
Que vous escriplz, et prenez appétit
En le lysanl, et supplyés aux faulles ;
Aux plus parfaiciz on trouve des deffaulies.
Très humblement de bon cueur sans flater
Prenez ce que ay cy voulu translater,
Je vous supply, en gré , car en effcct,
Seusse eu espace, mieux je vous eusse faict.
Le content est riche.
Prologue
aysonveult et Nature admonnesle,voyre
etcontrainctrhommeàayrner, priser et
'' honorer le lieu de sa naissance, origine
'et nativité, ouquel es premiers ans aesté
nourry, alimenté et eslevé, et où a esté instruict,
enseigné et endoctriné en son enfance, jeunesse
et adolescence , es premiers rudimens de science
ou aultre art, façon ou manière de vivre. Et
de tant plus que quelque lieu a esté ou est en
renom, bruyct et los, de tant plus est digue
de excellente mémoire, dignité et recommanda-
1. L'expression complète est coucher par écrit; elle
s'est conservée longtemps dans la pratique , surtout
en fait de procès-verbal.
DES Gaules. 179
tion, comme la très excellente et fructueuse cité
et ville de Paris, où règne souverainement ordre
de justice eu Palais royal, et très fructueuse Uni-
versité en toutes qualitez des ars et sciences, tant
spirituelles que temporelles ; pareillement nostre
ville et pays de Dreux , où jadis ont régné et
flory noz Druydes, grans clercs et souverains
philosophes, qui aullresfoys et sans jactance ont
dirigé, régi et gouverné, non seullement ladicte
cité de Paris, mais aussy tout le pays Gaulois,
en gros Iriuniphe, bruyt et honneur. A ces
causes avons justement esté induilz, esmeus et
contrains mettre par escript, moyennant l'ayde
de Dieu souverain , selon la capacité de nostre
simple esperlt, ce petit que avons peu recolliger
de nosdilz Druydes, qui ensuyt, prians de bon
cueur et benignement tous lecteurs supplyer aux
faultes, nous submettans du tout à leur bénigne
et gracieuse correction.
Le content est riche.
L'Acteur.
'an de la peste rognant en plusieurs
lieux,
A Chartres mesmes, mil cinq cens
trente deux\
1 . « La cherté du bled et du pain fut si grande que
l'on faisoit du pain de fougère. On faistit cuire des
mauves avec du son que les pauvres niangeoient, ce
i8o Les Fleurs et Antiquitez
Moys de juillet , tout droicl huytiesmc jour
Je vins à Dreux , pour prendre mon séjour
Es biaulx faulxbourgs de la porte Chartrainc ',
Où fuz logé en biau lieu pour estraine ;
Là pend l'enseigne d'ung glorieux martyr,
Saincl Christofle, sans loing me divertir
De la ville où j ay prins ma naissance,
Lieu tant joly qu'on sçauroit veoir en France,
Bien situé, fécond d'eaux et jardins,
Fust pour déesses ou aultres csprilz divins ,
Garny de bois et vignes fructueuses ,
Et de praries belles et gracieuses ,
Très biau manoir pour ung hault roy ou conte -,
Très excellent, pour faire fin à compte.
qui occasionna beaucoup de maladies. » Voilà ce qu'on
trouve dans Doyen, Histoire de Chartres, 1786, I, 44,
à l'année i53i.LeFèvre nous apprend que l'annéesui-
vante eut aussi ses calamités.
1. C'est-à-dire la porte du côté de Chartres; de ce
côté , la Biaise sei't de défense à la ville , de sorte que
la porte se trouvoit précédée d'un pont.
2. Il est naturel que ce mot de comte soit venu sous
JaplumedeLeFèvre. On connoît l'ancienne et fameuse
famille des comtes de Dreux. André Du Cliesne lui a
consacré un énorme volume généalogique ( Paris ,
]65i, in-folio), et il n'ctoit pas le premier, car le ma-
nuscrit désigné par le P. Lelong , comme étant une
histoire et une description de Dreux conservée à la
bibliothèque du roi , sous le n» 9860 du fonds fran-
<^is , n'est autre chose qu'une histoire généalogique
où même les comtes de Dreux ne figurent que comme
souche de la maison de La Marche et de Bouillon, et
il y est beaucoup moins question de Dreux que dn
DES Gaules. 181
D''ont a prins son nom la ville de Dreux en
France.
Preuiek chapitre.
ar [ung] Dryus, roy de très graiU re-
nom,
Geste ville a reçeu et prins nom ,
Qui ja pieça régna sur les Gaulloys ,
A présent dictz et appelez Françoys,
Ausqiielz Gaulloys Druides donnoient ordre
Et gouvcrnoyent la Gaulle sans desordre ,
Leur donnans loix, noble façon de vivre,
Tant que chascun pour demourer délivre
De guclz , iribulz et de divers oslages ,
De péages et deniers de passages ,
Lors envoyoil enfans en leur cscoUe ,
Pour estre exemptz , si bien je m'en recolle,
Saint-Yves de Braine, sur lequel M. Prioux vient de
faire paroître une si belle monographie. En voici
d'ailleurs le titre : « L'Antiquité et Description de la
situacion et fondacion de Dreux, puis après de Brayne
en Champaigne , que j'ay fait à la requeste du très
puissant et très redouté seigneur monsieur Henry-Ro-
bert de La Marche, duc de Buyllon , seigneur souve-
rain de Sedan , Jametz, Raulcourt , chevalier de l'or-
dre du roy, cappitaine de cinquante hommes d'armes
de ses ordonnances et des cent Suysses de sa garde,
gouverneur et lieutenant gênerai de Sa Majesté, en
pays et duchée de Normandye, et filz aisnel de noble
mémoire messire Robert de La Marche et de ma très
redoublée dame Françoyse de Brezé. » Plus loin, l'au-
i82 Les Fleurs et Antiquitez
De loul cela , car Druides susditz
Tout gouvernoyent comme divins esprits ;
A culx subjecl rendoi[en]l toute Gaulle,
Honnestemenl sans coup de verge ou gaulle.
Les aullres dyent par Drusus , philosophe ,
Qui lors regnoii, homme de gros eslophe ,
Ceste ville de Dreux lors fut nommée ,
Et de ccluy a prins sa renommée.
Plustost croyons de Dryius qui fut roy,
Qui régenta la Gaulle en bel arroy ;
Celuy Dryius de Sarron, roy, fut filz ,
Et Samothez , roy, lors susnommé Dys,
Prédécesseur, la Gaulle gouverna.
Dont les Druides Sennolhes' on nomma
teur nous donne son nom et le temps où il écrivoit, en
disant que le livre comprendra la généalogie des
comtes de Dreux et de leurs descendants, «jusqu'à
vostre très noble personne Henry-Robert de La Mar-
che et de madame vostre espouse et compaigne Fran-
çoyse de Bourbon , aisnée fille de Loys de Bourbon,
duc de Montpensier, paire de France, et de madame
Jaquette de Lonvy, faicte et commancée l'an M. cinq
cens soixante et septz, par votre très humble et très
obéyssant serviteur F. Mathieu Herbelin, religieulx de
l'église et abbaye Saint-Yved de Braine. » C'est un
nom de plus à ajouter à Lacroix du Maine et à Du
Verdier.
1. Il n'est pas besoin d'annoter toute cette partie
fabuleuse , à côté de laquelle Francus , fils d'Hector,
étoit une bien pauvre origine. Il s'agit vraiment d'un
bien plus grand seigneur, de Samothès, petit-fils de
Noé, qui fonda le royaume de France , l'an 2094 avant
J.-C, ou, si l'on aime mieux, trente-sept ans après
DES Gaules. i83
Pour ce qu'aymoicnl philosophie el lettres,
En ensuyvanlSennolhes leur granlmaislrcs.
Aussi Sarron , que j ay sus recitez ,
Institua les université/.
Premièrement et cstudes publiques
Pour reprimer mal faictz et voyes obliques;
Ces Druvdcs, comme César recite
Es commentaires et vray histoire escriple,
En la Gaulle , tant en spirituel ,
Tout gouvernoycnt, aussi en temporel ,
que le pays eut été visité par Noé , qui y alla cent
sept ans après le déluge , de telle sorte que Samothès,
4e fils de Japhet, devoit alors avoir sept vingt ans.
Voilà une belle origine , et qui laisse bien loin la pau-
vre ville de Troie , fondée par Tros, fils d'Ericlitho-
nius, alors que Paris ctoit le iS'' roi des Gaulois, el
les règnes étoient longs. Toutes ces belles inventions
prennent toutes leurs fondements dans Bérose , dans
Manethon et surtout dans les gloses d'Annius de Vi-
terbe. Auxviie siècle, Scipion Dupleix, s'il n'y croyoit
que médiocrement, se croyoit au moins forcé de les
rapporter dans ses Mémoires des Gaules , depuis le
déluge jusqu'à l'établissement de la monarchie fran-
çaise: Paris, Laurent Sonnius, 1619 , in-4°, livre I,
chapitres 1-24. Un siècle avant, Jean Le Maire, dans
ses trois livresées Illustrations des Gaules, avoit fait là-
dessus son épopée en prose. On en pourroit citer les
origines dans le moyen âge, mais je m'en tiens à An-
nius de Viterbe et à l'Indiciaire de madame Marguerite.
Le premier étoit imprimé dès le xv« siècle, et les trois
livres du second, parus eu 1609, i5iq et i5i3, furent
plusieurs fois réimprimés avant i552, époque à la-
quelle notre Jean Le Fèvre écrivoit : ce sont là ses
sources directes.
i84 Les Fleurs et Antiquitez
Devotz, enclins à la religion
Lors à leurs dieux en celle région.
Des temples que avoyent les Druydes.
Second chapitre.
emples avoyent pour faire sacrifices
En leur façon , dont les dieux plus pro-
pices
Rendoyent, ainsi que dictoit leur advis,
L'ung à Mercure dédié par devis ,
Dessus ungmont, de présent dit Mont-Marlre,
Où sainct Denys est mort et plus de quatre,
En publyant la loy de Jesuchrisl ,
Comme trouvons et lisons par escript.
Leur second temple estoil oultre Pontoise,
A Apolo en leur façon gauUoyse
Edifié en hault lieu renommé ,
Qui Court-Dimenclie en ce temps fut nommé.
Le tiers estoit pour le Dieu Juppiter,
Qui vault autant comme juvans pater.
Leurs sacrifices faictz en Tung de ces lieux ,
On véoil bien à clcr des aullrcs deux*.
1 . « Tant y a que le principal de leurs temples estoit
où est maintenant Montmartre, qui estoit lors appelé
le mont de Mercure, pour ce que son temple y estoit.
Le second estoit le temple d'Appolin et estoit à Court-
Dimenche , qui se dit en latin Cui-ia Dominica et est
oultre Pontoise , ou lieu que on dit à présent la Mer
DES Gaules. i85
Ce Dryus [donc] de sapience plaiii
d'Autye. Le tiers estoit mont de Jaoust, qui estoit con-
sacré de Jupiter, et en tous ces trois se faisoient sacri-
fices en telle manière que, quant l'en faisoit à Court-
Dimenche, qui estoit ou milieu, on véoit des autres
niontaignes ce sacrifice. » — Raoul de Presles, sur le
25" chapitre du 5^ livre de La Cité de Dieu, de saint
Augustin, éd. d'Abbeville, i48G, feuille 9 (après l'alpha-
bet minuscule et l'etc.) , feuillet 2, colonne première.
— Lancelot, dans son Hcmoire sur Baoul de Preste,
Mémoires de l'Académie des Inscriplions, XIII, 653, com-
mente ainsi ce passage : « Court Démanche , ou ,
comme on prononce plus communément, Courte-
Manche , est situé sur une montagne assez élevée , à
une lieue de Pontoise et dans un petit canton appelé
l'Auti ». C'est à l'ouest de Pontoise; Cassini, carte
no 1, l'appelle Courdimanche. «Mont Jaout, Mons
Jovis, comme Raoul de Presle l'a appelé ci-dessus , et,
comme il se trouve aussi dans le pouillé de l'abbaye
de Saint-Denis, est près de Magny, dans le Vexin
français, sur une montagne et à peu près à la même
distance de Court-Demanche que ce dernier l'est de
Montmartre , c'est-à-dire de six à sept lieues. » Cas-
sini , carte n° a5 , l'appelle Mout-Javoult ; il est cer-
tainement à mi-chemin de Gisors au nord et de Magny
au sud. « La tradition de ces lieux est encore la même
que du temps de Raoul de Presle. On y parle des sa-
crifices que les Gaulois faisoient sur ces montagnes ,
de la correspondance qu'il y avoit entre elles, des as-
semblées de la nation qui se tenoient à Mont-Jaout. »
Il est d'autant plus naturel que Raoul de Presle ait
connu ces légendes de Courdimanche, voisin de Pon-
toise, que Presle est à quelques lieues au nord de
Pontoise, dans le canton et à côté de la forêt de
rile-Adam.
186 Les Fledrs et AisTiQurrtz
Gaule regist, après le genre ^ humain
Par le déluge deslruit Tan quatre cens ,
Dix adjoustez , si n'ay perdu mon sens.
Après Drius frappé du dart mortel ,
Régna Bardus , son fils, aussi mort tel,
Comme son père , fort savant et parfaict
En relhorique et musique en effet ,
Fort biau parleur, en ryme composant
Et d'inslrumens par sur tous bien jouant.
Tant qu'en son temps bons reloriciens
Luy assistoient et grans musiciens
Qui en estime regnoyent entre Gaulloys
En grant honneur pour leurs doulx chans et voix
Et bon sçavoir, dont csloyent bien garnys ;
Car plusieurs fois ont gensdarmcs bannys ,
Se voulans battre en guerres et discors ,
Qui par leurs chans lantost cstoyent d'accors.
Des opinions des saiges Druides.
Trotsiesme chapitre.
^s-^ncor avoyenl ce crédit souverain
Nos Druydes, que, pour Testât humain
Recoiisilier aux dieux très souverains,
[j^;^t^^ Homme failloit garny de pieds et mains
Sa mort souffrir et franchir tel passaige
Pour satisfaire par manière d'hommaige
Et par rachapt bailler ung homme vif
1. Imp. gerre.
DES Gaules. 187
Pour appaiser vers les Dieux son cstrif.
Tenoycnt aussi que Tâme raisonnable
Chose divine est el incomparable,
Vivant sans fin, à jamais immortelle ;
De nez Druides l'opinion est telle.
L'ACTKUB.
Et véritable nous le croyons ainsi;
Nostre âme hors, le vil corps est transi.
Mais l'âme vil perpétuellement
Ravye au ciel ou livrée à tourment.
Qui bien fera, c'est la foy catholique ,
Saulvé sera hors de la voie oblique ,
Et qui en mal sa vie terminera
Des joycs du ciel joyssance n'aura.
A quoy vacquoyent lesditx, Druides.
IIII Chapitre.
[Cns studieux renommés par le monde,
[Nos Druides, bien garnis de faconde
"urent jadis; le bruyt en est encore
Et à jamais éternelle mémoire
Par leur liaullz failz et excellent sçavoir.
Ils postposoyent du tout mondain avoir
Pour s'employer à vacquer à estude.
Le bon chemin tcnoyent, comme je cuyde,
Car Salomon a préesleu science,
Et feist très bien ; car, sur ma conscience,
i88 Les Fleurs et Antiquitez
Mieux vault sçavoir que tous les biens mondains
El transitoires, qui sej)artent soudains ;
Homme sçavant sera bien venu
Où l'ignorant ne sera recogneu.
Les Druides rendoyenl à tous raison ,
Selon les cas , sans quelque desraison ,
Et, si quclcun à eulx contredisoit
Ou leurs edictz faulcement mesprisoit ,
Tenu estoit comme excommunié ;
Four et moulin ' luy esloit denyé,
Et, si aulcun à tel faisoil oullragc ,
11 demouroit sans avoir du dommage
En quelque sorte, recompense ou amende,
Jusques à ce que son forfaict amende
Envers ses juges les Druides susdictz
Et qu'obaisse à l'envy dccretz et dictz.
Comme les Druydes eslisoyent entre eux un
supérieur appelé maire.
V Chapitre.
ntre eulx avoyoient ung, qui esloit
esleu ,
Comme maire ou comme est ungeslcuî,
Qui presidoit en leurs actes et faiclz ,
1 . La possibilité de faire moudre sa farine et de
faire cuire son pain au moulin et au four banaux ; il
est presque inutile de remarquer que Jean Le Fèvre
parle là avec les habitudes du moyen âge.
2. Souvenir des formes municipales contemporaines
de Le Fèvre,
DES Gaules. i8y
Qui gouvernoil pour ung tcm])s leur commune.
Toutes leurs voix il recucilloil comme une,
Puis discernoil le mal d'avec le bien
Dont les subjeclz si se trouvoycnt fort bien ,
Tant que chascun les Druydcs aymoil,
El leurs decrelz et loix on maintenoil
Comme sentence donnée justement
Par ung hault roy ou court de Parlement,
OU habitoyent les Druijdes.
SiXIESSIE CHAPITRE.
I os Druydcs habitoyent es bocages;
De grans manoirs ne faisoyent pas
leurs cages ,
Ne grans maisons avoyent pour eulx
loger;
Mais simplement se vouloyent héberger;
Hz queroyent lieux aptes et convenables
Où vacquer peussent es sciences louables
Et contempler sans courir çà et là;
l-our vie du tout s adonnoit à cela.
L'Acteur.
Les ungs dyent que le boys de Crotas ^
Et la forest où l'on voyt ung grant tas
1. C'est ici que commence l'intérêt de la pièce, qui
est tout entier dans les mentions topographiques. Nous
les annoterons avec soin, nous servant, pour les lo-
igo Les Fleurs et Antiquitez
De parfons puys el fort grosses murailles
En circuyt faites de bonnes tailles
Estoyenl le lieu ancien et antique
Où Druides exerçoyent leur pratique.
Près du fleuve que Ion appelle Eure,
Joygnant ce lieu où encor court et dure,
El prés de là royal palais et court ,
Que l'on appelle encores Fermicourt^,
Palays moult beau, antique et souverain,
cilités voisines de Dreux, des anciens pouillés , et,
pour la ville elle-même, de l'histoire de la ville et
château de Dreux , par M^ Philippe Leniaître : Dreux,
Lemenestrel, 1849-60, in-8o. C'est, et cela est singu-
lier, la seule histoire locale publiée sur Dreux, car les
Recherches historiques de Dorât, dont M" Lemaître
cite deux copies, l'une à la bibliothèque de Chartres,
l'autre chez M. l'abbé L'Hoste à Dreux, et dont je con-
nois une troisième copie a la bibliothèque de l'Arsenal,
étoient restées manuscrites. — La grande forêt qui
est de l'autre côté de l'Eure ne s'appelle plus que la
forêt de Dreux. Autrefois elle s'appeloit la forêt de
Crothais; M*" Lemaître, p. a85, note 1, feroit venir ce
mot non du Druide fabuleux Croto , mais du mot
croth, qui signifieroit caverne , souterrain, et remarque
qu'un village situé en face de Sorel , sur la rive gau-
che de l'Eure, et peu éloigné de la forêt, porte en-
core le nom de Croth.
1. Ou Fermaincourt (Carte de la guerre , 47 et 64).
Cassini, feuille 27, l'appelle Fermencouri Notre-Dame,
au confluent de l'Eure et de la Biaise. Il paroît avoir
été fortifié, au commencement du x** siècle, pour arrê-
ter les incursions des Normands , et fut détruit sous
Henri IV. Cf. Me Lemaître, p. 2i5, 286, 363, 4i4,
474.
DES Gai]lu:s. igi
Où bons ouvriers ont bien monstre leur main,
Prrs de Crotas la l'orcst excellente
Où sont grans boys ei d'aullre arbre mains anle,
La belle tour fondée près la rivière
En singulier et excellent manière.
Geste foret de Crotas tant fameuse ,
Tant belle et bonne et si très fructueuse,
Par ung grant clerc et philosophe exquis
A reçcu nom , comme m'en suis enquis,
El par exprès je le sçeu et congneu
Par gcnssçavans qui par escript l'ont veu.
Augusiinus , Hilaire de Poytiers,
En disent plus en leurs livres entiers^ ;
Lisez céans et croyez ce passage ;
Par leurs escriptz vostre escript sera sage.
Croto eut nom, qui fut mandé exprès
Par cculx d'Athènes, gens de loing, non de prés,
Pour enquérir des Druides la science ,
Ce qu'il parfist selon sa conscience ,
Puis retourna d'ont il estoit party ;
Point ne laissa des Druydes le parly.
Les autres dient des Druides fut à Chartres
Le lieu, où sont force prisons et Chartres ,
Et que premier feirent le basliment
De l'église, quant au fons seulement.
Et les croies de l'excellent église -
I . Les index des éditions de saint Hilaire de Poi-
tiers et de saint Augustin, données par les Bénédictins,
en 1693 et eu 1700, ne m'ont permis de retrouver au-
cun passage sur les Druides et sur le voyage de Croto
à Athènes.
a. Il désigne par là ce qu'au xvn^ siècle on appeloit
192 Les Fleurs et ântiquitez
De la Vierge par toutes gons requise.
Mais , quant à nous, croyons bien qu'en ce lieu
aussi les cristes , c'est-à-dire les cryptes [Archives de
l'art français , Documents, Y. 46), ce qu'on appelle au-
jourd'hui Notre-Dame de dessous terre. Comme on
voit, on disait encore erote au xvi^ siècle, de môme
qu'au xui'' ; ainsi ce vers dupoëme de Floovant:
Une crotle sor terre que firenl l'aversier,
et celui des Miracles de Notre-Dame de Chartres, de
Jean Le Marchant, publié par M. Gratet-Duplessis à
Chartres, en i855 :
En ia croie à Chartres venir (p. 3).
On y trouve d'autres fois encore, et aussi dans le
même sens , le mot croule. Quoique ce dernier mot ait
été quelquefois pris avec l'acception de voûte, il est
encor plus pour grotte, caverne, et cette permutation
du c pour le g est fréquente dans l'ancien françois.
Tout le xvie siècle et Rabelais avec lui ont traduit
par le mot crotesque le groleschi des Italiens, nom
donné aux arabesques trouvés sous les murs des
tombeaux antiques, qui, étant sous terre, avoient aussj
été traités de grottes.
Il ) avoit aussi le diminutif croton ou crotton dans le
sens de cachot, comme dans le livre genevois de la sœur
de Jussie(éd. de i853,p. 78), dans les Tragiques ào à' kM-
bigné{éd. Lalanne, p. 40. ctle mot figure encore dans le
Dictionnaire du jésuite Monet, i656, et dans le Diction-
naire Français-Latin de Pomey; 1664, in-*". On le
trouveroitàcoup sûr dans plus d'un écrivain protestant
du dix-septième siècle. Le style réfugié conserve plus
qu'un autre les mots anciens quand ils peuvent être
théologiques. — Cotgrave, quicalalogue le mot, semble
croire qu'il vient de crotle : a filthy dungeon, mais c'est
une erreur.
DES Gaules. «93
Estoyent Druides , là recongnoissans Dieu ,
Nez du pays de Dreux, qui demourance
A Chartres prindrent, car ilz avoyent régence
Par toute Gaulle , ainsi qu'est dessus dit ,
Qui sur tous aullres estoyent là en crédit
Et gouvernoyenl Testât de ce pays ,
En quoy faisant estoyent bien obéys ,
Et , s'ilz avoyent quelque difficulté ,
Hz envoyoyent en l'Université
De Dreux sçavoir la vérité du faict,
Dont response retiroyent en effecl;
Ils procedoyent toujours en ceste sorte,
Ainsi qu'on dict, Tescripture le porte.
Diversité d'oppinions je treuve;
L'ung en dit d'ung par escript en son œuvre ,
L'aullre aultrement; j'en croy la vérité.
Plus n'en diroys, si j'en estoys cité^.
Qui en vouldra plus avant enquérir
Lise es histoires pour vérité quérir,
Car, quant à moy, je n'en dis aultre chose;
Sur cesl argu convient que me repose.
Comme les Druides cueilloyent le guy
0 une faulx dorée.
VII Chapitre.
ous dirons oultre que le guy recueil -
loient.
Au hault des chesncs , et de fait en
usoient
1 . Si j'étois appelé à en témoigner en justice.
P. F. VIII. ,3
194 Les Flelr^ et Amiquitez
Pour divers maulx et maladies adverses
Ûui les mondains gettent à la renverses ,
Dont par moyens , selon des Dieux ladvis .
Bien se trouvoyent, si leur estoit advis.
Pour ce dit on encore k guy Can neuf.
Quant on salue ce jour ung amy neuf
Par fin souhet , désirant que tout l'an
Ne souffre mal, deuil, ennuy ou enhan.
De restât , belle situation et police de la ville
de Dreux.
VIII Chapitre.
r, retournons à parler de la ville
1 De Dreux, qui est régie par civiUe
Police et duit lestât de la commune
En très bon ordre , sans différence aul-
cune,
Ville plaisant , assise en fort beau lieu ,
Et belles halles construites au meillieu ,
La belle église Sainct Pierre ', bien parée ,
Et de vitres * excellemment ornée ,
Belles chapelles ^ autour des deux coslés ,
i. M* Lemaître en a parlé p. aoa , 099 , 4oïi et son
volume est terminé par une notice spéciale de M. l'ab-
bé Lhoste sur cette église.
3. La notice spéciale, citée dans la note précédente,
entre dans quelques détails à leur sujet, p. 4" 5i.
5. Doublet , pouillé du diocèse de Chartres, n'en in-
dique que deux: la grande et la petite Magdelaine, à
DES Gaules. igS
El les allées * d'iccUe bien vouUées ,
Deux belles tours bien dressées au devant ',
la collation du chapitre de Saint-Etienne ; l'église en
avoit bien d'autres , dont on trouvera l'énumération
dans la notice de l'abbé Lhoste, mais elles étoient sans
doute dépourvues de leurs fruits.
1. C'est-'a-dire les bas côtés.
2. On lit, a l'entrée de l'escalier qui conduit au
clocher , cette inscription :
Pour décorer ce temple deiBque
Lui fut construit pour entrée magnifique
Ce beau portail , mil ciuq cent trente quatre,
Et ses deux tours, où sonneron s'applique,
Pour invoquer chacun bon catholique
Et Dieu servir et l'ennemi combattre.
La date se rapporte a l'entier achèvement des tra-
vaux, car on voit que Lefèvre, qui écrivoit en i532,
parle déjà des deux tours comme terminées. Les dettes
contractées par l'église pour ces travaux ne furent en-
tièrement acquittées qu'en i585 (Lhoste, p. 26). — La
façade du transept méridional est copiée sur celle de
Saint-Gervais ; mais celle-ci ne doit pas être attribuée,
comme le fait M. Lhoste, p. 26 , à Thibault Metezeau ;
il n'y a pas plus de droits que Louis ni Clément ; tout
le monde sait qu'elle est l'ouvrage du célèbre Salomon
de Brosses. — Voici cependant un passage de Catheri-
not, Traité de l'Archilectiuc, p. 17-18, qui se rapporte à
cette assertion de M. Lhoste : « Le sieur de Brosse
avoit donné le dessin du temple de Charenton. Le su-
perbe portail de Saint-Gervais est aussi de son inven-
tion et de celle 'de Clément Metezeau , natif de Dreux
qui entreprit de diguer La Rochelle ; » mais je serois
porté à croire que, s'ils ont réellement fait ensemble le
portail de Saim-Gervais, l'un des deux, et ce ne peut
igG Lks Fleurs et Antiquitez
Et pour ce mises grans sommes en avant.
La sonnerie de léans est jolye ,
Bien acordant en doulce melodye ',
Beau circuyl cl large cymetière^,
De tous costez tant devant que darrière.
Bonne maison, là nommée l'Hostel Dieu 2,
Où paovres sont recueilliz en ce lieu ,
Puis la chapelle de monsieur saincl Vincent*,
Où chascun an des messes plus de cent
Sont célébrées et service divin ,
Offertes faictz là de pain et de vin.
i\laison de ville tout de pierre de taille
Très excellent, faicte sans lever taille^,
Bien composée par excellent ouvrage.
Regardez la , vous direz : Voylà rage ,
être de Brosses, n'en était que l'entrepreneiu'. —
Pierre Levieil, dans son livre de la peinture sur verre,
a parlé (p. 56 et 67) des vitraux de Saint-Pierre et de
Saint-Jean de Dreux.
i. Elle étoit, avant 1793 , composée de sept cloches.
Lhoste, p. 5g.
2. Ibidem, p. 36-7.
3. Me Lemaître, p. 201.
4. La chapelle Saint-Vincent étoit à la collation du
chapitre de Saint-Étienne de Dreux. (Doublet, ibid );
Cf. MeLemaîlre, p. 155-9. Les actes publics à Dreux n'é-
toient valables que quand ils avoient été solennel-
lement et publiquement confirmés devant la porte de
l'église de Saint-Vincent, qui, par la nature des assem-
blées de tout genre qui s'y réunissoient, paroîl avoir
joué longtemps le rôle de maison de ville.
5. Sans qu'il ait été besoin de recourir a des impo-
sitions extraordinaires.
DES Gaules. 197
Tant est parée et construicte de faict,
Si que redire riens n'y a en effect ' ;
1 . A voir les éloges que fait Le Fèvre de l'Hôtel de
Ville de Dreux , il seroit déjà évident que c'étoit une
construction récente , du goût le plus à la mode , et
le style du monument le prouveroit si les faits
de l'histoire n'étoient là pour nous en assurer. Voici
en effet ce qu'en dit madame Lemaître, p. 418-jo : « Ce
fut au temps do Marie d'AJbret, en lôia, que la ville
de Dreux entreprit la construction du nouvel Hôtel de
Ville. Le premier entrepreneur fut un maçon appelé
Pierre Caron ou Chéron ; la première pierre fut posée
par Pierre de Haute-ville, seigneur de La Plaine; cette
cérémonie étoit à peine accomplie que Pierre Chéron
mourut. Un autre magon, nommé Jean Desmoulins, et
Clément Metezeau reprirent en i5i6 son ouvrage ; Jean
Desmoulins, qui fut plus tard l'entrepreneur du por-
tail de Saint-Pierre (Cf. l'abbé Lhoste, p. 24), étoit
l'entrepreneur eu chef, comme le prouvoit un acte
jiassé devant M** Couttet, notaire à Dreux, acte par le-
quel il s'engageoit à faire et parachever la maison et le
beffroy de la ville commencés par Pierre Chéron.
L'édifice avança rapidement; son portail et sa pre-
mière voûte étoient achevés avant i5i8, et le deuxième
étage terminé en 1620, ce qui se reconnaissoit à une
pierre placée au dessous de l'horloge et qui avoit ce
millésime ; les armes et la devise de François Isf s'y
voyoient aussi. A en juger par les comptes de Pierre
Le Meunier, receveur de Dreux, ce beau monument
étoit terminé, tant en dedans qu'en dehors, vers l'an-
née i54o.» Comme physionomie, bien qu'avec moins
de développement matériel, l'Hôtel de Ville de Dreux
est du même style et du même temps que celui de Com-
piègne, auquel il est à peine postérieur ; c'est une haute
maison à deux croisées, flanquée de deux tourelles
198 Les Fleurs et Antiquitez
Hault exaltée par compas et mesure
Qu'on n y pourroit pas veoir une blesseure
En la muraille, tant droictement dressée
Vous ne voyez une ligne passée ;
Toulte parfaicte , bien lyée et assise ,
Œuvre excellent, faict par bonne devise.
Très sumptueux ouvrage , je vous jure ,
Plus qu'au Itre beau que j'aye veu sans injure.
La belle viz bien large et spacieuse ,
Seure à monter, aysée et graticuse ',
Salles tant belles qu'on pourroit veoir au monde,
Et , au dessus de la viz, forme ronde.
De garde -robes sont les salles garnycs ,
De belles veues et fenestres fournycs,
presqu'à jour, surmontée d'une toiture étroite et très
élevée, et brodée, sur le fond uni du petit appareil de
ses pierres, des délicats ornements sculptés de la pre-
mière renaissance.
1. Une des plus belles que je connoisse en ce
genre est celle du donjon des ducs de Bourgogne, exis-
tant à Paris, au fond d'un jardin de la rue des Deux-
Portes-Saint-Sauveur; quoique tournant autour d'un
arbre médial, elle est inscrite dans une cage de murs
carrés ; la taille et la dureté de la pierre des marches,
qui semblent posées d'hier, l'élégance de la voûte ,
dont les arceaux sont des branches qui sortent d'un
tonneau posé sur l'arbre de la viz et épanouissent sur
la voûte leurs rameaux et leurs feuillages , en font un
moi'ceau achevé. Il est très ignoré encore, et l'on ne
sauroit en trop répandre la connoissance pour en as-
surer la conservation, le jour où quelque remanie-
ment du quartier en menaceroit l'existence. — M. de
Guilhfrmy l'a fait graver dans son Guide archéologique.
DES Gaules. 199
Les feneslragcs accoustrées de façon ,
Auiant de boys qu'ouvrage de maçon,
Et belles vilres au feneslrage assises
Par subtil art et façons fort exquises,
Couvertes sus de fine et belle ardoyse.
Deux grosses cloches font léans grosse noyse;
L'une est beffroy communément nommée ,
L'autre estl'orloge dicte et appelée*.
En h ville de Dreux a plusieurs portes
Et boulevers, qui les rendent bien fortes.
L'une se nomme porte Parisienne,
Bien acoustrée et très fort ancienne;
Une aultre y a qu'on dit porte Chartraine
Par laquelle moult de biens on attraine
En la ville , puis porte d'Orisson '^
Ainsi dicte par ces motz : Or y so))i,
Diclz par Angloys, qui vallent : « Nous y sommes,
En la ville , tuons femmes et hommes » ;
Mais n'y e£loyenl,ilzn'esloyenl qu'au bourg clos,
i. Il y en eut plus lard une auU'c plus fameuse
fondue en i56i par un fondeur nommé Charles de la
Bouticle, c'est-a-dire de la Boutique, qui a sur ses
flancs une représentation, eu forme de frise, de la pro-
cession des Flambarts , sur les dangers et la durée de
laquelle M"^ Lemaître a tout un long passage, p. 4^0-
3o, curieux pour l'histoire des cérémonies populaires.
2. La porte Chartraine, dont Lefèvre a déjà parlé,
la porte Parisis et la porte d'Orisson étoient les trois
principales ; la porte Neuve venoit ensuite ; mais les
portes de la rued'llliers.dela ruade la Bonde, et du Pe-
tit-Pont étoient moins importantes. (M^ Lemaître,
]'• 475.)
200 Les Flkurs et Antiquitez
Là où ilz furent incontinent enclos,
Par le roy Charles Quint qui pour lors regnoil.
Qui fist mourir un nommé Remonnoil,
Lors capitaine du chasteau et bailly,
Pour luy monstrer où il avoit failly ' .
i. Je ne trouve dans l'histoire de M^ Lemaître au-
cune mention de ce Remonnoit. Tout ce qu'elle a,
sous Charles V, de relatif au château de Dreux (pages
364-5) est une lettre de rémission de janvier iJSg
(i36o), donnée par lui comme régent à ceux qui oc-
cupoieut indûment une tour du château, qu'ils s'of-
froient à céder pour une somme d'argent, et aussi le fait
que cette tour, gardée malgré cet accord, fut plus tard
assiégée et prise d'assaut en i36/l par le duc de Bour-
gogne, qui fit passer au fil de l'épée tous ceux qui s'y
trouvoient. Mais ce ne paroît pas pouvoir être à ce fait
qu'il faille rapporter la mort de Remonnoit, ou plutôt
Raimonnet, c'est-à-dire le petit Raymond.
J'ajouterai, puisque ce sont les Anglais qui man-
quent ici de prendre la ville , que cela paroît encore
moins se rapporter à la prise, non du château, qui tint
bon , mais de la ville de Dreux , qui fut emportée sur
les Armagnacs , alors ses maîtres, par l'armée des
Parisiens, sous les ordres du maréchal de Loigny, qui
la venoit réduire au nom de Charles VI. (M^ Lemaître,
p. 384.)
Quant à l'étymologie du nom de la porte d'Oris-
son , l'explication répétée par Lefèvre me paroît être
trop puérilement populaire pour pouvoir l'accepter un
seul instant. Au lieu de mettre dans la bouche des
Anglais le: or y som, il y auroit tout autant de raison
de le donner aux habitants faisant une sortie contre
les assiégeants et s'écriant : « Or issoii, voilà que nous
sortons.» C'est une fantaisie d'étymologie qui est d'au-
DES Gaules, 201
Et par après avez le Petit pont ,
Pour droit tirer aux grans forestz de Iront '.
La porte neufve ouverte de nouveau ;
Par là sortez aux prés où il fait beau.
Le circuyt de la ville de murs
Très bien enclos de gros cailloux fort durs;
tant moins sérieuse que, si la porte n'a pris ce nom
([u'à la fin du xiv« siècle, il seroit bien étonnant qu'on
n'en connût pas le nom antérieur.
Quitte à me tromper, je proposerois une autre con-
jecture. Orisson , dans l'ancienne langue, est la même
chose qu'o)-wo7(, c'est-à-dire une ancienne forme du mot
oraison. Alors, qui sait originairement si la porte n'é-
toit pas surmontée d'une image vénérée, si, dans
quelque procession, il n'étoit pas d'usage d'y élever
un autel, si encore elle n'avoit pas tout k côté d'elle
un oratoire ou une chapelle devant laquelle on se
signoit ou on s'arrètoit pour prier "Le nom reviendroit
alors à être celui de porte de la Prière, très admissil)lc
d'ailleurs, et le nom d'Oraison, village du Dauphiné,
comme aussi celui de la famille d'Oraison, qu'on peut
rapprocher de celui de notre porte, n'ont, à l'origine,
pas d'autre sens que l'idée de prière. Le nom lui vien-
droit même d'un lieu-dit voisin, perdu ensuite, sous
des constructions postérieures, que l'origine première
en sei'oit toujours la même. Une fois la statue dispa-
rue, s'il y en a eu sur la porte, une fois la dévotion
ralentie pour une chapelle contiguë, le peuple, comme
toujours, a éprouvé le besoin de s'expliquera nouveau
ce qui n'avoit plus pour lui de signification, et il l'a
fait au moyen d'un calembour. Ce ne seroit pas le seul
qui se seroit glissé dans l'histoire.
1. C'est-à-dire qui sont en face, de l'autre côté de
l'Eure.
202 Les Fleurs et Antiquitez
Bonnes tourelles assises par compas,
Où de mesure faulte n'y a d'ung pas ,
Fort bien persécs pour lascher en desserre
Canons et iraiciz , advenant temps de guerre ,
Les beaulx fossez où Teau vive est courant ,
Doulves dressées, et puis, au demeurant,
Force russeaulx aussi clers que fontaine ,
Juxte la ville dont Teaue est bonne et saine.
Le quay là près pour mener à Rouen ,
Ou aultres lieux, blcdz et vins mesouen.
Les beaulx faulxbourgs pavez honnesiement
Semblent de bourgs ou villes proprement;
Là trouverez maintes hostelleries
Où puent loger très grosses seigneuries
Et gens d estât, acoustrés comme fault;
Vous n'y trouvez de biens aulcun deffauU.
Hors de la ville es prés y a maison
Pour les malades loger en la saison ',
Prebstres commis à Testai de leurs âmes,
Et pour les corps aussi deux bonnes dames ,
Puis ung barbier, aux dcspens des bourgeoys.
Payez contant à fin de chascun moys.
Il y a force de moulins à papier,
Bons papetiers bien aymans à pier ^
i.Peut-êU"e les quatre maisons destinées h recevoir
les pestiférés, et désignées sous le nom de Petites-Mai-
sons; elles étoient situées entre les chapelles de Saint-
Denis et Saint-Léonard, qu'on trouvera citées plus
loin. (Me Lemaitre, p. 2o3.)
3. C'est-à-dire à boire. On a vu, dans le premier vo-
lume de ce recueil , le dialogue d'un tavernier et d'un
pj'on, p. 1 ifi-i3o. — 11 y a encore des papeteries con-
DES Gaules. 2o3
Gens d'esperil et grani entendement,
Qui pour les clers est grant soulagement ,
Pour advocatz, aussi pour procureurs,
Pour imprimeurs, escripvains, recepveurs,
Pour les cartiers et gens de tous estas,
Car on y fait du papier tout à tas.
Un beau chasteau ' haultain et eslevc ,
De belle monstre quand Phebus est levé ,
Garny de tours grosses et forteresses,
D'ung fort donjon pour garder de détresses
Ceulx qui sont là resistans aux assaulx
Des ennemys commectans force maulx,
Salles de prince et palays très exquis ,
Fust pour ung roy, ung duc ou ung marquis,
Orné, paré, chose très sumptueuse;
Regardez le, c'est œuvre merveilleuse ;
Léans chapelle du bon sainct Nicolas-,
Auquel servir ne devons eslre las ,
sidérables dans l'arrondissement de Dreux. Ainsi, à
Montigny-sur-Avre , à Dampierre-sur-Avre et a Sorel.
(Girard et Roger. Atlas du royaume de France, Paris,
1823, in-8).
1. Sur le château de Dreux, voirMeLemaître, p. 164-
168,233,280, notes, 4i4)475, 476-80. On y remarquoil
la tour Grise , bâtie sous Robert III par un arcliitecto
normand, de Beaumont-le-Roger (près Bernay\ nommé
Nicolas, la tour des Fanaux, sur laquelle un feu al-
lumé étoit pour la cloche de Saint-Étienne le signal de
sonner le couvre-feu, et la tour de Dannemarche.
a. Saint Nicolas des Salles, qui étoit au-dessus d'une
porte méridionale contiguë au château. (M*^ Lemaître,
p. 233, 442-) Il semble qu'elle dépendit de l'église de
Saint-Etienne. Voir page 206, note 3.
2o4 Les Fleurs et Antiquitez
Ung puys partons où on peult recouvrer
Des eaues assez en esté et yver.
Les grans fosséz doublés de toutes pars,
Et si gros murs et fors que le Dieu Mars
0 tout' ses dars, ses picques et ses fouldres,
Ses grans canons et tonneaulx plains de pouldres,
N'y fcroit mal, mais s'en deparliroit.
Ou aultremont luy mesme y periroit.
Une aultre tour est au chasieau prochaine,
Bien compassée et d'une bonne veine ,
Forte et puissant et espesse à merveilles,
Où a faillu de cailloux maintz corbeilles;
Pour la plus part est nnissèe dedans terre.
Puis le dehors se poursuyt de telle erre
Que impossible est quasi, ce m'est advis.
Tant est bien faicte et par si bon devis,
De la myner, car jusque à Thuys est plaine '■^;
Moulin y a que très bien on demaine,
Ung puys aussi et ung four pour pain cuyre ,
Bons munimens pour aux ennemis nuyre
Et résister, comme on peult bien coguoistre,
Mesme homme expert et en guerre bon maislre.
t. La même forme que à tout, c'est-a-dire avec.
2. Cela ne doit pas vouloir dire que, sauf le passage
de la porte, la tour soit pleine jusqu'au sommet, mais
seulement que, jusqu'à la hauteur où s'ouvre la porte,
elle l'est absolument et n'offre dans- sa base aucune
cavité qui en affoiblissenl la masse.
DES Gaules.
2o5
De la chapelle yotre-Dame de Dainemarche.
DixiESME Chapitre^.
à est chapelle dicte de Dainemarche ,
Où faull monter de degréz mainte
marche ,
Belle église et très bonne maison
Pour soy loger en temps toute saison;
Ung parfons puys, donil'eauese treuve bonne,
Belle et clère, saine à toute personne.
De l'église monsieur sainct Estienne dudit lieu.
Unziesme Chapitre''.
uant jem'advise, j ay oublyé Téglise
De sainct Estienne^, principale devise,
Dont suis jaloux , car moult la trouve
belle
i. Il n'y a pas eu d'indice lion de neuvième cha-
pitre ; on le pourroit faire avec la description du Châ-
teau. — Daunemarche la Vierge, au château de Dreux,
étoit à la collation de l'abbé de Saint-Vincent-des-
Bois et avoit loo livres de revenu. (Doublet, 8.) — Le
nom paroît être la corruption de l'ancien nom de
Notre-Dame-des-marches. Cf. M^ Lemaître, p. 209,
•jSo, 365, 364, 44^-
2. A partir d'ici, l'imprimeur a inséré, en façon de
lettres ornées, de petits bois en hauteur, qui viennent
2c6 Les Fleurs et Amiquitez
Et fort dévote, mesme une cliapelle,
Que j'ay eue là, de sainct Biaise fondée,
Dont fuz pourveu, par une bonne undée,
Par les bons sieurs chanoynes de léans,
Près de la feste de sainct Pierre aux lyens *.
Léans repose la saincie hostie, mussée
En digne lieu, par un prebstre persée
Foyble en la foy -, encor le sang y pert
Aux catholiques qui la voyent en appert •'.
Depuis tel temps j'ay prins aultre party,
Car de léans je me suis deparly,
Pensant bien faire et acquérir honneur,
Où parvenir on ne peult sans labeur;
Ce non obstant que j'en soys deparlys,
J'ay tousjours tins des bons sieurs les partis e,
Et à jamais me rends à leur service
de bordures de livi-es d'heures. Je les indiquerai en
note. Celui-ci est une Annonciation à fond criblé.
3. Voici, d'après Doublet, la liste des chapelles de
Saint-Étienne : celle de la Magdelaine; celle de la
Vierge, divisée en deux portions; quatre royalles, dont
deux à l'autel Saint-Eustache , une à la chapelle Saint-
Nicolas, et une dite des Salles; Saint-Biaise, la cha-
pelle dont Jean Le Fèvre , notre poète , étoit titulaire ;
Saint-Cyr et Saint-Julite ; Saint-Fiacre ; Saint-Jacques;
Saint-Jean et Saint-Giles ; Saint-Nicolas de Reversiairc ;
Saint-Servais. — Saint-Étienne fut fondé eu 1 142 ; Cf.
M" Lemaître, p. i85-7, 20.3-6.
4. C'est-a-dire aux environs du premier août.
5. On la montra jusqu'en 1641, époque où Jean Les-
cot, devenu évêque de Chartres, défendit cette cérémo-
nie. (M' Lemaître, p. 180, à la note.)
6. Imp. : parties.
DES Gaules. 207
Pour ce que là premier je fuz novice,
Enfant de cueur, instruit en mon enfance,
Rtchastié, sans avoir coup de lance,
Tant Joulcement que j'aymasse trop mieulx
Qu'on m'eust frotté tant que * larmes des yeulx
Fussent sortyes sans mesure , à foyson ;
On ne m'eust fait que tout droit et rayson.
Tout plain de cris et lamentations ,
Qui procèdent de vers et bons soyons^
De discipline, servent bien aux enfans,
Car en sçavoir les rendent triumphans :
De Vermitage en la forest de Crotas.
XII Chapitre^.
11 la forest de Crotas depuis dicte
A chapelle très belle et bien construite
En l'honneur d'une en renom souve-
raine
Que nous disons Marie Magdaleine.
Ung bon hermite là et ses compaignons
Vivent , mengeans pois , fèves et ongnons ,
Servans à Dieu et à la dicte dame
En tout honneur, sans mal faiclne diffame,
1. Inip. : que les.
2. Scions verts et par là bien souples.
3. Un bois de' sainte Marie-Madeleine, avec le vase
de parfums. — Je trouve dans Me Lemaître , p. 4 12, la
mention d'un ermitage dans la forêt , mais il est sous
le nom de Suint-Marc.
2o8 Les Fleurs et ântiquitez
Ung lieu secret ou beau meillieu du boys,
Où croissent glandz, pommes, poires et noix,
Dont sont rcpeuz sangliers, biches et cerfz,
Ou lieu susdicl, semblable à grans desers.
Là sont les boys, granz et haulx sans mesure ;
Neuf ou dix lieues ceste forest là dure,
Arbres tanibeaulxqu'on sçauroitveoir au monde,
Et là au pied la rivière parfonde,
Eure nommée, dont dessus foys mémoire,
Qui dès jadis y flue et court encore.
Plusieurs vergiers assis là tout auprès
Et au dessoubz grandes praries et prés
Enclos à murs, où sont arbres foyson
Léans planiez, fort beaulx en la saison;
Plus de dix mil y a des bons pommiers,
Poiriés aussi et aultres arbres fruytiers.
De la chapelle de Nostre-Dame de la Ronde.
XIII Chapitre^
uprès de Dreux, lieu de grant renom-
mée,
A chapelle, de la Ronde nommée 2,
Faicte en l'honneur de la Vierge Marie,
1. Un bois d'une Notre-Dame-de-Pitié , fond criblé.
2. Elle étoit située sur le penchant d'une colline au-
dessus du village de Cocherel, à l'extrémité des bois
d'IUiers , et de fondation récente. Lefèvre vient même
appuyer l'opinion de ceux qui pensoient qu'elle
avoit été fondée non-seulement sous Louis XI, mais
DES Gaules. 209
Où personne oncques ne fut marrie
Salus donner à ceste bonne dame
Tant excellent, sans crime et sans diffame,
Sans macule d'aulcun péché mortel ,
Plus fort maintiens, ne péché véniel ,
Ne originel , car elle est toute pure ;
Le rédempteur d'humaine créature
L'a prôesleue pour sa concierge et mère.
Sans racine de vil péché amère.
Pour en son ventre precieulx, virginal ,
Se faire homme, et a en spécial
Ung tel palaysesleu pour son demeure,
Tantque, temps deu, sans deffaulte d'une heure.
De sa mère digne et prédestinée
Il est yssu çà bas en la vallée
De misère pour visiter humains,
Homme mortel, garny de piedz et mains.
Le roy Loys, qu'on nomme Pasque-Dieu %
A fait construire la chapelle oudit lieu;
Léonard Jabin, de Dreux, lors grenctier.
En eut la charge, et de bon cueur entier
Y a vacqué plusieurs et divers jours,
Espérant bien de la Vierge secours.
même par lui. Cf. MeLemaître, p. /Ji^-S. — La fresque,
qui passoit pour l'epréscnter Louis XI à la chasse, avec
ses courtisans , et effrayé par trois spectres qui lui au-
roient commandé de bâtir cette chapelle, ne devoit
être qu'une des nombreuses représentations figurées
du sujet des trois Vis et des trois Mors. Les vitraux
offroient de curieux portraits. — Le nom de Notre-
Dame-la-Ronde venoit peut-être de la forme del'église.
i. A cause de son juron favori.
P. K. VII. i4
9,10 Les Fleurs et ântiquitez
De la chapelle Nostre-Dame des Pezeris.
XIIII Chapitre*.
ullre chapelle au pieddelamontaigne,
Affin que au vray de mon propos at-
taigne, [dit,
Près ledit fleuve de Eure, que j'ay jà
Est composée , où chascun prent crédit.
Nous la nommons icy dos Pezeris ^,
Où secourus sont ceux qui sont péris
Par gros péchez qu'ont commis leurs vilz corps;
S'ilz s'en repentent et ilz sont bien recors
Qu'ilz ont failly, dont leur desplaist beaucoup,
Purgez se treuvent en ce lieu tout à coup
Par les mérites et intercessions
De la Vierge, et là les cessions
De leurs debtes laissent, je vous alfye
Que recort celle où le monde se fye.
1. Un bois de la Présentation au temple. — Doublet,
p. 12, indique Pezeris comme chapelle étant à la col-
lation de l'abbé de Saint-Yincent-des-Bois et ayant un
revenu de 3o livi-es ; mais il n'en indique pas le pa-
tron. La fondation du prieuré de Notre-Dame-de-Pe-
zerils, à Fermincourt, remonte à ii85 et fut faite par
Robert II , du vivant et du consentement de son père
et de son frère Jean. Il étoit gouverné par des moines
de Saint-Augustin. M^ Lemaître, p. 236.
2. Ce nom bizarre viendroit-il d'une corruption du
latin periculisl II suffit qu'on ait écrit pesrils pour que
la lettre s, venant à être prononcée, ait produit la syl-
labe parasite ze. — Il y a une Notre-Dame du Péril de
la Mer.
DES Gaules. 21 1
L'AnTEUB.
Vierge très digne, vierge très excellente,
Qui est celuy qui en toy n'a attente?
Je croy que tous ont recours à ta grâce,
Donnant secours à tous en briefve espace.
De Véglisô Saint-Martin-des-Champs ,
près Dreux*.
QciNZiESME Chapitre.
uis la chapelle de Sainct-Martin-des-
Chanips,
Où vous povez des oysillons les chans
Ouyr tant doulx,chantans en leur ra-
mage
Trop mieulx cent foys que s'ilz estoyent en cage,
Bel oratoire bien seint et dévot ;
Léans n'oyés bruici par ung seul mot.
1. Bois de saint Martin coupant son manteau pour
le donner à un pauvre. — Saint-Martin près Dreux,
doyenné de l'ordre de Saint-Benoit, étoit à la collation
de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés et valoit 200 li-
vres de revenu. (Doublet , p. 57.) — N'est indiqué par
Cassini et la carte de la Guerre que sous le nom de
Saint-Martin , au sud de Dreux. C'est de lui que le
faubourg de Saint-Martin a pris son nom. M^Lemaîtrc,
p. l52-J.
212 Les Fleurs et Antiquitez
Robert Meusnier\ de Dreux contreroUeux ,
Et sa femme y ont donné du leur;
Sans leur ayde n y avoil que la place ;
Dieu de lassus leur rende par sa grâce.
De V église Sainct-Leonard, près audit lieu.
XVI Chapitre.
' ar après est l'église Sainct-Leonard ,
Là située et i'aictc d'ung bon art,
, Bon prioré et de gros revenu 2,
' Ainsi quedyent plusieurs quiTont tenu
La belle eau vive passant là au dessoubz ,
Dont le prieur par an a bien cent soulz
Et davantage ; puis y a force vignes
Où croyssent vins par dessus aultres dignes
D'estre gardez pour haulx princes ou contes;
Et y en croist tant quon n'en sçait les comptes
i. On a vu, dans la note sur l'Hôtel-de-Ville, le noi
d'un Pierre le Meunier, comme receveur de Dreux.
a. En effet, cette église, qui étoit un doyenné d
l'ordre de Saint-Benoît, avoit 5oo livres de reveni
(Doublet, p. 67.) — Me Lemaître lui attribue 800 livre
de revenu et la fait dépendre de l'abbaye de Coulomb.»
Le pontde pierre, qu'un architecte, nommé Colin, bât
de 1715^1718, prit de cette église son nom de Sain
Léonard. (Me Lemaître, p. 2o3.)
DES Gaules. 2i3
De Véglise Saincl-Jehan-VEvangeliste,
oudit lieu.
XVII Chapitre^.
1 ar deçà peu, traversant la prarie,
Près du chemin tirant à la voirrie,
Est l'église du bon amy de Dieu, [lieu-
Monsieur Sainct-Jehan reclamé en lou
Auprès d'icelle y a ung très bel orme
Par sur aultres d'icy jusques à Romme,
Fort belle esglise honnestement parée,
Bonne paroisse dévote et décorée,
Ung grant pays qui Les Caves est dit^,
Dont la pluspart du peuple se deduyt
A besongner aux vignes et houer;
De tel paroisse tout se veult advouer.
Et de léans se dyent parroyssiens.
Comme onl esté leurs pères anciens.
1. Bois de saint Jean bénissant et tenant de la main
gauche le calice, dans lequel boit un serpent. Sans
doute la chapelle de saint Jean-Baptiste , à la collation
de l'évêque , ayant un revenu de 4oo livres et réunie à
l'Hôtel-Dieu de Dreux, dont elle avoit le maître pour
titulaire. — Saint-Jean , situé dans le faubourg de ce
nom, fut détruit par les Anglais dans le siège de
i4ai, et reconstruit aussitôt après ; on l'agrandit vers
i5oo , et son portail fut achevé en i54o. M« Lemaître.
p. 397.
2. Commune de Saint- Lubin-des-Joncherets.
2i4 Les Fleurs et Antiquitez
De Veglise Saincl-Denys , près Dreux.
XVIII Chapitre*.
u dessus est l'église Sainct-Denys,
Où de long temps fui fait par bon de-
vis [struyt;
Ung beau clocher tout de pierre con-
Mais par les guerres ce lieu là fut destruyt;
Lors y avoit gros et beaulx bastimens
Et force caves acoustrées de cymens
Et de matière, force arbres tout autour.
Qui encore là sont plantez à l'entour.
Geste église jadis fut aux Teniplyés,
Qui par la France estoyenl multiplyés,
Depuis destruytz par leur ost vil péché,
Dont leur ordre estoit fort entaché.
Maintenant est aux chevaliers de Rodes^,
Qui n'a guères par ung second Herodes
Furent deffaictz en merveilleux assault
Par Irahyson où loyaullé deffault ^.
1. Bois de saint Denis portant sa tête.
2. La chapelle de Saint-Denis, qui a donné son nom
au faubourg par lequel on y accédoit, fut fondée par
Robert I^r et donnée par lui comme église à un mo-
nastère des Templiers qu'il établit près de là. A la
destruction de l'ordre , en i3i3, elle passa aux cheva-
liers de Saint-Jean de Jérusalem qui la réunirent à
leur commanderie de Villedieu (M^ Lemaître, p. 203.)
3. C'est douze ans avant, c'est-à-dire en xôaa, que
les chevaliers dé Saint-Jean de Jérusalem furent chas-
DES Gaules. 2i5
De Sainct-Martin et Sainct-Gille, près Dreux.
XIX Chapiirb^.
jOus voyez là l'église Sainct-Martin,
Où Dieu servy est, tant soir que matin,
Ung prioré de Sainct-Germain des-
Prés-^.
De Sainct-Gille ^ est assis assez près
Aullre église, dicte Maladerye;
Là n'est besoing que le malade rye.
Belles églises et très fort anciennes,
Où le service fut faict par antiennes
Par chresliens qui résidojent léans
Sans contrainte et sans estre es lyens ,
Mais de vouloir et œuvre salutaire
ses de Rhodes. Charles-Quint leur donna, en i53o,
l'île de Malte. Doublet, p. 26, n'a catalogué que leurs
comniauderies.
i. Le bois de saint Martin déjà employé au i5« cha-
pitre, et à côté celui d'une sainte abbcsse tenant un
livre ; d'énormes rats montent après sa crosse et après
sa robe.
t. Saint-Martin , près Dreux , prieuré de l'ordre de
Saint-Benoît, à la collation de l'abbé de Saint-Ger-
main-des-Prés , avoit 200 livres de revenu. (Doublet ,
57.)
3. Saint-Gilles, Saint-Loup et Saint-Lazare, chapelle
réunie à l'Hôtel-Dieu de Dreux, étoit à la collation de
l'évêque et avoit 85o livres de revenu. (Doublet, p. 8;
M' Lemaître, p. 221).
2i6 Les Fleurs et Antiquitez
Chantoycnt souvent sans cesse et sans se taire,
En révérant le Dieu très souverain,
Tant en y ver qu'en esté , temps serain.
De la chapelle Sainct-Thibauld , près Dreux.
XX Chapitre^.
1 ne chapelle y est de Sainct-Thibauld ?,
' Qui souloit estre exaltée bien haut ;
De présent est composée dignement
De bonne pierre sur ung seul fonde-
Et acoustréc en singulier manière. [ment
Là caves sont et logis par darrière
Pour bien loger vesseaulx tous plains de vins,
Jusques au nombre de deux cens ou neuf vingtz,
Les belles vignes là au dessus assises,
Très bien dressées en façons bien exquises ,
Où croissent vins en grande quantité,
Quant ilz ont temps convenable en esté.
1. Bois très grossier d'un saint guerrier, en cuirasse
et en manteau. Il tient d'une main une épée et de l'au-
tre une espèce de tasse. A ses pieds une tête barbue
et énorme , si mal gravée qu'elle se confond avec le
terrain.
2. Sur la chapelle de Saint-Thibaut, qui a donné
son nom au faubourg par lequel on gagne la route d
Brezolles, on peut voir M^ Lemaître, p. 207-8 et 399.
Sur la contretable de l'autel, ce saint étoit représenté à
cheval.
DES Gaules. 217
De la croix Saincle- Eve , près Dreux.
XXI Chapitre^.
à au dessus avez la croix Saincte-Eve,
Qui porta fruict procèdent de la sesve
Du digne fust de la croix de Jésus.
D'elle y a châsse au chasteau de lassus,
En l'église du bon sieur sainct Eslienne ^.
Je le sçay bien, et fault que le maintienne;
Car pour certain plusieurs fois je l'ay veue
Et ay aydé à la porter en rue,
Aux champs aussi, et y ay assisté
Par plusieurs foys, et s'aulcun molesté
Est de la teste, de fièvre ou d'aultres maulx,
i. Uu bois de sainte Ursule abritant ses compagnes
sous son manteau , et à côté une croix grecque tri-
plée. Doublet fp. 8) ne met pas la chose au féminin
et indique, près Dreux, une chapelle de saint Eve,
comme une chapelle de dévotion, c'est-à-dire saus reve-
nus. Les Bollandistes n'ont sur elle que quelques mots :
Septembre, t. q , p. 654- M^ Lemaître parle plus lon-
guement de sainte Eve , qui n'eut de chapelle qu'en
i653, (p. i8i). Me Lemaître rapporte aussi qu'au-
trefois, dans les temps de longue sécheresse, on
invoquoit sainte Eve pour avoir de la pluie. La
raison en est bien simple , c'est qu'Eve veut dire
eau, et les croyances populaires n'ont guère attribué
aux saints des mérites de ce genre que par voie de
calembour.
2. ("f. le chapitre onze.
2i8 Les Fleurs et Antiquitez
Serve la Vierge de cueur fin et lojaux,
H trouvera remède et bon moyen
De rompre de [tous] ses maulx le lyen
Par le mérite de saincte Eve martyr,
S'il persévère sans d'elle divertir.
De taillix, et métèries estans près Dreux.
XXII Chapitre.
ont à l'entour de Dreux force taillis,
Où trouverez de belles metaris.
Lieux honnorables et remplis de tous
biens.
Tant que deffault vous n'y trouvez de riens.
Les gras moutons en nombre innumérable
Voirrez courir des champs en leur esiable,
Tant de brebis et déjeunes aigneaulx
Qa'ilz couvrent terre et par montz et par vaulx;
Tout plain vasches si bonnes et si belles
Qu'en vostre vie n'en vistes point d'ilelles;
Le bon beurre que l'on faict de leur lect,
Fourmaige frais qu'on appelle mollet,
Tant savoureux et de si très bon goust
Que le miel n'est plus doulx, ne le moust;
Veaulx aussi gras comme lard à puissance,
Et gros sengliers qu'on tue o fer de lance
Ou d'ung espieu bien agu et ferré ,
Dont bien souvent on le tient enserré;
Puis nourritures, pourceaulx et autres bcsles,
DES Gaules. 219
Qu'on ramène des forestz près les fesles
De sainct Martin d'y ver ou sainct André ' .
Ung laboureur dira : « Je vous vendre
Trente pourceaulx pour retirer argent
Et contenter mes varletz et ma gent » ;
L'autre en vendra ung cent ou quatre vingtz
Pour débiter à Paris ou Provins ;
Force poulaille courant parniy les cours
Et gras chappons qui sont presens en cours 2,
Gros hetoudeaux tendres et bien refaitz ,
Poulies grasses pesantes ung gros faiz;
Force garannes bien garnies de lappins,
De bon gibier et aultres exquis loppins;
Lièvres, levraux tant que verrez en place,
Qu'on trouve là sans recepvoir menace ,
Faisans, faisantes sont là parmy les boys,
Comme en la court d'ung laboureur les oys ,
Tant de perdrix et [de] pelis perdreaux
Parmy les champs voilent à grans monceaux.
1. La Saint-Martin est le n novembre. Dans beau-
coup de campagnes les fermages continuent à se payer
à Pâques et à la Saint-Martin. La Saint- André est le
3o novembre.
a. Dont on fait des présents aux officiers des cour
de justice.
220 Les Fleurs et Antiquitez
Des moulins , forges et rivières eslans
près Dreux.
XXIII CnAPITRE.
'est la conté plus cointement serrée
, Que trouverez en pays et contrée ;
Moulins foisons sur le fleuve de Biaise '
Pourrez ouyr faisans grant bruict et
noyse,
Fleuve plaisant près la ville courant
Et par divers aultres bras decourani ;
Ladicte ville d'ung bras a la plaisance
Qui court léans sans y faire nuysance ;
Par les fossés en passe une partie
Et ne pert point que Tcau soit départie ;
Forges sont là où on fait force fer,
Là vous orrez bruyre comme en enfer;
Et les ouvriers sont tous nudz en chemise ,
Barres forgeans en merveilleuse guyse ;
Leur fer tirent par leu et eau des mynes ;
En ce faisant voirrez diverses mines.
Les mynes tirent et trouvent es forestz
Qu'ils ameinent en banneaulx^ plains tous retz.
1. La Biaise, après avoir traversé Dreux, se jette
dans l'Eure, à Fermincourt-Notre-Dame. (Cassini,
feuille 27.)
a. Un tombereau; le rnot est encore usité en Nor-
mandie; dans d'autres pays on l'appelle une hotte.
DES Gaules.
221
Des belles vignes de Dreux et des environs.
XXIIII Chapitre.
I elles vignes près de sept mil arpens ,
^ Dont la fleur nuyst à venimeux ser-
pens*,
' Sont près de Dreux, portans force bon
Dont les prebtres font l'office divin -. [vin,
On recueilt là souvent en ung arpent
Tant de bon vin que celuy s'en repent
A qui il est; car chers sont les vaisseaulx
Plus que le vin que l'on met es tonneaulx.
Des belles, bonnes et fertiles vallées estans
près Dreux.
XXV Chapitre.
, elles vallées, fecundes, plantureuses.
Larges et grans , en bledz très fruc-
tueuses,
Avoynes,orges,elaultres divers grains,
Seygles, poys, fèves, tous les ans en sont plains;
1 . Adversantur venenis serpentium, maxime^ quœ frigus
inferunt. (Pline, XXIV, §38.)
•j. On sait que les i)rêtres n'ont pas cessé de roni-
munier sous les deux espèces.
222 Les Fleurs et ântiquitez
Puis beaulx arbres portans poires et pommes,
Qui là croissent à gros monceaulx et sommes ;
Petis enfans les aymenl plus que pain ;
Onlesappaise en mettant en leur pain
Une pomme ou trois noèz ensemble ;
Cela est vray, ainsi comme il me semble.
Femmes, filles, en font les gros amas.
Après qu'ilz n'ont plus prunes de Damas ,
Et les serrent , pour menger en yver.
En paille et foin, quant ilz en peuent avoir.
Ou en grenier, et les couvrent de paille
Pour ce qu'ilz craignent que le froit les assaille.
Des beaulx villaiges estans es environs
dcDreux^.
XXVI Chapitre.
utour de Dreux verrez force villages
Très bien logez, riches, grans et moult
larges, [sure,
Vergiers plantez d'arbres tout par me-
i. L'arrondissement de Dreux est divisé en sept can-
tons : Dreux au nord, Anet au sud, du côté de Char-
tres, Nogent-le-Roi , Châteauneuf à l'est, Brezolles,
La Ferté-Vidame et Senonches; toutes les localités
citées par Jean Lefèvre se trouvent dans les trois pre-
miers. Je me suis servi pour toutes ces indications
du Dictionnaire des communes et des hameaux du dé-
DKs Gaules. 228
Le pied tout verd où n'y a une ordure,
De renc rengez, pareilz au paradis
Où nostre père Adam esloit jadis ,
Les vergiers clos ou de bûche ou de pierre ,
Soyent à Robin, à Michel ou à Pierre,
Le pied fourny ainsi qu'il appartient;
Telle muraille à cent ans s'entretient.
De tuille sont les maisons bien couvertes,
Cours au devant, larges et bien ouvertes,
Et à l'entour logis à divers bestes ,
Chevaux et aultres qui ont cornes en testes;
Pour les moutons, les brebis et pourceaux.
Logis à part pour retirer aigneaux ;
Chappons, pouUailles ont leur logis à part
Pour résister à maistre Jehan Regnart* ;
Petis pouUetz se gettent dessoubz Telle
De leur mère, se confians à elle;
Les oys, les canes si ont leur tect appart
Pour les saulver et garder à l'escart.
Là trouverez le lieu de Fermycourl',
parlement d'Eure-et-Loir. Paris, Garnier, i85o ; in-8*
de i49 pages.
1. Ce n'est pas, autant qu'on le pourroit croire, un
nom d'animal changé en nom patronymique. Le renard
s'appeloit autrefois yorpil de vulpes; ce sont les auteurs
de sa geste qui lui ont donné le nom de Renart, et leur
œuvre a eu tant de succès que le nom de fantaisie, dé-
trônant l'ancienne appellation , est demeuré dans la
langue.
2. Frémaincourt sur les communes de Cherisy et de
Montreuil, canton de Dreux. \5^ et 209 hab. ; c'est à
côté qu'est le confluent de la Biaise et de l'Eure. —
J'en ai parlé dans une note précédente.
224 Les Fleurs et Antiquitez
Lieu très exquis pour vous le faire court.
Bien situé , joignant à la rivière ,
D aultre costé la forest en arrière,
Les grans praries et jardins de plaisir
Où joye prenez si vous avez loysir.
Puis Cherisy^, lieu tant bel, tant plaisant,
Bien situé tout droit soleil levant,
Passage exquis pour aller à Paris ;
Ceulx qui le voyent en gettent un doulx ris;
Tant est joly et plaisamment assis
Que, n'arrestiez là des jours cinq ou six,
Souhailteriez estre là encore tant,
Si n'aviez hasle, voyre troys fois autant.
Et Maisières ^, ung lieu seigneurial,
Fust pour ung prince ou sieur du sang royal ,
Tant bien paré et de bon revenu ;
Chascun le sçait; cela est tout congneu.
Les basteaux passent tout auprès de la court,
Dont ont deniers pour maintenir la court
Et faire chère à gens de bien et sorte ;
De tous quartiers là des biens on apporte.
Saincte Gemme est ung prioré là près 3,
1. Commune du canton de Dreux, 1,093 habitants.
L'imprimeur a mis atort Cheuzy . — Près de la rive droite
de l'Eure. — Patron, saint Pierre. (Doublet , 37.) —
Cherisy et les lieux qui suivent, jusqu'à Montreuil,
sont sur la rivière d'Eure , au sud de Dreux.
o. Mézières en Drouais, commune du canton de
Dreux, 1,077 hab. — Patron, saint Martin. (Doublet,
p. a5.)
3. Sainte-Gemme , prieuré de Saint-Benoît , à la
collation de l'abbé de Coulombs, avoit 1,000 livres dé
DES Gaules. 225
Fort bien logé et garny par exprès
De bons moulins et de gros revenu
Pour remonter homme qui seroil tout iiud ;
Grans cens et rentes, belles vignes, praries,
Pour festoyer très grosses seigneuries,
Très bon village et force bonne terre ;
Cela est vray, plus il n'en fault enquerre.
Ung lieu est là qu'on nomme Moronval * ;
Allez partout, autant amont que aval,
A grant peine voirrez lieu plus plaisant
Ne à santé de corps humain duisant.
Et Montereul-, que j'ay laissé darrière,
Fort bien assis joignant à la rivière,
Tant bon pays qu'on sçauroit regarder
Et bien secret pour ung homme garder.
revenu (Doublet, p. 56). Cassini écrit Sainte-Geamme,
la carte de la Guerre Saint-Jamme , et le Dictionnaire
des Communes d'Eure-et-Loir Saint-James, grâce sans
doute a une mauvaise prononciation locale , où Ve doit
être changé en a , comme il l'est quand on prononce
fàme , au lieu de femme , où Ve prend bien le son de
l'a , mais bref. — Commune de Saint-Denis de Moron-
val, canton de Dreux, agS habitants. Il y avoit eu là,
de ii48 à i444, un couvent de femmes; cf. le Gallia
Chrisliana, Diûcesis parisiensis tomo secundo, col. 12M-2,
et dans les Preuves, les pièces 54 et ia4, qui sont les
actes de fondation et de réunion à l'abbaye de Cou-
lombs.
i. Saint-Denis de Moronval, commune du canton
de Dreux, Sgo hab. — Patron, saint Symphorien.
(Doublet, 46.)
2. Montreuil, commune du canton de Dreux, 3r;8
hab. — Patron, saint Pierre. (Doublet. 46.)
P. F. VIII. 1.-;
226 Les Fleurs et Antiquitrz
Sorel ' aussi où a ung bon chasleau
Seigneurial , lieu fort exquis et beau,
En ung hauU mont, atouray de fossez
Et de murailles qui sont fortes assez.
Beu -, grant village par delà situé
Où maint grant cerf et sanglier fui tué.
Le beau chasleau et la court spacieuse ,
Belle garanne et terre fructueuse.
Aullre bon lieu que Ton dict Abondans 3,
Que trouverez en tous biens habondans,
Bien garny d'arbres, tant fruitiers que autre sorte,
Qui grant proffit à ce pays apporte.
Serville * auprès, peuplay de bonnes gens
En leurs estas soigneux et diligens,
Garnys de plans et de fruictz précieux,
Doulx à manger et de goust gracieulx.
Le bon villaige que l'on dit Germainville^,
1. Château sur la commune de Sorel-Moussel, can-
ton d'Anet, 5 hab. — Patron, saint Nicolas. (Doublet.
5i.) — Me Lemaître a tout un chapitre très curieux sur
l'histoire et sur la description des restes du château de
Sorel, p. 255-74- — Depuis, M. E. Lefèvre a publié»
dans le premier volume des Mémoires de la Société Ar-
chéologique d'Eure-et-Loir, Chartres, i858, in-S», p. i8-
38, une étude très complète sur ce même château.
2. Bii, commune du cauton d'Anet, 1467 hab. —
Patron, la Vierge. (Doublet, p. 36.)
3. Abondant, commune du canton d'Anet, ii85
hab. — Patron, saint Pierre. (Doublet, p. 33.)
4. Commune du canton d'Anet, 172 hab. — Patron,
saint Pierre. (Doublet, p. 5i.)
5. Imp. Germaniville. Commune du canton de
DES Gaules. 227
De la valeur d'une petite ville ,
De belle assiette et de biens fort garny,
De biaulx complanlz * suffisamment fourny.
Et puis Broué^, lieu plaisant et doulcet
Où mestairies trouverez plus de sept.
Près la rivière vous trouverez Charpont ^,
Chambre dabbé où mainte poulie pont,
La belle marque de grans boys près Thostel ;
En revenu n'en trouverez d'autel;
Bien mille francs il vault par an au maistre;
C'est bel estât pour la vie d'ung prebstre *;
Force habitans y font leur résidence,
Et bien souvent on s'i esbat et dance.
Un peu plus hault vous allez à Guerre^,
Lieu bien haultain pour y courir grant erre.
Fort belle coste à vignes et labours ;
Dreux, 029 hab, — Patron, saint Martin. (Doublet,
p. 4o.)
1. C'est-k-dire de belles vignes.
Pour viandis cerche la vigne tendre ,
Car il l'ayme et goutte voulentiers;
Les bons complans de Candie tâche prendre.
La Chasse du cerf des cerfs, par GrinGORE.
C!B«i'res(Bibliolh.eIzevirienne), t.l. p.
2. Commune du canton d'Anet, 626 hab. — Patron,
saint Martin. (Doublet, p. 36).
3. Commune du canton de Dreux, 366 hab. — Pa-
tron, saint Hilaire. (Doublet, p. 37)"
4. En effet, mille francs, en i532, en vaudroient
bien six mille aujourd'hui.
5. Commuue du canton de Dreux , 527 hab. — Pa-
trons, saint Cyr et saint Julitte. (Doublet, p. 47-)
228 Les Fleurs et ântiquitez
On y en plante encore tous les jours.
Prémont ^ joygnant, lieu plaisant et joly,
De beaulx manoirs tout couvert et poly,
Très opulent, grans biens en habondance;
Chascun le dit qui en a congnoissance.
Ung grant village que l'on dit Villemeust^
Où mainte femme et homme son grain meusl,
Bien spacieux, orné de deux paroisses
Où chascun an sont dictes mille messes.
Ung prioré y est qui vault sept cens
Livres tournoys en rentes et en cens ;
Le prieur a là vignes et taillis
Pour fagotter^ quant gros boys sont faillis;
Aussi bons vins y sont, chascun le sçait,
Si la gelée n'y court qui nous déçoit;
De là avez six, sept frères prescheurs,
Gens de sçavoir, des hommes bons pescheurs*.
D'aultre costé, près de Dreux, est Garnay ^,
Très beau villaige et très bien gouvernay,
Bien riches gens, bons, simples et begnins,
Lieu singulier en matière de vins ,
Gros prioré vaillant quatre cens livres;
Vous le sçaurez par ses comptes et livres ;
1. Hameau delà commune d'Ouerre, no hab.
a. Villemeux, conmiune du canton de Nogent-le-
Roi, i3o3 hab. — Deux cures, Saint-Maurice et Saint-
Pierre de Copes. (Doublet, p. 62.)
3. Faire des fagots.
4. Allusion au mot de l'Évangile : Facium i-os fieri
piscalores hominiim. Marc, I, 17.
5. Commune du canton de Dreux, .583 hab. Pa-
tron, saint Martin. (Doublet, 4o.)
DES Gaules. 229
L'église porte de sainct Martin le liltre
Qui d'archevesque jadis porta la mittre.
Marmousse ' auprès qui on est de parroisse ,
Dont le signeur souvent garde d'oppressé
Les habitans d'ung tas de gendarmeaux
Qui le pays voilent jusques à Meaulx.
Auprès delà vous avez Vernoillei -,
Où vous trouvez grosse coppie ^ de lect,
Lieu bien assis et la rivière près,
Vignes à force, tlorissans là auprès.
Les grans larris* où sont belles garannes
Et beaulx moulins où sont mulletz et asnes s.
Puis estMarvilIe^, au chemin près assis,
Dont on compte des lieues près de six
De Dreux à Chartres ; peu y a à redire ;
Bons chemineurs en sçauroyent bien que dire.
Le beau village que l'on nomme Piseux '^
Où fourniture trouvez de force d'œufz,
Ung lieu tant sain qu'on sçauroit regarder
El bien prospère, à cause de son bon aer,
1. Hameau de la commune de Garnay, a6 Lab.
2. Vercouillet, commune du canton de Dreux, —
Patron, saint Sulpicc. (Doublet, p. 5i.)
3. Abondance, de : copia.
4. Grands espaces de terres vagues et non cul-
tivées.
5. Qui n'étoient par conséquent ni à vent ni à eau,
mais étoient mus au moyen d'un manège.
6. Marville-Moutiers- Brûlé , canton de Dreux,
769 hab. — Patron, saint Pierre. (Doublet, p. 44.)
7. Puiseux, commune du canton de Châteauneuf,
195 hab. — Patronne, la Magdelaine. (Doublet, 47.)
23o Les Fleurs et Antiquitez
Sec et haullain, à brebis et moutons,
Exempt du tout de frasions et de tons.
Allainville ^ est situé d'aullre part,
Qui est beau lieu retiré à l'escart,
A une lieue assis pour le plus loing,
Où sainct Sanson souvent fault au besoing
A ceulx qui ont deffaute de pecune ~ ;
Mieulx aymeroyent d'oreilles n'avoir qu'une ^.
llng beau manoir est qu'on nomme Flonville ■*
Moult proffitable, vallant cinq ou six mille.
Rentes et cens, force boys à planté.
Là fait moult beau quant ce vient sur l'esté;
Le rossignol y gringote à merveilles ;
De son doulx chant délecte les oreilles ;
». Commune du canton de Dreux, 82 hab. — Al-
lainville en Drouais. Patron, saint Samson. (Doublet,
p. 33.)
2. Ceux qui ont la bourse bien garnie peuvent faire
sonner leurs pièces d'argent en les secouant; ceux , au
contraire, qui n'ont que le diable en leur bourse, ne
peuvent rien faire sonner; étant sans son , ils ont saint
Samson dans leur bourse. Pour être du xvi^ siècle, le
calembour n'en est pas meilleur ; mais il est bien dans
le goût populaire du temps.
3. A une époque où l'une des peines judiciaires
étoit l'essorillement, c'étoit chose ordinaire que des
hommes n'ayant qu'une oreille, et, lorsque après le
règne des cheveux courts, vint celui des cheveux
longs, une des grandes railleries étoit de supposer
que celui qui les portoit longs ne le faisoit que pour
cacher la perte de ses oreilles.
4. Flonville, hameau du canton et de la commune
de Dreux ,167 hab.
DES Gaules. 23i
Pinsons, tarins, merles el estourneaulx
Chantent léans très doulx clians et nouveaulx ;
Coulombs ramiers s'i mcltent en paragc ,
Et du beau Ijoys se tirent en l'ombrage.
L'alouette s'esbaudit près de là
Sur belles terres que voyez par delà ;
Les passereaux voilent à grosses bandes
Pour retirer les fruictz de leurs prébendes.
D'aultre costé vous avez Cocherct *
Qui seroit bon à qui l'achapteret ;
Taillis y a et boys innumérables,
Où sont pommiers, alisiers et herables,
Puis garannes trouvez là tout autour.
Où garanniers font chascun jour maint tour
Pour les garder, car y court des larrons
Qui le gibier attrapent à lacz ronds.
Ung millier de lieux sont là encore
Et bons pays, qui la conté décore.
Tant bel, amène-, fécond et bien fertille,
Qua toutes choses vous le trouvez ulille,
Soit à semences, à vignes ou à plantz,
A jardinages ou à faire complantz.
Je pense bien que d'icy à Ausserre
Ne trouverez pas de meilleure terre
Qu'en la conté de Dreux jolye et cointe;
Et cheminez , de travers ou de pointe,
Grosses maisons de genlilz homs et nobles,
Garnys de biens, d'escutz et force nobles 3,
1. Cocherel, hameau de la commune de Boissy-le-
Sec, dans le canton de la Ferté-Vidame.
Q. Agréable, de amœnus.
3. Sorte de monnaie , dont le nom est resté en
232 Les Fleurs et A.ntiquitez
Joignans ce lieu et là près, trouverez,
Dion acouslrez , ainsi comme voirrez.
De gros chasleaulx; semble à les regarder
En temps périlleux, c'est pour se bien garder.
Des bonnes tainctures qui sont à Dreux.
XXVII Chapitre.
.e„e-
, ncor y a granl singularité
f] Qu'on voit à l'œil et est la vérité.
) Pour taindre draps en verd ou en mo-
'.^^^-^^^ rée',
Ouvriers experts y font leur demourée ;
En noir aussy taignent comme appartient,
Chascun le sçait , ainsi on le maintient ,
France bien longtemps après la domination anglaise ;
il y avoit des nobles à la rose. Voir Le Blanc, Traité
des Monnaies.
1. Sans doute en vert foncé, comme dans ce passage
de Charles d'Orléans (éd. Guichard, p. 4o4) •'
Chière contrefaicie de cueur
De verd perdu el tanné laiule.
En morée, c'est presqu'en noir. On a dit un more bien
longtemps avant de dire un nègre, et Othello, le More
de Venise, n'est pas autre chose. La mnrelle est un fruif
noir, un cheval moreau est un cheval noir, et le nom
propre Moreau est absolument le synonyme du nom
Lenoir qui en paroît fort différent. — On fabrique en-
core à Dreux beaucoup de serges.
DES Gaules. 233
En rouge, ainsi que j'ay veu, et en pers,
Hommes exquis, fort sçavans et expers:
11 semble advis d'escarlate bien laincte ,
Quant la laincture la persée et attaincte.
Hz ont les eaues propres pour cest affaire.
A ces moyens draps ne voyez deffaire
De leur couleur, car ilz sont si bien tains
Que les povez en pays bien loingiains
Porter par pluye jusques à Vaucouleur ' ;
Jà ne perdront ung fil de leur couleur.
Aussy le pris en trouverez tout fait ;
Sans rien rabatrc trouverez en cffcct.
La rivière des Druydes a le cours
Contraire aux aulires, car elle va au rebours;
Elle procède de devers occident
Et tire droit vers le soleil levant ^.
1. Vaucouleurs, à cinq lieues de Commercy (Meuse).
II n'en faudroit pas conclure que ce fût réellement un
lieu d'entrepôt et de transit par où les draps de Dreux
étoient régulièrement expédiés en Allemagne. Lefèvre
n'avoit pas la rime facile, et le nom de Vaucouleui's ,
bien connu par l'histoire de Jeanne d'Arc, s'est trouvé
lui convenir mieux qu'un autre.
3. Ceci, qui d'ailleurs seroit indifférent , n'est pas
vrai de la Biaise, qui, prenant sa source au-dessus de
Senonches, rejoint Dreux par une diagonale qui va de
l'est au nord-ouest. Cela n'est pas plus vrai de l'Eure,
dont le cours général a deux parties : l'une , de sa
source jusqu'à Chartres , se dirige de l'est à l'ouest ;
l'autre, de Chartres jusqu'à la Seine, va du sud au
nord, et n'incline que très légèrement de l'ouest à
l'est.
234 Les Fleurs et Antiquitez
Des privilèges des habitans et Commune
de Dreux.
XXVIII Chapitre.
es Druydes * ont encor de présent
! Privilège qui est ung beau présent,
'Droit de chasser et pescherie com-
mune
En la conté pour eulx et leur Commune,
A cor et cry, sans aulcun contredit ;
Leur Chartres portent tout cela par escript.
Cella tiennent encor des anciens
Leurs ancestres, qui estoycnt si sciens
Qu'ilz gouvernoyent entièrement par tout
En la Gaulle jusques au darnierbout;
Hz obtenoyent tout ce qu'ilz demandoyent
Et que leurs cueurs et vouloirs desiroyent.
1. Au xvn» siècle, les habitants de Dreux se quali-
fioient encore de Druides. Dans l'inscription de son
portrait, gravé par Michel Lasue , Metezeau est quali-
fié de Druida. Archives de l'art français , Documents, I,
242-4, et Abecedario, III, 385. ~ On dit maintenant
Drouais.
DES Gaules. «35
Pourquoy les Druides n'ont rien laissé par
escript de leurs sciences et manières de {aire
et de vivre.
XXIX Chapitre.
1 es Druides par escript n'ont laissé
Aulcune chose de leurs Jaitz , mais
musse
Ont leur science et manière de faire
Pour la crainte qu'ilz avoyent de meffaire
Encontre Dieu et la divine essence ,
Car ilz craignoyent de perpétrer offense ,
Et que au futur, advenant temps de grâce,
Hz en eussent eu reproche ou menace,
Et aymoyenl mieulx que cela fût couvert
Qu'on le trouvast escript à descouvert.
Hz peusoyent bien qu'il viendroit un enfant,
Filz d'une vierge très digne et triumphant,
Pour laquelle avoyent fait ung ymage S
Et maintenoyent, sans perdre pucellage ,
Auroit enfant , qui est contre nature ,
1. Lefèvre fait ici allusion à l'ancienne statue du
pèlerinage de Notre-Dame de Chartres, qui a disparu
•à la Révolution. Elle portoit comme inscription les
mots : Virgini parilitrœ. A la fin du volume, où M. Du-
plessis a publié le livre des miracles de Jean Le Mar-
chant, M. Paul Durand a écrit sur cette statue une
excellente note archéologique (p. 3i/5-6). La statue
actuelle est du xyi? siècle (ibid., p. 317-8).
236 Les Fleurs et A.ntiquitez
Pour exalter humaine créature.
De ce avons dit dès* le commencement,
Mais ung bon mot se peullbien proprement
Troys, quatre foys, et plus encor reprendre ,
Pour retenir le sçavoir et apprendre.
Or je pry Dieu, éternel, tout puissant,
Que le lyon et le loup ravissant
A nostre fin ne nous donne[nt] -nuysance.
El que la Vierg[e], qui a toute puissance
Au ciel, en terre et en la mer parfonde,
Noz ennemys et mausvueillans confonde;
Envers sou filz vueilles grâce obtenir
De noz meffaictz et tous nous maintenir
En la grâce d'ung Dieu en trinité,
Et que en la fin voyons sa majesté ,
Lassus ravis en la gloire éternelle.
Ad ce moyen, en révérence d'elle
La saluez d'ung Ave Maria,
Veufves, vierges, celle qui mary a.
En gênerai tous et chascun ensemble;
Bien ferez vous, ainsi comme il me semble.
Finis coronat.
Le content est riche.
i. Imp. drès.
DES Gaules. 23"
L\4cteur* prenant congé et disant adieu aux
lecteurs et auditeurs de ce livret et à tous
aultres.
En toutes choses y a commencement,
Après moyen, et la fin suyvamment.
Dieu en toute œuvre premier fault requérir,
Puis le moyen par bon^sçavoir quérir,
Après la fin, bien concluant en somme,
Cela entend parfaict et sçavant homme.
A tout principe Dieu devons supplier,
■ Et soubz sa main tous nous humilier;
Pour ie moyen sa grâce est nécessaire,
Si* desirons ou bien dire ou bien faire:
La fin couronne 3 et d'elle est loué l'œuvre.
Pour tant celuy qui besongne en quelque œuvre
Doit conclure tant que la fin soit bonne.
Ou des sçavans ne suyvra pas la bourne.
Je concludz donc ce livret en l'honneur
Des Druides, ausquelz Dieu doint bon eur
i. Il y a un chanoine Fabri qui a eu l'archidiaconé
de Dreux depuis i5o5, mais on ne peut y voir notre
Lefèvre, puisque ce Fabri s'appeloit Marcellin. Voiries
extraits des manuscrits de Laisné, donnés par M. de
Lepinois dans les Mémoires de la Société archéologique
d'Eure-et-Loir, t. II, 1860, p. 101.
9. Imp. cy.
3. Tout cela est le développement de la devise la-
tine qu'on a lue un peu plus haut : Finis coronat.
238 Les Fleurs et Antiqcitez
Et leur doint faire, en cest estât mortel ,
Que leur esprit lassus vive immortel.
Le content est riche.
Ausditz lecteurs et ^auditeurs de ce livret, et
aultres, de quelque dignité , estât ou condi-
tion quih soyent, excuse dudit acteur.
Nobles seigneurs, de quelque estât, dignité,
nature ou condition que soyez, vous supplie très
humblement et requierst ce petit ver de terre,
qui à l'honneur et louenge de son pays, estre et
nation, a travaillé comme il a peu, avecques si
peu d'esperit que Dieu luy a donné et preste non
suffisant, avoir entrepris si grosse et difficile œu-
vre et matière, oià, soubz la bénignité du Ré-
dempteur et vostre begnivolence, s'est employé, le
supporter et excuser en ce que volerez mal faict,
mal dict ou ma', couché en ce livret, congnoissans
que l'homme n'est parfaict, mais le seul Dieu, et
aussi que chascun est en son propre affaire,
comme est le présent, moult curieux si comme en
sa cause et matière singulière, et sachez qu'il n'y
a en ce dit livret chose couchée erronée contre la
foy catholique ne préjudiciable à personne, o
protestation par ledit acteur qu'il ne veult et ne
vouldroit dire, faire, ne soustenir proposition,
sentence, conclusion ou aultre qui fust contre la
loy divine, ne qui tournast au deshonneur de
^
DES Gaules. 289
Dieu, de 1 église ou de personne, et, si aulcune-
ment a amplifié ses sentences , dictz ou escriptz,
supplie recueillir et prendre le bon, s'il y en a,
et laisser ce que verront estre superflu ou mal
couché, se submettant totalement à digne cor-
rection fraternelle et charitable, non envieuse ne
curieuse, et priant le Rédempteur garder et tenir
en joye et santé à jamais, durant le cours de vie
temporelle en ce monde, lesdictz lecteurs, au-
diteurs et aultres , ce que vueille et doint ce-
lui qui règne sans commencement et sans fin.
Amen.
Le content est riche.
Cy finent les Fleurs et Antiquitex, des Gaulles,
selon Julius César, jouxte les croniques.
Nouvellement imprimées à Paris
pour Pierre Sergent,
demourant en la rue N eufve-Nostre-Dame,
à V enseigne Saint-IS icolas '.
1 . Au verso du dernier feuillet se trouve une mar-
que qui n'appartient pas à Pierre Sergent. Sur cha-
que côté de la bordure carrée est un vers gravé eu let-
tres capitales, ce qui forme ce quatrain :
Enseigne, moy. mon. Dieu.
Que.lon.vouloir.je.face
Tanl.que.au. céleste. lieu
Je.puissc.veoir.la.face.
Le centre du sujet est formé par un arbre dépouillé de
ses feuilles et divisé en deux grosses branches qui
servent à encadrer une sphère arraillaire entourée
24o Fleurs ET ArsTiQuiïEZ dîisGaules.
des signes du zodiaque, et à l'intérieur de laquelle est
un crucifix , comme pour dire que Jésus-Christ est le
pivot sur lequel tourne le monde. Des deux côtés de
l'arbre sont, à droite, un berger avec sa houlette, et, à
gauche, un homme en bonnet et en longue robe; ils
ont la main sur un écusson suspendu contre l'arbre
par la poignée de la sphère ; sur cet écusson, un saint
Denis portant sa tête et les lettres I. D. C'est la mar-
que bien connue de Jean 'de Saint-Denis (cf. Brunet,
Manuel, t. II, p. 322 , et les marques de M. Silves-
tre, n» 84). La pièce de Lefèvre étant écrite en i532,
l'impression est postérieure ii l'époque pendant la-
quelle exer(;,a Jean de Saint-Denis, dont on ne connoît
de livres que de i5io à i53o. A quel litre Pierre Ser-
gent l'eniploie-t-il? Ce pourroit être seulement comme
bois et en façon de sujet, et je signalois dans ce vo-
lume même un exemple semblable de l'emploi d'un
bois antérieur, mais il est plus probable que c'est en
qualité de successeur.
■^.:i I
[L« Ucformation des Bninea de Paris fnicle
par les Lyonnaises^ et In Rcplicçne des Da-
mes de Paris contre celles de Lyon.^
'on a déjà vu dans ce Recueil une pièce
sauvée pour avoir été employée à for-
mer le carton d'une reliure; une édi-
tion au moins des deux pièces dont on
vient de lire le litre est dans le même cas, et, du
même coup, l'on en trouva trois exemplaires in-
tacts et non coupés. J'ai vu l'un dans la biblio-
thèque de M. Cigongne; l'autre étoit chez M. Le
Roux do Lincy et a fait partie de sa vente; le
troisième est, je crois, chez M. de LigneroUes. Une
autre édition de ces pièces, qui est conservée à la
Bibliolhèque Impériale et porte au dernier de ses
rectos la signature manuscrite de Guyon de Sardiè-
re,m'a paru antérieure, i.a première pièce, dont le
titre offre deux femmes debout, coupées dans deux
bois différents et ayant au-dessus, en caractères
d'impression : De Paris — De Lyon, est com-
posée de 8 pages en petits caractères gothiques
P. F. VIII. 16
2
2)3 i. A K K F»! K :,! A T I < > >'
ronds; elle a 23 lignes à la page, sans blanc en-
tre les strophes, et n'est pas sigiiaturée. Dans la
seconde pièce, le verso du litre olfre deux au-
tres femmes aussi prises de deux bois différents,
et le texte n'occupe que sept pages; il laisse le
dernier recto blanc, et les pages auroient Ti. li-
gnes si les strophes u'étoient pas séparées; le
caractère, également gothique, est gros , et Ion
croiroit avoir affaire à deux impressions bien
distinctes, si l'on ne voyoit à cette seconde pièce
la signature D. Peut étie ces pièces, contempo-
raines du séjour de la Cour à l.ycn, motivé par
la nécessité d'être plus près de l'Italie pour avoir
des nouvelles du Roi et de la guerre, ont-elles
toujours été imprimées ensemble, et peut-être
même sont-elles écrites par un seul auteur, qui a
fait semblant de se répondre pour profiter d'un
sujet tout d'actualité. J'en verrois presqu'une rai-
son dans la manière dont la réponse est non-seu-
lement plus faible, mais surtout plus courte, ce qui
se comprendroit très bien en admettant que ce soit
la même plume qui ait ainsi écrit et l'attaque et
la réponse; comme le thème est exactement le
même, et que les Parisiennes et les Lyonnaises
ne peuvent se renvoyer que les mêmes injures et
les mêmes reproches, il est tout simple qu'obligé
de se répéter, il ait été la seconde fois moins long
et moins vif. Dans tous les cas, le poëme a eu
du succès, et M. Brunet en a connu d'autres
réimpressions, qu'il a cataloguées dans son Ma-
nuel, aux mois Réformalion, Réplique et Rescrip-
tion (IV, 48, 68 et 69). L'une d'elles, probable-
n t: s î) A .M K s D 1". F\\ f; I s . 2 f 3
ment la dernière, poric le nom de Guilloiime
Nyverd, ce qui sulfil. même sans lavoir vue, fjour
savoir qu'elle doit être la phis mauvaise.
Il faut ajou 1er que M. Silvestre a réimprimé cette
pièce d'après une autre édition que les deux que
nous avons sous les yeux. Seulement elle est
réimprimée d'une façon singulière. Le premier,
le troisième et le dernier vers de chaque strophe
restent seuls de dix pieds; tous les autres sont
partagés eu deux, un de quatre et un de six syl-
labes. Je crois difficiiement que cette coupure
inusitée existe dans son original. Il est plus pro-
bable que l'éditeur, trouvant des rimes dans l'in-
térieur des vers, les a prises pour des finales, el,
sans voir qu'il avoit affaire à des vers équivo-
ques, a pensé faire merveille en divisant les vers
en deux pour se donner le mérite de les réta-
blir; c'est ne pas avoir de bonheur, et montrer
bien peu de connaissance des habitudes du temps.
Le (ac simili! inintelligent qui éloil alors à l'or-
dre du jour lui eiit été plus profitable : on n"au-
roit pas vu son erreur. Une chose qui prouve ce
que j'avance, non pas la forme réelle des vers, qui
est incontestable, mais la certitude que son ori-
ginal n'étoit pas comme il nous le représente,
c'est qu'à la fin de chacun de ses soi-disant pe-
tits vers de quatre pieds, il a mis une virgule;
c'est la virgule qu'au commencement de l'usage
de la ponctuation on ne mettoit ni à sa place
grammaticale, ni à la fin des vers, mais à la cé-
sure, pour marquer la coupe intérieure du vers.
244 l'A l'ÉFORMATIO?J
La Réformation des Dames de Paris
faicte par les Lyonnoises.
Dedans Lyon, où femmes sonl famées
Et renommées par leurs charivaris,
Fust ordonnes que celles de Paris
Seroient en lout par elles reformées i.
' our reformer vos estas tant divers ,
De maulxcouvcrs, notez ce qui s'ensuit :
Premièrement vos liuis laissez ouvers,
■Et à Tcuvers les genoulx découvers,
Droit et travers appelez le desduit;
Argent vous duit et du tout vous seduyt,
1. Dans la réimpression de Silvestre , cet avertis-
sement est précédé des mots : « Quatrain du seigneur
du Rouge et Noir aux lecteurs, «et suivi de: nL'auteur»
en tête de la pièce elle-même. On a déjà vu dans ce
recueil (III, n) ce nom du seigneur du Rouge et du
Noir en tête du Monologue ie.s Sols. Étoit-ce un nom
littéraire dont les contemporains connaissoientle sens
personnel , ou bien esl-ce un nom pris successivement
par plusieurs auteurs, ou même copié par les libraires?
D'où vient-il d'ailleurs ? Esl-ce la suite d'une montre
ou d'une momerie habillée de couleurs uoires et rouges,
qui pouvoient en même temps être le sujet du cri ou
proclamation et même de la farce? Ce sont autant de
suppositions sans preuves et de questions sans ré-
ponse , au moins actuelle.
DES Dames de Paius. 246
Ponl avez bruit qui n'est pas trop propice,
Car ce que faicles ce fait par avarice.
Parisiennes , qu'ainsi voz culz bardez,
Vous vous fardez pour avoir plus beau lainl ;
Nous vous pryoïis que plus ne nous lardez.
Mais regardez noz niolz entrelardez
Et les gardez , sans que rien soit enfraint;
Chascun se plaint cl dit qu'il est contraint.
Pour vostre train, rompre banque' en la ville;
Pour trop serrer on perl souvent l'anguille.
On dit partout que , pour vos grnns bobans ,
Sur selles, bancz, vous mettez cul nu vent;
Pour des pantoufles ou pour quelques rubans
Plusieurs gai lans, rongneurs, gratieux,gallans^,
Foullont dedans voire trou bien souvent;
Votre devant sera doresnavanl
Mis bien avant au royal me de Surie',
Puis que tels gens ont sur vous seigneurie.
Nul ne vaull rions qui ne se fait valoir;
Noble vouloir doibl lascher à cela.
Parisiennes, pour quelque bague avoir.
Comme on poult vcoir, et pour petit d'avoir.
Sans dire gare, chascun vous fait cela.
Puis ça, i)uis là , sans jamais dire : liola.
1. Rompre hanquo, faire banqueroute; en latin,
banquamiita. On a. dit banque , d'où bangucllc : banque
de chaisne ou d'haistre. Ducange , éd. Didot , I , 578.
2. Avant la rogne et la galle.
3. Cf. 1 , 149.
2 4(> i.A P. KFOr, îi ATiON
Courez, [courez] , vclà voslre ciilrogciil :
De voz personnes on fine à son d'argent.
Se on vous prie, prenez argent à sommes,
Ou f^ grans sommes, sans tant vous mettre au bas.
Solliciteurs, qui n'ont argent^ troys pommes,
Ce sont voz hommes, cl les vray genlilshonnncs.
Nobles personnes, vous chassez dos csbas;
Dessus vos bas, pour les vieux combas,
On voit à las monier gens bas percez,
Dont vos honneurs sont bientôt renversez.
Pour vos façons, on voil du temps qui court ,
Fuyr la court de Paris cf^ IVonticrcs.
Voire maiulien csl orgueilleux et lourt;
Pour faire court, tout mignon iVisquo et gourt
A nous acourt pour nos doulces manières;
Vous estes lièrcs, rebelles et routières.
Grandes ouvrières de mocque[r] en tout lieu ,
Mais qui trop mocque il est mocqué de Dieu.
Plus ne portez les pantoufles bridées^.
Mais desbridèes pour mieux faire clac-clic*;
1. A : vaillant.
2. Plutôt: es.
3. Les cliaussuros d'alors, taillées et ouvertes jircs-
qu'aussitôl au-dessus des doigts, laissoient voir la
chausse, etétoienl tenues sur le cou-dc-picd par une ou
plusieurs [lattesl'orniant brides, comuiC il y en a encore
aux souliers des très petites filles; en ôlant ces brides,
les chaussures devruoicul presque des mules, et par
là sonuoieut en marchant.
/). B : (lic-clac.
T)KS 1) A Al F S DF. PAIilS. 247
Par co ]ioirU là sonl iilustosl descliausst'cs,
Dos pieds osiécs, pour eslrc losL nionlccs,
liicn cschauffécs, dessus quelque challit;
Souvent on dit que pour prendre délil
Sur ung beau licl de paour qu'on ne le gasle ,
11 faut avoir nocl pied cl ncllc pale.
Ung temps qui fut, vous eusles de Lyon
Passe-FiUion ' pour [vous] bailler conduile;
De noz Uns tours vous montra ung million ;
C'est re.sguilloa et vray emcreillon ,
Plus que Villon^ à tel finesse duile;
Par grant poursuite à nous lavons réduite.
Et s'est instruicle à Lyon de nouveau :
Chascun oyseau doibi trouver son nid beau.
Vous conlrcfaictes du tout les Ytalicnnes;
Dea, Parisiennes, ce cas la fort nous griefve.
Damoyselles, marchandes, conrtisiennes ,
Jeunes et anciennes, noires comme Egyptiennes 3,
1. LaPasse-Fillon, femme d'Antoine Bourcier, mar-
chand de Lyon . que Louis XI lit venir à Paris en
faisant son mari conseiller à la Cliambre des comptes.
J'ai déjà cilé le curieux passage contemporain qui nous
a conserve ce l'ait, 1 , 299-300. On voit ici qu'elle re-
vint ensuite à Lyon.
1 Par cette place ;i la césure , qui est une rime, il
est évident qu'on primonçoit YiU'wn en mouillantles /,
et non pas Vilnn, comme on fait aujourd'hui. Le m.'me
changement s'est opéré dans Sulbj, dont on ne mouille
plus les l.
3. Bohémiennes.
Sont pracliciennes de se coiffer on gresvo ' ;
Le cueiir nous crève ; car un porleur dcGresve :',
Non vaillant fève 3, chargera à sa femme
Ung grant estai pour contenter madame.
Vous demandez les gorgias quarrcz^
Clolz et serrez pour chauffer la poiclrine ,
D'or et de soye dessus billcbarrez,
Corselz pressez cl chapperons fourrez ^
Troj) i>lus qu'assez, pour mieiilx faire la mine:
Orgueil vous mine , FoUic vous domine ;
Sur vous se fine le bien de vos marys:
C'est tout Testât des femmes de Paris.
Il fault avoir la robe d'escarlate
Que l'eslat gaste , pour mieux braguer à point,
1 . Cotgrave : « La grève des cheveux et les cheveux
départis en grève ; the shedding or shading of the
hair ; the parting thereof on the forebcad afler ihe old
fashion,» c'est-à-dire , je crois, la manière de répan-
dre SOS cheveux sur ses épaules , si fréquente dans les
tableaux du XV? siècle , et par là leur séparation par
une raie au milieu de la tête.
2. Autrement dit les anges de Grève, les portefaix
de la place de Grève, à Paris. Us se trouvoient là en
plus grand nombre, à cause du voisinage des jjorts de
débarquement des marchandises apportées par Seine.
3. Ne valant pas une fève.
4- Silvestre ■ frairez.
5. Inip. : Corselz fourrez et chapperons pressez.
Sil. : chapperons garensez.
DKS Dames de Pai; is. 249
De palenoslrcs d'ambre fin ou d'agasie'
Par langue plaie, qu'ainsi le jcniiin tlale^,
Faull à granl liasle avoii' largenl au poing.
Tel n'a pourpoint , ne robe, à ung besoing
Que par ce point ne taille mettre en gaige :
11 est très fol qui croit en tel langaigc.
Quand vous trouvez es fêtes et banquelz ,
Par vos caquetz cuidez qu'on vous reclame;
Pour caqueter cuidez faire conqueslz
Et pour boucqueslz3 parvenir aux conquestz
D'amour tout piesiz; mais cela est infâme,
El gardez famé pour fuyr tout diffame,
Car toute femme doibl estre aitrenipce :
ParoUe dicte n'est jamais recouvrée.
Jpocrites estes pleines de bigotages;
Varlelz et pages avez après la queue •* ;
1. Encor faut il, pour ma dame honorer.
Des paU'iioatrei Ui' jaytt ou coura!,
Ou de fin ami're, pour csire mieuli parée,
Car par pela sera bien décorée....
Es pntenostres oonvieni bi'anx sipniîunx d'or,
On qu'elles soieni toutes d'or on substance
El esniaillez de rouge cicr encor;
Si n'y fauU il esiiarirner son trésor
Car es signeaulx tanll qu( Iqne différence.
Olivier de la Marche, la Source d'honneur, Lyon,
Romain Morin, i532, feuillet 47 verso. Cf. dans
ce recueil , les Blanons domesligues de Corrozet , YI ,
267-8.
2. Qui flatte et trompe le pauvre sot.
5. Sil. : et par gands niusguetz (gants musqués).
4. Derrière vous, après la queue de voire robe.
2 5o La Hî:Ff! n m a t [(IN
Aux osgliscs ilz vous i'oul les niessaigcs,
Macquerclagos, sans craindre Dieu n'ymagcs ',
Dont tels oullragos faull que viennent en veue;
Sortez en rue , ne craignez d'estre veue ;
Car place dcue n'est le temple de Dieu :
Pour tel cas faire fault chercher aultre lieu.
De vos marys jouez à la pellote ^
Qu'est chose solte, dont deussiez avoir honle ;
Vosire babil , qui faulseté dénote,
Idiotz^ les note et du tout les assole ;
One de Mariotle fol ne tint si grand compte.
Chascnne dompte le sien et le surmonte ,
Comme on racomple, en très maulvaise guise;
Tel pluye vient du vent de la chemise*.
Vous faictes croyrc que de quines sont ternes.
Et de qualernes (pie ce sont ambesars^,
De vessies que sont claires lanternes^,
El de cavernes que sont belTes tavernes,
Où les qualernes y .ioue[7.] par hasars ,
Et que liéjiars se sont pelis poupars,
i. Ni les saintes statues qui sont dans Téglise , car
il n'est pas probable qu'il faille couper: ny maijei,
ni les piêircs.
3. A la balle.
3. A : Ydiod.
4. L'un de ceux qui figurent dans le Scnnoi joycu.v
des Quatre iVh.'.s du manuscrit La ValliÈre.
5. Le double as.
6. C'étoit déjà un proverbe. Cf. /c? Proverbes franco'.^
de M. Leroux do Lincy, 2" cdit.. I , ?(>-.
DES D A Ji i; n I) I-: P a n i s . 2 5 »
Ainsi quo mars ne vieiU point on karosuic ;
Menlerics composent voslrc ptohcsino.
Voz contenances sont par nous sincopécs
Et csclopées; pour voslrc gravilé
On vous nomme do Paris les poupées,
Paincles, tardées, do Grâce maucipécs,
Enveloppées de Folle Vanité;
Mondanité en a l'auctorilé;
Fragilité dedans ses liens ' vous mcine;
Mal advisc enduro tousjours peine.
Se nous bragons, nous le povons bien faire ;
Car noslrc affaire le peult bien supporter.
La court avons '^, qui nous est nécessaire
Pour nous refaire cl nostrc estai |)arfairc
El contrefaire, pour luieulx contrepi ter^,
On doibl noter que brnguc doil.l-* porter,
Pour conlcnler gens de voulenlé francbe;
Selon les bras on doibt faire la manche.
N avons-nous pas gens d"cglisc, gens d'armes
Faisans vacarmes par joustes et tournoss ;
i. B : lieux.
2. Ceci prouve qu'il faut rapporter la composition
lie ces piî;ces aux séjours de la Cour à Lyon pendant
les guerres d'Italie, c'csl-à-dire h la findu XV^ ou au
commencement du XVI siècle.
3. Le chapitre VIII des f'iga^rurex de Tahourot est
r.\Tt porliquc des conireptteries , toujours un peu na-
turalistes, comme il dit. Les Lyonnaises prennent
ici le mot dans ce sens.
4. Sil : fault.
202 La Rkfoiuj ATlo^
En noz fronlieios [se] doiinnU maiiiles alarmes ;
Pour loiiles armes , du dovanl sommes fermes;
Puis à lous termes reccpvons mainlz tournoys' ;
Françoys , Angloys, Lombards et Genevoys^,
Par plusieurs foys nous |iorlont du content^ :
Ung doulx accueil rend tout homme conlent.
Povoir avons de voz cas reformer
Et d'informer de voz bragucs haullainos ;
Le irain de cour nous a voulu nommer
A droit former, nos cdilz confermer
Poui- diffamer voz couslunies villaines ,
Combles et pleines de graus follies vaines
Toutes certaines d'une imperfection ;
A fauîx abus il faull correction.
Corrigez-vous , amendez voslre faicl ,
Ou par effet il y fauldra pourvoir ;
Laissez Teslal qui vostre honneur deffaict,
Onl et infaicl, de follie reiaict ,
Tout imparfaicl, clcr à apercevoir.
Debvez scavoir que nous avons povoir
El bon vouloir de reformer voz cas ;
^fous le feions, ou inourrons au pourclias.
Cy fine *• la reformnlion des Dames de Paris
faicle par les Lyonnoises ^.
1. Ecus tournois.
2. Génois; de Gênes et non de Genève.
3. De l'argent comptant.
/J. B : finist.
b. S. : Fin de la réformation.
DES Dames de Pauis. 2Ô'6
s EN su Y T
LA REPLICQUE FAICTE PAR Li-S
DAMES DE PARIS
CONTRE CELLES DE LYON'.
oiir replicqiicr à ce que avez dit
l'ar interdit, la responce notez ;
Nous reformer il vous est interdit ;
■ Parfaiet et dit sur nous n'avez crédit.
De droit cscript les coustumes liantoz,
Nombrez , comptez , mesurez , limitez ,
Et vous mettez de ce fait en amende ;
Car Droit le veult et Raison le commande.
Dcdens Paris, damoyselles , bourgoyses.
Donnes galloyses, seront privilégées ;
Le cueur avons de loyallcs Fran^oyses ,
Humbles, courtoyses, fuyans debatz etnoyscs;
Mais Lyonnoisessont toujours eshonlées,
D'honte domptées, de plusieurs fréquentées,
Et trop hantées pour porter ung bon fruict :
Ce n'est pas tout que d'acquérir grand bruit.
Puis que parlez si avant de noz fardz
Par noz brocardz vous ^ voulons brocarder,
1. S. : La responce et replicque faiclepar les dames
(le Paris contre la reformalion sur eulx faicte par les
Lyonnoises.
2. B : nous.
254 f"V 5> K !' 1, 1 c y t' i:
Premièrement loiiclnnt vo/. fiors iPErarJz
Sotz et cocjuars , geliez en plusieurs pars ,
t>ui sont cs|iars de loyaiillé garder ;
Pour bien laider sur vous fault regarder;
Sans plus larder, lors verres par eiïaict
Qui bien corrige doit corriger son faicl.
Ung chascun dit que pour or et argent
Vostre entregent vous vendez tout à plain ;
De decepvoir dictes que c'est art gent ;
Conte cl rêgenl vous rendez indigent,
Dont toute gent de vous se deuil et plaint,
Qui honneur ne craint, il doibt cstre contraint
Chargé , allainl de reproche et ditïame ;
Car chasteté doit abonder en femme.
Lubricité vous lient en son cercueil ;
Aussy Orgueil vous allraicl dens ses las ;
Mondanité faisl de vous à son vueil ;
Par véue d'œil et faintise d'acueil
Plusieurs ont deuil et en disent : helas !
Vo>tre soûlas en lin rend hommes* las,
Privez d't-sbal?. et navrez par douleur :
Ung faulx regard déçoit maint noble cueur.
Si nous bragons par noz bragues haultaincs,
Portant grans chaînes, vous en faull-ii parler?
Nobles sommes, el dames souveraines,
Humbles, humaines, de toutes vertus plaines;
Par monlz et places nostre bruyt [va] voler ;
1. Imp. : L'homme.
lî I. s I) A M H S 1) t. l* A l; I S. 2Ô5
On pciill aller rire, cliaiilor, galler,
Sans ravaller bobans ' comme constantes :
Mieulx vaiilt honneur que richesses ne rentes.
Touchanllacour,ne taisons pas granl compte;
De duc ne conte ne tenons rien qu'en frische ;
Gardez la bien , car elle vous remonte ;
Sur vous on monte ; par argent on vous dompte;
Comme on recompte, vous rendez cerf el biche ';
Povre ou riche, hljcralie ou siche ^
Ne vault pas miche, quant met son corps à pris;
En voz filèz les plus rouges sont pris*.
Denoz pantoufles vous parlez follement
Arrogammeni et en maulvaise sorte;
Si nous chaulsons sur le gay, mistement
El frisquement, pour estre proprement,
Honncstement, selon Testât qu'on porte,
Vostre cohorte à deshonneur s'apporte,
Comme on raporle çà et là, en tous lieux ;
Nul ne mesdii s'il n'est faulx envieux.
Touchant noz culz que voulez garsonner
El blasonner par voz sottes paroi les,
Hz sont formez ; riens n'y fauli façonner
Ne massonner, pour façon leur donner,
1. S. ; pompes.
3. Faul-il voir là uue allusion aux mœurs ita-
liennes?
3. Forme peu usitée de chiche.
4. B : Apris. Cf. ce recueil , t. I , p. 257 ; t. III ,
p. 26G, et t. V, p. 198.
2 5f) lj A HÉPLICQUE
Ne ordonner ; <;onhz vos fainnios ' paroilcs
Vous estes folles cl nsoz de bricollcs ;
En voz escolles n'a que fanlx exercice;
Que vous ansuyt de folie ( [s]i complice.
Vous recepvez toutes gens pour ostaigo ;
A bricf lan.Q;aige, vous prenez blanc el bis ;
Sur vous s'eslcnd le masculin lignaige ;
Jenne ou hors d'aage de vous reçoit Thominagc;
Pour ie truage tout prenez pro vobis ;
Pour voz abis et rominagrobis
Maintz alibis scrcbez trop deshonnestes ;
Au kalendrier on y met les grans festes.
Vers vous viennent diverses nations
Elmansions pour le faicl de la guerre ;
Pour les avoir vous fàictes pactions ,
Adjunclions de basses régions ,
Commotions de mettre cul à terre
Pour ce caterro qui riescend à grand erre.
Sans aller querre, des frontières de rains'^ ;
De telz honneurs tous voz coffres sont plains.
On cognoil bien voslre vouloir avare,
Qui se compare à feu qui brusie et ard ;
Ung gros maranc, ayant force denare"*,
Ou uiig messaire*, pourveu qu'il vous réparc,
1. B : sainctes.
2. Equivoque entre les reins et la ville de Reims.
5. Argent, deiiaro.
4. S. : iiiessare; c'est-à-dire le mcsser italien, le
messire français.
DES Dames de Paris.
267
Sans dire gare, d'amour lui monstrez l'arl;
En toute place < comme ung vieulx jaune lart ,
Sans aultre esgard , vous estes reclamées,
Lyonnoises, pour argent diffamées.
FlNIS^,
1. s.: Part, qui vaut mieux.
9. S. : Fin du réplique des dames de Paris.
P. F. Vin.
»7
a58
I.A Bell FTE.
IjO Bellete , par François de Clary ,
Albigeois.
Vous (]ui lirez ceste Bellete,
Gardez-vous bien de l'outrager,
Car elle a des dents pour venger
L'injure qui luy sera fête.
A Lyon, 'par Benoist Rigaud, 1078.
Avec permission^
I. In-«ode 8 ff. sous les signatures A-B.; 36 lignes
a la page. Au titre, la marque de Beuoît Rigaud; deux
femmes, tenant des couronnes , une palme et un livre
ouvert, aux deux côtés d'un médaillon, avec la devise :
Sit nomen Domini henedictvm. Les trois derniers feuil-
lets sont blancs; à l'avant-dernier, un bois d'orne-
ments entrelacés, dans le goût de ceux qu'on frappoit
à la même époque au milieu des plats des reliures.
La Bellete. 25P
Bellete, par François deClary, Albigeois'
ellcle, je voudrois pouvoir
Par quelque magique sçavoir
De dessous la poudreuse lame-
DeVergilc* r'appellerl'ame.
i. La Croix du Maine ne parle pas de Fran(.'oi5
de Clary ; DuVerdier n'en cite que cette Belette, qui
paroît être son premier ouvrage. Plus tard, il prit
parti pour Henri IV, et l'on connoît de lui des Re-
montrances au grand Conseil du Roy sur le rétablisse-
ment requis pour les officiers qui ont suivi la Ligue .
Tours, iSgi, et des Philippiques contre les bulles et au-
tres pratiques de la faction d'Espagne, Tours, ^b^^. Il
fut fait conseiller au parlement de Toulouse, et il dut
y mourir en 1616 ou en 1617, puisque le Père Lelong
a catalogué (III,33o33) l'Oraison funèbre de François
de Clari , conseiller du parlement de Tolose, par Pierre
d'Hoges, qui fut ensuite maire de Châlons-sur-Saôue,
Tolose, 1617, in-S". — Il n'est pas besoin d'ajouter
que dans son coup d'essai poétique, François de Clary.
comme tous les débutants , se traînoit dans l'ornière
de la mode de son temps. Iln'étoit alors pas un poète
qui ne chantât quelque animal ; l'on se souvient de
l'Alouette et du Frelon de Ronsard, du Chien et du
Chat de Du Bellay, etc.; et je m'étonne qu'il ne se soit
trouvé au 16^ siècle personne pour faire un recueil de
ces blasons de fantaisie.
2. Vergilius est, comme on sait, une forme archaï-
que, mais en soi parfaitement latine, et qui devoit
même être populaire. Dans la prononciation de nos
paysans, la même variante s'est perpétuée ; Virgile et
Virginie se trouvent souvent dans leur bouche à l'état
26o La Bellete.
Ou par la force de mes vers
Tirer Catulle des enfers ,
Comme jadis le brave Orphée,
Ayant d'amour l'âme eschauffée ,
Peut d'une Thebaine chanson
Desrober sa femme à Pluton,
Aftin que, comme sur la lyre
L'un a faict son Mouscheron bruire S
L'autre son Passereau chauté ,
Ainsi je dise ta beauté
Et la façon mignardelette ,
De laquelle, gente Bellette,
Tu t'estudies à chasser
Le soing et le triste penser,
Qui, pour un procès d'importance,
Me travaille dès mon enfance,
Quand , de la ville revenu
Triste et chagrin de voir tenu
Si long temps au croc mon affaire ,
Je vay regrettant ma misère ,
Et de mes souspirs redoublez
Fay que tous mes livres, troublez
De voir la douleur qui me presse.
Pour mieux tesmoigner ma tristesse,
Sont tous de poussière couvers.
de noms de baptême, et ne se prononcent jamais que
Veirgile et Veirginie.
1. Spenser, l'abbé Francesco Biacca et Voss ont
traduit le Culex en vers anglais, italiens et allemands,
et leurs imitations ont été réunies par le traducteur
frarfçois de ce petit poème, M. deValori, Paris, Mi-
cliaud, 1B17; in-18 de 387 pages.
La Bellete. 261
Toy , qui vois alors que les vers ,
Phœbus , et la sainte neufvènc ^ ,
Qui presse les bordz d'Hippocrènc,
Ne peuvent esloigner de moy
Le dur regret que je reçoy
De voir le printemps de ma vie
Subjet à la chicanerie ,
Et le bien et le temps perdu ,
Dellete , tu viens à desçeu ,
Et, du dous bruit de ta sonnette
Commençant à me fere festc ,
Gambades si mignardement ,
Si dextrement , si gentiment ,
Que seule tu as la puissance
De charmer le mal qui m'offence.
Or, pour te bien recompanser,
Je veux ton beau loz commancer,
Monstrant comme Junon première
Mist les Belletes en lumière. •
Lors que Juppiter amoureux,
Délaissant le séjour des cieux,
Erroit, tantost par un bocage
Et tantost le long d'un rivage ,
Et , en cent formes déguisé ,
Finement , sans estre advisé ,
Surprenoit quelque belle fée,
Qui , d'un chappeau de fleurs coiffée ,
Dessus le tapis d'un beau pré
De mille boutons bigarré ,
Prenoit plaisir, à la nuict brune ,
i. Les neuf Muses.
262 Ta Bellet e.
De danser aux rays de la lune,
Et faire de quelque bel aer
La forest voisine trembler,
Ravy de la beauté d'Alcmène,
Uc TAlcide la rendit pleine ,
Ayant par tiois nuiclz arresté
A l'ère ce filz , apresté
Pour estre un foudre de la guerre
Et de monstres purger la terre.
Jà la belle mère des mois*
Avoit ceint le ciel par dix fois,
Quand Alcmène, en groisse^ avancée.
De mal d'enfant fut si pressée ,
Qu'ayant travaillé par sept jours,
Mourante appelloit le secours
De Junon, pour venir soudaine
La délivrer de si grand' peine.
Elle y accourusl promplemcnt,
Non pour ayder l'enfantement,
Mais, se mettant dessus la porte,
Pressoit ses doigtz en telle sorte
Qu'elle alloit à l'heure estouffant
Ensemble la mère et l'enfant.
Lors Galanthis , jeune pucelle ,
Entre les chambrières plus belle,
1. La lune.
2. Le mot est dans Rabelais, à propos des veuves :
« Si au troisiesmc mois elles engroissenl, leur fruici
sera héritier du deffunct, et, la groisse congneue ,
poussent liardiment oultre, et vogue la galéc, puisque
la pance est pleine. » Livre 1, oliap. II [, fid. Jannet,
p. iG.
La Belletb. a63
Passa souvent et repassa ,
Si bien qu'enfin elle advisa
Junon qui, de long temps saisie
D'une secrette jalousie ,
Gardoit Alcmène d'enfanter,
Et, pour de ce travail Toster,
Vint destourner d'une iinesse
Les charmes de ceste déesse ,
Qui , voyant d'un habille trait
Tout son enchantement desfaii,
Ella pauvre Alcmène, accouchée,
D'un si grand fardeau despechée,
Sentist incontinent son cueur
Allumé de telle fureur
Que, prenant au poil la chambrière,
La terrassa par la poussière ,
Et, pour de ce tour se venger,
La fit en bellete changer.
Qui , au mensonge de sa bouche
Ayant mis sa maistresse en couche ,
Enfante par la bouche aussi * .
Mais Jupiter, voyant ainsi
1. Tout ceci vient d'Ovide, Métamorphoses, livre IX.,
vers 3o6-23, et c'en est même presqu'une traduction ,
comme on peut le voir par ces deux vers de la fin :
Quce, quia mendaci parientem jurtrat ore,
Ore parit
Antonius Liberalis, cité dans les notes de l'édition
Leniaire, IV, i io,nous a conservé une autre croyance,
plus digne encore de la naïveté de VAgnés de Molière,
celle que les belettes accoucliaient par l'oreille.
a64 La Bellete.
Galanthis mal recompensée ,
Sur elle a tout soudain versée,
Avec sa première beauté ,
Une plus grande agilité ,
Et le plus beau et le plus rare,
Qu'en son sein la Nature avare,
Sans y avoir jamais touché ,
Tenoit auparavant caché.
Mais dessus toutes les belletes ,
Que depuis la Nature a fêtes,
Bellete, tu vas paroissant,
Ainsi que l'argentin croissant
Parmy les plus clères lumières
De toutes les lampes nuitiéres.
Tu as le nez damoiselin ,
Pointu le petit muscquin ,
Les yeux brillans comme une estoile
Qui de la Nuit dore le voile;
Tout à l'entour de ton menton
Croisl un gentil poil l'ollcton ,
Et tes petites patelelies
Semblent des roses nouvelletes.
Ayants avccque la blancheur
Jointe une vermeille couleur;
Ton ventre est blanc comme une erniiue,
Et le dessus de ton eschine
Est d'un beau tanné, qui tousjours
Se tient poly plus que velours ;
Mais encore ta bonne grâce
Toute ceste beauté surpasse.
De ta sonnette le tintin
La Be llete. ^65
Me sert de resveille-malin',
Lorsque, secouant les oreilles,
Pour esludier tu m'esveillcs;
Que si quelquefois le sommeil ,
Coulant doucement sur mon oeil,
Fet qu'encor' au lit je ni'arreste ,
Tu me viens passer sur la teste,
Me mordant le nez doucement,
Et , si je ne sors vistement ,
Tu viens, et de tes gentes pâtes,
La lèvre et le menton me grates,
Tant qu'à la fin d'un pied léger
Tu me contrains à desloger.
Puis tu viens de mille gambades,
De mille et de mille passades,
Tantost en haut , tantost en bas ,
Cercher les plus mignars esbas
Que tu penses me pouvoir plère;
Ore tu prans une carrière ,
Si bien que sur quelque guerrier
Tu emporterois le laurier,
Et, après ta course parfète ,
Tu fais quelque haute courbète.
Sentant desjà que de mon œil
Tu en dois avoir bon accueil.
Comme un cheval bat la poussière,
Oyanl la trompette guerrière
1 . Carovagius fil, sur la fin du XV^ siècle, pour André
Alcial, un réveil qui sonnoit à l'heure marquée, et, du
même coup, battoit le fusil etallumoitla bougie. NoCl,
Dicl. des Inventions, i834, IV, 619.
2Ô6 La Bellete.
L'animer à courir hardy.
Ainsi ton courage, enhardy
De ceste pelile caresse ,
D'une agréable gentillesse ,
Mieux qu'un agile piéton ,
Te fel fère le limaçon ',
Pour monslrerque lu vaux aux armes
Les piétons et les gendarmes ,
Et, commençant à le mouvoir
Tout autour de quelque mouchoir,
Tu fais qu'admirant ta souplesse,
Mon âme à demy me délaisse.
Mais encor un plus grand plaisir
Se vient de mon esprit saisir;
Quelques fois avecques les mousches ,
Qui se mettent auprès de loy,
Tu demeures un petit coy,
Puis d'une aigûe denteletle.
Plus que l'albastre blanchelette.
Commences à les acrocher,
El, si lu n'en peux aprocher.
Tu leur bailles si bien la chasse
Que tu leur fais quiler la place.
Mais, las! qui pourroit raconter
Lesjeux que, pour me contanter,
Tu viens inventer à toute heure ?
i. C'est un ternie d'art militaire : « Limaçon, forme
de bataillon mouvant de gens à pied ou à cheval , se
tournoiant et figurant à guise de coquille de limaçon
— Faire le limaçon de guerre. » Le P. Philibert Monet ,
Inventaire det deux langues française et latine, Lyon.
i656.
orli
La Bellete. 267
Si tu es aux armes bien seure,
A l'eslude lu ne l'es moins ;
Mes livres en seront lesmoins ,
Lesquels si souvent tu feuillettes
Que , si le père des poêles
Me permet de prophcliser,
Tu viendras tes degréz passer,
Si lu as une maison telle
Qu'il faille y monter par eschelle.
Au reste, mon petit Bellon,
Quand je te tiens sur mon giron ,
De si long travail endormie,
Y a-il homme qui ne rie
De voir la diverse façon ?
Ores tu dors en limaçon ;
Or, estandant un peu la hanche ,
Tu montres une panne blanche;
Ores, ayant le dos tourné,
Tu monstres un velours tanné;
Tantosl tu dors toute eslandue ,
Tantost à ta corde pandue ;
Toutcsfois , pour ne t'eslrangler.
Venant soudain à t'esveiller,
A belles dens tu la vas prendre.
Que si, pour plus belle te rendre,
J'essaye à t'en vouloir coiffer,
Tu commences à piaffer,
Joyeuse de ceste coiffeure;
Mais , si je ne l'oste des l'heure
Que tu monstres à ton marcher
Qu'elle commence à te fascher,
Soudain par terre tu l'envoyés.
268 La Bellet e.
Te peignant jusque que tu voyes
Tes poilz estre jà r'adressez ,
Que la corde avoit hérissez.
Bref, icy je ne pourroy dire ,
Sans rire ensemble et fère rire.
Tes marques, tes sauts et tes bonds.
Qui a veu les jeunes moulons ,
Alors que la vermeille Aurore ,
Nous fesant le soleil esclore,
Feint le ciel de mille couleurs ,
Dessus Tesmail des belles fleurs,
L'honneur des prées printannières ,
Bondir à l'entour de leurs mères ,
Frisera plus tes sauteletz
Que ceux des gaillardz aigneletz.
Enfin lu es , belle Bellete ,
La plus gentille bestellelte
Et l'ouvrage le plus parfet
Que le ciel aye jamais tel.
Vray est que tu sens le sauvage
Alors qu'une petite rage
Pour quelque trop grand déplaisir
Contre quelqu'un te fet aigrir.
Mais, encore que la Nature
N'ait fête quelque créature
Bien accomplie de tout point,
Toutesfois nous ne voyons point ,
Fors en toy seule, qu'elle celle
De quelque couverture belle
Ce peu de mal qu'elle y a mis;
Car, pour défendre tes amis,
Tu forces, brave chevalière,
La Bellete. 369
Du basilisque* latannière,
Et, enflée d'un brave cueur,
L'estouffcs de ceste senteur,
T'achctant, au pris de la vie
Qui l'est soudainement ravie,
Une gloire qui florira
Jusques à tant que l'on verra
Du monde la grande machine
Périr d'une mesme ruine.
Pour la violette.
Fin.
1 . « Basilic, Basilique, Coquatris, serpant coronné,
fort venimeus ». Monet, i636»
270 Deux Chansons spirituelles.
Deux chansons spirituelles, Vvne du siècle
d'or m>enu ^ tant désiré. Vautre de l'assi-
stance que Dieu a faite à son Eglise , ai>ec
quelques dixains et huitains chrestiens ,
par les protestans de rei>angile de Nostre-
Seigneur Jesus-Christ , à la louange de
Monseigneur Lof s de Bourbon , prince de
Condé.
A Lyon, i562 *.
Chanson spirituelle du siècle d'or avenu ,
sur le chant de : Valphiniére.
oicy le lernps lanl prétendu
El aussi l'heureuse journée
Que nous avons tant aliendu ;
Donc joye sera démenée
I . In-S" d'e 8 ff. sous les signatures A-B ; 1 1 lignes
par page pleine. La ballade du Pape malade et les deux
épigrammes qui suivent sont seules imprimées en ita-
liques. Au bus d'une des pages de l'exemplaire sur
lequel nous avons copié cette pièce à Rouen (collection
Leber, n" 5983,) on lit, d'une main du XVI« siècla, la
signature : Claud'j Poucet.
Deux Chansons spirituelle*. 371
Par nous , car la chance est tournée ,
C.loire rendant au Dieu des cieux,
\L[ la paix nous est ordonnée
Do nosire roy 1res gracieux.
Chacun sait que , durant le temps
D'Henry et François', roys de France,
Plusieurs en a eu mal contons
Et ont enduré grand souffrance ;
Les Guisars, pleins d'outrecuidance ,
A y ans tout en gouvernement,
A ux Chrestiens faisoyeni grand nuisance,
Gouvernant tyranniquenienl.
Car Guise et le cardinal ,
Hommes cruelz et pleins de rage ,
Et plus fins que n'est un renard,
Tenoyent François comme en cage ;
En abusant de son jeune aage,
D'exécrables cas ont commis ,
Et , sous Charles , à faire outrage
Dans Vassy encore se sont mis*.
Mais le Seigneur, qui est tout bon
El des siens tousjours pitoyable ,
1. François II, mort le 5 décembre i56o.
2. Le massacre de Vassy, présidé par le duc de Guise,
arriva le i'"'' mars i56i. On peut voir, à son propos,
la série de relations et de pièces réunies dans les
Mémoires de Conde , tome 5, ly.'iô, p. iii-49, ayS-g»
3i6-7, 354-5, et le Martyrologe de Jean Crespin, éd.
de 1697, p. 557-61.
272 Deux Chansons spirituelles.
Envoya Loys de Bourbon
Afin leur eslre secourable\
Et tant a esté favorable
Que, malgré ce faux Antéchrist
Qui tant nous esloit dommageable ,
L'on presche partout Jésus-Christ.
François, esjouissons nous tous,
Puisque celuy qu'est la peste ,
Un tygre au millieu de nous ,
Se rend confus , baissant la teste ;
Plus n'est le temps que l'on s'arreste
Par crainte faire son devoir,
Ains que louer Dieu l'on s'apreste ,
Puisque bas est mis son pouvoir.
Le pape et tous ses suppostz ,
Cardinaux , aussi la preslraille ,
Tous confus perdent le propos ,
Voyans que Dieu pour nousbalaiile,
Et, ainsi comme il travaille ,
Contrains sont de nous confesser
Qu'en leur cas n'y a rien qui vaille,
Dont à bon droit les faut chasser.
Plus haut la teste ne levez
Comme vous avez de coustume ,
1. On sait qu'il se relira à Orléans le 1 avril; sa
déclaration se trouve dans le même volume des Mé-
moires deCondi, p. tit-ib.
I
Dkux Chansons spirituelles. >-Z
El plus l'innocent ne grevez ;
Vos forces s'en vonl comme escume,
Et plus vostre feu on n'allume ,
Car peu à peu grandement on le mine
Pour, en son lieu, celuy d'or avancera
D izain.
Ayant connu ^ la divine science
De Jésus-Christ, estant en son escole ,
Fol je serois de mettre en oubliance
Ce que cognois par sa sainte parole :
Car je say bien que rien n'est plus frivole
Que s'adonner à tant de vanité ;
Mieux nous voudroit cercher qu'est vérité
Et délaisser la science mondaine
Que, pour avoir au monde aulhorité,
Eussions aquis de nostre Dieu la haine.
Contre les abus des caphars.
Pour voz grans abus soustenir
Vostre cuisine plus ne fume^
Pour la marmite entretenir'* ;
1 . Il manque ici deux vers pour rimer avec mine et
avec avancer.
Q. Impr. : comme.
3. Il manque encore ici une rime.
4. Cf. le volume VII, p. i4i, h la noie, et celui-ci,-
p. 125.
P. F VIII. i8
274 Deux Chansons spikitlelles.
Plorcz , caphars , plorez , ploicz
Voslre malheur eu grand détresse ,
Car voicy les jours asseurcz
Que pour dueil nous aurons liesse ;
Jésus a dit en parolle expresse:
u Vous rirez et ilz ploreront ' .
Voslre joye sera sans cesse,
El la leur et eux périront. »
balade du Pape malade.
Le pape, estant au lit de maladie
El n'attendant que l'heure de la mort,
Si fasché est, de peur qu'on ne le die.
Qu'à l'empescher il met tout son effort;
Satan n'est loin qui luy donne confort^
Luy prometlanl espoir de reguérir :
« Ha, ha » , dit-il , a si losl me secourir
Vous me voulez , faites donc diligence
De faire lost cruellement mourir
Tous ses prescheurs qui son t nouveaux en France .
a Ou autrement c'est l'ait que de ma vie ;
Plus je n'en puis, je meurs en desconforl ;
Enragé suis de dépit et d'envie ,
Quand tous les jours j'oy faire les rapors
Que ses prescheurs deviennent les plus fois ,
Ayans espoir de me faire périr.
Ne sauroil-on de [la] sorle enquérir
i. Vx vobis quiridetis ntinc, quia lugebilis et flebilis.
Luc, ch. 6, ■verset 25.
Deux Chansons spirituelles. 275
Quelque moyen, par faveur ou puissance ,
Qu'on m'cnvoyast * dedans les eaux périr
Tousses preschcurs qui sonl nouveaux en France.
« Prés de mourir je suis, quoy que l'on die ,
Tant petit est l'espoir de mon support;
Car l'Escossois , l'Anglois, la Germanie ,
Jl'ont tous laissé, sans qu'ilz ayenl remorl;
Flamans, François, Espagnolz, sont d'accord
De me laisser, et n'y puis recourir ;
Leur bonne grâce je ne puis aquerir,
Tant grant vouloir ont me faire nuisance,
Si l'on ne donne aux lyons, pour les nourrir,
Tousses preschcurs qui sont nouveaux en France.
« Prince d'enfer, si l'on n'y remédie ,
11 est à craindre, et en fais grand doubtancc,
Qu'ilz gagneront en bref temps l'Italie
Tous ses prescheurs qui sontnouveaux en France. »
Huitain du siècle d'or.
L'aage de fer, tant souillé de souilleure,
Par trop long temps a régné longuement;
Celuy d'érain, qu'est plus beau sans souilleure,
N'a esté veu de nous aucunement;
Celuy d'argent ainsi semblablemeut
N'a esté veu de nous en évidence ;
Mais Dieu louer nous devons grandement
Quand laage d'or vient pour régner en France,
1. Irap. : m'envoyant.
276 Deux Chansons spirituklles.
Dizain du cardinal de la mine.
Le cardinal qu'on nomme de Lorraine ,
Ensemble d'aulres ce sont mis en devoir,
Sans espargner aucunement leur peine ,
Pour l'aage d'or nous empescher d'avoir;
Mais bien petit c'est trouvé leur pouvoir :
Car, malgré eux, la puissance divine
Si fort les cœurs de plusieurs illumine
Que Ton voit loin l'aage de fer chassé ^ .
Chanson spirituelle de Vassistance que Dieu a
faite à son église, sur le chant du psalme
i36.
;^ esjouissez vous en Dieu ,
'â Wj^ Fidèles en chacun lieu,
■^^ËCar Dieu pour nous a mandé
T^^^^é^ Le bon prince de Condé ,
Et vous , nobles protestans ,
Princes, seigneurs attestans ,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Vous avez promis la foy
A Dieu vivant et au roy ,
1 . 11 manque deux vers k ce dizain.
Deux (^iansons spirituelles. 277
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé,
Que la pure vérité
Sera mise en liberté ,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Capitaines, chevaliers,
Cerchcz palmes el lauriers,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Par vraye communion
Vivra France en union ,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Lorsque de captivité
Aurez noslre roy jette \
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé,
Ung chascun suivra la loy
De Dieu le souverain roy ,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
i. Les protestants, et le prince de Condé, à leur tête,
considéroient le roi comme prisonnier des Guises , el
prétendoient ne prendre les armes que pour défendre
son autorité.
■2y8 Deux Chansons spirituelles.
L'Evangile soil cogncu
Du plus grand jusqu'à menu ,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Le peuple chreslien rira ,
La Franco s'esjouira,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Desjà tremblent les pervers
Du monde par l'univers ,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Le complot pernicieux
Est cosfneu des envieux,
Car Dieu^pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Les tyrans sont amassez,
Mais ils seront tous chassez ,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Us se sont multipliez ,
iMais au joug seront pliez,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Dieu a pris la cause en main
Des siens contre l'inhumain,
Deux Chansons spirituelles. 279
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
0 tyran et grand boucher,
Va ta face tosl boucher.
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Du Roy jà partout on dit
Que tu as rompu ledit^,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Tu sentiras, sans nul si ,
Le massacre de Vassy ;
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Et de Sens la cruauté^
Auras la desloyaulé ,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
A Paris les porlefais
Sauront le mal que tu fais ,
1. Celui du 17 janvier 1665.
1. Sens, qui avoit pour archevêque le cardinal de
Guise, fut souillé, les 12 et i3 avril 1662, par des
massacres encore plus prémédités et plus atroces que
celui de Vassy. De Thou, livre XXIX; Mémoires de
Condé, tome III, p. 3oo.
28o Deux Chansons spikituklles.
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Les brigans seront pendus
Et leurs larrecins rendus ,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Ores sont mis en oubli
Ceux qu'ont juré sur l'oubli ,
Car Dieu pour nous a mandé
l^e bon prince de Condé.
L'un veut avoir les trésors ,
L'autre du monde sort hors ,
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Retirez-vous , cnnemys ,
Et bien tosl soyez amys;
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Vivre en paix et s'accorder
11 vous faut, sans discorder;
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Orléans tant renommé,
Dieu t'a choisi et nommé;
Car Dieu pour nous' a mandé
Le bon prince de Condé.
Deux Chansons spirituelles. 281
La noblesse que tu liens
Ce sont iidèlcs chresliens ;
Car Dieu pour nous a mande
l>e bon prince de Condé.
Venez, fidèles du Chrisl .
Tous pour chasser rAnlechrisl ;
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Qu'on chasse de toutes pars
i^es grans loups et leopars ;
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
Louons Dieu qui a tout fait
Et qui nous aide de l'ail ;
Car Dieu pour nous a mandé
Le bon prince de Condé.
F I N.
282
L'Obstination
UObstînation des Suysse.i
[par Pierre Gringorc].
l
elle pièce auroit dû figurer dans le
premier volume des Œuvres de Pierre
Grmgore, au milieu de ses autres pe-
1 tites pièces politiques ; mais à ce mo-
ment toutes nos recherches pour la rencontrer
avoient été vaines; depuis, il s'en est retrouvé
un exemplaire à la Bibliothèque Impériale, et sa
brièveté nous permetde l'insérer ici pour réparer
notre involontaire omission. C'est un in- 8'^ gothi-
que de 4 ff-; sur le recto du premier, on voit, au-
dessous du titre, le bois déjà décrit du roi en robe
et en toque passant en revue des soldats en cui-
rasse. Le texte commence au verso, et, si les stro-
phes n'étoient pas séparées par un blanc, la page
pleine auroit 20 lignes ; le dernier verso est blanc.
Quant à sa date, elle est facile à donner au moins
approximativement, les Suisses ayant cessé d'être
les mercenaires de la France depuis i5io, date
de leur alliance avec le pape et les Vénitiens
contrôla France, jusqu'au traité de Fribourg, con-
clu par François l'"'' en lôifi. Sans en avoir de
DES SUYSSES. 283
preuves bien positives, je croirais la pièce de
Gringore écrite plutôt sous Louis XII que sous
François 1'='', c'est-à-dire avant i5i2, et au com-
mencement de la querelle. La pièce de Gringore
est un manifeste, une adresse à l'opinion publi-
que, et par là même elle doit se placer comme
aux débuts de l'affaire.
V Obstination des Siiysses.
i Encas* Silvius, qui fut dit
Pape Pic*, en son escript prédicl
Que les Suysses sont fiers et orguilleux,
Au temps présent je n'y metzcontredict.
Car j'apcrçoy que par faicl et par dict
Plus queoncques maissemoustrent oultrageulx.
Bien est heureulx qui n'a que faire à eulx,
Comme ledict Pape Pie recolle
En sa nonante et quairiesmc epistolle^.
1. Imp. : Eveas.
-2. Enea Sylvio Piccnlomini, pape, sous le nom de
Pie II, (le 1459 à 1464.
3. Voici le passage de Sylvius, qui est en effet dans
la quatre-vingt-quatorzième lettre : Cancellariusscribit
mihi ex Constantia nullani spem esse concordiœ cum
Suitensibus; nam superbi natura homines non se
justitise cooptant, sed ipsam sibi iustitiam famulari
volunt, justumque id putant quod eorum phantasticis
est conforme capitibus, «beneque, inqnil Comicus, ho-
284 L'OliSTI ^ ATION
Suysses ingralz sont el plains davarice;
Joindre , adapter ne veuUeni à Justice,
Mais désirent la tenir comme serve ,
La desprisant et blasmanl son office ,
El, si quelqu'un contre iceulx objice,
Hz veullent bien que Justice leur serve.
Moins sont pileulx <^e n'est la loupce cervc
Eschauffée dedans le boys ramaige;
L'ouvrier souvent est congneu à l'ouvraigc.
C'est granl orgueil à telz bellicaleurs
De se dire des princes correcteurs ;
Car ignars sont et sans clericalure;
Hz se deveroient nommer explorateurs ,
Tirans, pervers, de bien d'aullruy rapteurs;
Fiers, merveilleux ilz sont de leur nature;
Se sont bestes qui cliarchent leur pasture
Sur roys, princes, bourgoys et populaire;
A gens ingratz il n'appartient salaire.
Gens eshonlez , plains d'orgueil et follye ,
mine imperito nihil quidquam injustius est, qui niliil
rectum putat nisi quod ipse fecit. »
(Ed. des lettres, Nuremberg, Ant. Koberger, i486,
in-4,P 7 verso. Dans les œuvres, Bâle.Henricus Pétri,
in-f>, éd. i55i et iSyi , p. 581. On a vu avec quelle
exactitude Gringore vient de traduire la première par-
tie de la phrase de Sylvius ; il a fait sa sixième stro-
phe avec le reste, en prononçant a juste titre le nom
de Térence , car la citation de Sylvius reproduit
avec quelques changements les vers 99 et 100 des
Adelphes.
DES SUYSSES. 285
Par trop avez rançonné Itallye ,
Pillé Milan sans droicl et sans raison,
Et vous semble que France demolye
Sera par vous et de tout abolyc.
Sans cogiter' que faictez mesprison,
Vous ne faicles envers Dieu oraison ,
Mais vous semble qu'il soit subject à vous ;
Riens pire ne est que les obstinez foulz,
Vostre vouloir est indiscret, muable ,
Riens ne jugez juste ne raisonnable
Kt desprisez gens doctes, scienticques;
Vous ne croyez, comme gens mal iraiclables ,
Que ce qui est confermé sans notables;
Avez testes folles et fantastiques,
Le droict chemin laissez , et voyes obliques
Voulez suyvre; trop tenez de la lune ;
Tous- hommes sont en dangier de Fortune.
Par trop allez vostre orgueil eslevant ;
Car Therence le souslient en prouvant
Qu"il ne est homme plus injuste de faict
Que cil qui est ignare , non sçavant ,
Et luy semble, soit derrière ou devant.
Qu'il ny a riens bien faict s'il ne l'afaicl ;
Suysses, Suysses, congnoissez le forfaict
Que commectés faisant à aulruy guerre ;
A ung mouton n'est requis cinq piedz querre^.
1. Inip. : cogitez.
1. Imp. : Tons.
3. Cf. ce recueil, t. IV, p. i55.
286 L'Obstination
Mais qui vous meult venir descendre en France,
Voulans tenir les princes en souffrance ,
Cuydanl gasler une province telle ;
C'est follye avec oultrecuydance
Et que n'avez de raison congnoissancc ;
Chascun sçail bien que n'y avez querelle ;
Vraye science , acquise ou naturelle ,
Vous prisés moins que irraisonnables bestes ;
Folz font ainsi qu'i leur monte à la teste.
0 cueurs félons derogans à noblesse ,
Qui appelez par folle hardyesse
Dessus princes avoir la seigneurie ,
Desprisez vous leur vertu et proessc,
Et que leurs cueurs, rempliz de gentillesse,
Ne combatent vostre gendarmerie?
Estimez vous si peu chevalerie
Qu'elle ne soit* soy venger disposée 2?
Par ignoraus science est desprisée.
Comme le loup hors du boys se transporte
Quand il a faim , espérant qu'il rapporte
Beste ou oyseau de quelque pasturage ,
Suysses pervers assemblent leur cohorte ,
Des monlaigues partent en ceste sorte ;
Leurs proyes prennent en villes, cours, villages
Et ne visent à la perle et dommaige
Que au peuple font ne qu'ilz ofi'enccnt Dieu.
Là où Force règne, Bon-Droicl n'a lieu.
1. Imp. : sçait.
2. Imp. : disposa.
3. Imp. : ou villages.
3
DES SUYSSES. 287
Bien congnoissez que, quant ung chien a fain
Se on luy donne quelque morceau [de] pain ,
Quant Ta mangé, d'autre en vient demander;
Tout en ce point font Suysses pour certain ;
Se argent ont huy , ils en vouldront demain ,
Par trop veuUcnt les Suysses gourmander ;
Si est requis de leur faire amender,
Puisque chacun leur orguel apperçoyl ;
Le fol ne croyt jusques à ce qu'il reçoyt.
En lieux sacrez Suysses mectent les mains;
Abbés , nioynes , preslrcs et chappelains ,
Baient, pillent , rançonnent et molestent ,
Et sont si fiers , cruelz et inhumains ,
Qu'i viollent abbesses et nonnains ;
Des corporaulx et chasubles se vestenl ;
Les biens d'autruy injustement conquestciit;
De rappine vivent et de larecin ;
Si Dieu acroit, il paye en la parfin.
Dedans villes rançonnent les marchans ;
Les bledz et fruictz gastenl dessus les champs ;
Chairs, vins happent sans demander combien ;
Les simples gens de leurs glaives tranchans
Navrent , percent, tant sont fort non sachans,
Et brief en eulx il n'y a aucun bien ;
Or ne peult on sur iceulx guigner rien,
Par quoy l'on craint à telz paillars combatre ;
L'orgueil des folz par vertu faull abballre.
Ce sont tiraus plains d'opprobres diffames
288 L'Obstination
Qui ne craignant meurtrir, dampner^ leurs âmes,
Car conduictz sont par les esprilz malins ;
Leur desduicl^ est à faire veufves femmes
Et se mirent à desflorer les dames ,
Desheritans pupilles , orphelins ;
Garder les fault de venir à leurs fins ,
Car le dangicr y seroit périlleux ;
Riens n'est pire que le povre orgueilleux.
Nobles , princes , gardez 3 de vous laisser
Assubgeclir, fouUer ne intéresser
Par les Suysses, gens avollez , sans terre ;
11 est requis leur orgueil rabaisser.
Ou tellement vous vouldront oppresser
Que incessamment ilz vous feront la guerre •,
C'est leur mestier, autre n'en veuUent querre ;
Faicles que de eulx il ne soit plus memore;
Cil qui ce fait aigneau, loup le dévore.
G rosses testes , sans sens , lourdz et labilles,
R obustes, faulx, varians, très mobiles,
I ndiscretz, folz, par argent subverlis*.
N 'espérez pas que par vous , serfz servilles ,
G ens, qui sont frans, voulez assubgeclir;
O rgueil conduict larrons mal adverlis ;
R ayson ne ayment , à Discorde ont reffuge ;
E n la fin Dieu pugnist; c'est le vray juge.
1. Imp. : dampnez.
1. Imp. : Leurs deduictz.
ô. Inip. : garder.
4. Comme à cause de l'acrosticlie, il ne peut pas y
avoir de vers sautés, il faut de toute nécessité mettre
DES SUYSSES.
289
au participe pluriel les deux infinitifs du texte : /lub-
rerlir et assubgectir. La phrase , malgré cela , ne sera
ni beaucoup plus complète, ni plus justement con-
struite; mais advertis aura la rime qui lui manquoit.
I'. F. Mil.
»9
ago SUPERFLUITÉ DES H/VBiTZ
Exlraict d'un petit traicté contenant soixante
et trojs quatrains sur le faict de la refor-
mation de la superfluité des habitz des
dames de Paris, et comment elles se doii'ent
Jionnestement goui>erner. Composé par
un nommé Alphonce de Beser, jadis abbé
de Livry, à la requeste de sœur Alix^ lors
recluse aux Sainclz Innocentz, Ledict
traicté trouvé en la librairie de Vauluy-
sant^ entre plusieurs cayers de parche-
min attachée ensemble.
Etienne Forcadel publia en i548, à Lyon, chex
Jean de Tournes, son recueil de vers intitulé : « Le
chant des Sireines , avec plusieurs compositions nou-
velles », qui en sont la plus notable partie, puisque la
pièce des Sirènes , placée la première , est asscE
courte. La même année, Gilles Corrozet réimprima ce
recueil à Paris en un élégant petit volume ( in-i6
de 79 feuillets paginés, plus un feuillet pour sa mar-
que) que nous connaissons à la bibliothèque de l'Ar-
senal. Mais, sous le titre courant de : Autres composi-
tions, qui commencent au feuillet 64, Corrozet a aug-
menté le volume de quelques pièces diverses. Nous
DES Dames de Paris. 291
eu extrayons la plus importante, écrite à l'imitation
des Commandements de Dieu et sur les mêmes rimes ;
peut-être même n'a-t-il fait que la réimprimer.
Quant aux allégations contenues dans le titre qu'elle
porte chez Corrozet, il est impossible d'y ajouter la
moindre foi. Vauluysant, sur le territoire de Lailly-
sur-Vanne, à quelques lieues de Sens (cf. Gallia
Christiana, XII, col. 35i-6), est bien une abbaye,
mais , dans la liste des abbés de Livry-en-Launoy
(Ibid. VII, Eccl. Paris., col. 328-47), il n'y a ni Beser
ni Alphonse. En même temps il est parlé, dans la pré-
face, de l'antiquité du langage comme se sentant en-
core des Goths chassés depuis peu de la France. La
plaisanterie est assez forte, après qu'on a prononcé le
nom de sœur Alix , recluse aux Innocents. L'époque
de celle ci est bien connue par ce passage des Anti-
quités de Paris de Dubreul (p. 622-3 ), à l'article de
l'église des Innocents :
" En la chapelle Notre-Dame, il y a un tombeau de
bronze, élevé de terre d'environ de pied et demy , sur
lequel est couchée la représentation d'une religieuse
qui tient un livre ouvert, autour duquel est gravé ce
qui s'ensuit en vieille rithme :
En ce lieu gist sœur Alix la BourgoUe(laBourguignonne?)
\ son vivant recluse très dévote.
Rendue à Dieu, f-mme de bonne vie ,
Eu cest hostel voulut estre asservie;
Ou a régné iiumbleinent [et] longlpœpt
Et demeuré bien quarante-six ans
En servant Dieu augmentée en renoin>
Le roj Louys, unziesme Je ce nom,
Considéranl sa très-grande parfecture,
A faict lever icy sa sépulture.
Elle trépassa céans , en son séjour.
Le dimanche vingt noufiesme jour
Mois de j'iin , mil quatre ceints soixante et six.
Le doux Jésus la mette en paradis. Amen.
29-i SUPERFLUITÉ DES HABITZ
« Icelle s'estoit rendue a l 'hospital Saincte-Catherine,
enla rueSainct-Denis, et y avoit faict profession; mais,
le désir luy estant pris d'une vie plus estroitte, elle
fut enfermée audit liosjiital en une chambre haute
l'espace d'un an durant, pour faire essay si elle pour-
roit vivre recluse. Puis l'an révolu , elle se transporta
au cimetière des Saincts Innocents et fut enfermée en
un petit logis qui estoit proche du grand portail de
l'église desdicts Innocents à main droicte, oii se tient
aujourd'hui le vicaire d'icelle église, et , pour remar-
que, se voit encore un treillis en une petite fenestre qui
a veue dans l'église, par où elle entendoit la messe et
le service divin. »
D'ailleurs, n'eût-on pas ce témoignage, il seroit tou-
jours certain, par le style et par les détails du costume,
que la pièce ne pourroit remonter plus haut que l'extrême
fin du XV^ siècle ; elle pourroit même tout aussi bien
être regardée comme de la première moitié du XV!*^
siècle, et l'on me prouveroit même la paternité de
Corrozet que je m'en étonnerois peu.
A. de M.
Au Lecteur,
e te prie , lecteur mou amy, ne t'en-
nuyer en la lecture de ce présent vo-
ilume, le voyant plein de gros et rude
1^) langage et assez mal rithmé, mais en
cela et eu toutes autres faultes luy vouloir favo-
riser, en excusant le bon Père, autbeur d'icelle,
tant pour rantiquité et infélicité du temps auquel
il a esté composé , qui n'esloit encores purgé de
la barbarie des Golhz, lesquelz peu auparavant
eussent esté chassez des Gaules , comme aussi
DES Dames de Paris. 298
pour l'integiité et bon zèle diidict autheur, qui a
plus labouré à la gravité et poix des sentences ,
qui est ce qui vivifie, qu'à l'ornement du langage,
qui occit, comme parfaitement cognoistras si ei)-
tentivement poursuys la lecture d'icelle. El à
Dieu.
eulx lu bien sçavoir que devras
Faire el fuir doresnavant,
Et de quelz habilz t'orneras;
L'autheur le dira , Dieu devant.
Premièrement ne porteras
Carcans dorez * ne jazerans -,
Soit en festins , ne quand gerras 3,
Ny ces pompes tant apparens.
Après , tes queues couperas ,
J'entens des coites seullement.
Lesquelles ne rebrousseras
Par la doubleure aucunement*.
i. Carcan, collier.
2. Chaîne d'or, tissue de mailles plates, couchées
et entrelacées à guise de cotte de mailles. Inventaire
des deux langues , laline et française , par le P. Monet,
i663.
3. Quand tu seras couchée sur ton lit pour recevoir
la visite de tes amies, après tes couches.
4. C'étoit une des grandes modes du moyen âge de
doubler les vêtements , l'nbes ou manteaux , d'une
étoffe différente; on les retournoit en les relevant, et
294 SUPERFLUITÉ DES HABIT Z
Sauf pourtant quand à pied iras
Aux Vertus* ou peu plus avant,
Où ton enfant visiteras ,
La trousser pourras par devant'.
Mais de gorgeretz'^ n'useras
Ne de barbute^ aucunement;
l'.ien mettre autour du col pourras
Ton mouchouer au parlement.
Tout le parfum contcmneras.
Car il est par trop acoinctant,
Et neanlmoins sentir pourras
Lavande et souchet*, dont est tant.
l'on montroit alors la doublure et le vêtement de des-
sous.
1. C'est-à-dire Aubervilliers , dont l'église, connue
sous le nom de Notre- Dame -des -Vertus — vertus a
là le sens de miracles — étoit célèbre par son pèlerinage.
Voir entre autres les Antiquités de Paris deDubreul. 11 y
avoit a Paris une barrière des Vertus à droite de celle
Saiut-Denis ; elle étoit dans le faubourg Saint-Martin,
au bout de la rue Château-Landon.
•2. « Gorgerete : linge façonné en gorgerin (pièce
d'armure couvrant le col d'homme de guerre), à cou-
vrir le col et la gorge des femmes. » Le P. Monet.
3. Barbute est un habillement de teste fait en façon
de domino, masqué et non masqué, qu'on porte par
les champs l'hiver, quand il fait grand froid, vent
verglassant, ou quand il neige. Nicod.
4. Souchet long, vulgairement souchet odorant : Cij-
jierus longus de Linné; croît sur le bord de l'eau ou
dans les fossés. « Ses racines ont une odeur aroma-
tique agréable, ce qui fait que les parfumeurs les em-
DES Dames de Paris. 296
Flambes ' aussi dedans tes draps
Y meure pourras hardiment,
Mais roses seiches* ne tiendras
Que pour linge ouvré seulement.
Aussi le sage Gorgias 3
Te défend très eslroictemenl ,
Tant en coUetz qu'en gorgias*,
La pourfilleure et passement.
Trop bien ton collet doubleras
De canepin ^, qui dure blanc;
Ainsi la loille espargneras
Et temps qu'on pert en les doublant.
ploient comme parfum , après les avoir réduites en
poudre. wDict. d'histoire naturelle, Paris et Strasbourg,
in-80, XLIX 1827, p. 5o2.
1. Ancien nom du lis jaune. La flambe figure encore
dans la Guirlande de Julie.
2. Provins en faisoitet en fait encore un grand com-
merce.
3. Voilà un des sept Sages de la Grèce employé bien
àiiropos; mais aussi c'est sa faute : pourquoi fait-il
une si belle rime?
4. « Bande richement étoffée h parer le bas de la
gorge des femmes. » Le P. Monet.
5. « Canepin, petite pelure, prise du dedans de l'es-
corce du tillet, ou du dehors de l'escorce du bouleau,
en quoy les anciens escrivoient. Aussi ce que les
peaussiers lèvent du dessus d'une peau de mouton pa-
rée, et est communément fort blanc et moui délié. »
Nicod. C'est le second sens qui est employé par notre
poète. On va voir qu'autrement, pour soutenir les col-
lets, on les doubloit d'une forte toile.
296 SUPERFLUITÉ DES HABITZ
Manches frazées n'espargneras
Ne des chemises rien servant ;
Fais de plaines* que porteras
Sans bouffer tirer en avant.
La vertugaile abhorreras*,
Si tu veulx vivre chastement ;
En manteau ne pelisse iras
Couverts de soye aucunement.
Mais , quand le froid redoubteras ,
Fay, d'un meschant lange à Tenfanl,
Un gros surcot , que vesliras ,
Non pas un habit si bouffant.
Loups serviers qui enflent les bras,
Martres, hermines , cher coustans ,
Fusses-tu du sang Ficrabras,
Ne porteras en aucun temps.
Mais, si as mary maistre es artz
Et qui soit sire en parlement ,
Ventres et gorges de renardz ,
Menu ver te soit parement.
Robes fendues ne porteras ,
Sinon en deux cas seulement ,
Hors mis quand malade seras.
Car ce t'est lors allégement :
1. Fais des manches unies. De ce qui précède il ré-
sulte que noire bourgeoise devait ne pas porter de
Chemises, usage qui ne se répandit qu'au XVI'^ siècle.
2. Ce recueil a donné des pièces sur les vertugalles.
DES Dames de Paris. 297
Le premier est quand tu plieras
Ta lessive, et puis le suyvant
Sera quand les pourccaulx tueras
Deux ou trois jours devant l'Advenl,
El note que n'y employeras
Drap que d'un gros gris de Rouen ,
Ou lequel trop mieulx aymeras,
De couleur de l'italien ^
Le dimanche une robe auras
De drap , de prix tant seulement
De troys francz , encor que payeras,
Sans crédit faire, promplement.
Mais, les bons jours, avoir pourras
Une aulire mieulx te reparant,
Et en cela n'excéderas
L'cslat de la femme apparent.
Gardes toy , d'autant qu'aymeras
Eslre de bon gouvernement,
Porter, comme un tas de haras ,
Les chausses comme un allemant;
Mais les vieilles retourneras ,
A martingalle ou autrement"^,
1. Il faut prononcer ilalian.
2. « Gargantua, doublant qu'on ne trouvast à l'heure
chausses pour ses jambes, doublant aussy de quelle
façon inieulz duyroient audicl orateur, ou a la mar-
tingualle, qui est un pont levis de cul pour plus aisé-
298 SUPERFLUITÉ DES HABITZ
De Ion mary , dont tailleras
Des chausses pour toy largement.
Lesquelles tu n'attacheras
De soye prodigallement.
Mais de lisières* les lieras
De drap, qui durent longuement.
Escarpins sans courroye et las ,
Dont les maris no sont conlentz ,
Fusse lu Diane ou Palas,
Deft'endons comme exorbilans.
Dea, des souliers de vache auras
Et gros patins, que ne deffendz ,
Qu'au samedy gresser - feras
Avecq les souliers des enfans,
Tes clefz au coslé porteras ,
Fors de la cave seulement,
ment fianter , ou à la marinière pour mieulx soulaiger
les roignons, ou à la Souice , pour tenir cliaulde la
bedondaine, ou a queue de merluz de peur d'escliauf-
fer les reins, luy feist livrer sept aulnes de drap noir
et troysde blanchet pour la doubleure. » Rabelais, li-
vre I, chap. XX, éd. Jannet, t. x. p. 61.
1. Lisière, le bord des pièces de drap ; on en fait
encore aujourd'hui des chaussons.
■2 . Les paysans , surtout ceux qui ont affaire à un
pays humide , graissent encore leurs souliers ; dans
les villes, on a le cirage et le vernis, qui ont succédé
au cirage à l'œuf, usité avant la Révolution.
DES Dames de Paris. -^99
Pour donner vin, quand n'y seras ,
Aux flaconniers * abondamment,
Et icelles envelopperas
De cuyr ou autre muniment;
Par ce moyen disposeras
Ta colle à durer longuement.
Autres lapis et ciel n'auras,
Pour faire à ta couche ornement ,
Fors de roulleaux, que tu tendras
De verd et rouge seullemeni.
Et reprouvons tous ces fatras
Dont le monde est plein et flagrand ;
Bien pendre 2 à ton chevet pourras
Le tableau feu la mère grand ^.
Et aussi lu n'ignoreras
La caquetoire * enlrelenant ;
Et un benoislier n'oublieras.
Près du licl tant bien advenant s.
I. Aux buveurs, à ceux qui auront soif.
3. Inip. : prendre.
3. Est-ce le portrait de la grand'nière? Je croirois
plutôt que c'est un tableau de piété provenant d'elle.
4. « Caquetoire, le lieu où se rencontrent les fem-
mes pour parler ensemble, comme un moulin, un
four, une réunion de commères; aussi le siège sur
lequel elles ont coutume de s'asseoir dans ces sortes de
réunions.» Cotgrave.
5. yui fait si bien à côté du lit.
l
3oo Superflu iTÉ des habitz
Chaise à dossier de bois iras
Four fendetueiP bien apparant.
Que du limignon^ frôleras ,
Comme aussi fault le demoiivant.
Et d'heure' à la garde apprendras,
Nonobstant son émolument ,
Ton mary ne mette en tes draps
Fors après ton relèvement*.
Au voisin ne refuseras
Chose dont il soit indigent,
Et tout, fors ton cors, presteras ,
Jusques à ton or et argent.
S'il te fault, pour quelque trcspas,
Porter le dueil de ton parent ,
Fay que de ce dueil ne soit pas
De luxure un signe apparent.
1. « Fauldetueil est une espèce de chaise à dossier
et à accouldoirs, ayant le siège de sangles cntrelas-
sées, coQvertes de telle estoffe qu'on veut, laquelle se
plie, pour plus commodément la porter d'un lieu à un
autre, et est chaise de parade, laquelle on tenoit an-
ciennement auprès d'un lict de parade, etc. » Nicot.
•2. Le lumignon , champignon de noir de fumée qui
se forme au sommet de la mèche d'une chandelle allu-
mée qu'on a oublié de moucher.
3. Tout aussitôt, de suite.
4. De se refuser au profit qu'elle pourroit tirer de
sa complaisance pour le désir de son mari.
DES Dames de Paris. 3oi
Quand ton propos affermeras ,
Ne pren que enenda pour serment ;
Brique trop bien lu jureras ,
S'on te veult laslerniollement^,
Prothenotaires2 ne hanteras.
Si tu fais noz commandemens,
Et leurs dizains ^ n'escouleras,
Car ce ne sont qu'enchantemens.
Ains à l'église porteras
Un gros chappelet d'ossemens •»,
Où d'autres dizains^ trouveras
Plus propres pour ton sauvement.
Pareillement suyte n'auras;
Comme feu ta mère, humblement
1. Si on veut te faire des attouchements et des ca-
resses.
•1. Les protonotaires en France avoient tout le temps
de coqueter ; ce n'étoit, en effet, qu'un titre sans fonc-
tions, que la cour de Rome se faisoit un vrai plaisir
d'accorder pour un peu d'argent.
3. Leurs galanteries riméesen dizains.
4. En os, et non pas en ivoire ou en autre matière
encore plus précieuse.
5. Les chapelets sont divisés en cinq dizaines de grains.
Au XVe et au commencement du XYI*^ siècle, on por-
toit, soit à la ceinture, soit au doigt, parle moyen d'une
bague, un seul dizain de grains plus gros, qu'il suffi-
soit de recommencer pour tenir lieu d'un chapelet com-
plet. Cf. \es Blasons domestiques, VI, 267.
302 SUPERFLUITÉDESHABITX |
î
Porte les Heures soubz ion bras
Vcstues d'ostade* à gros fermant''.
Aussi point ne desdaigneras
Faire après toy diligemment
Porter le panuier soubz le bras
Au marché, pour l'espargnement.
Ta quenoille et rouet auras
Pour singulier esbatement,
Et dans ton moilloir^ tremperas
Tes doiglz pour filer proprement.
Puis quelque fois visiteras
Ta cave et grains soigneusement,
Ou de ton mary referas
Quelque sien vieulx habillement.
1. Etoffe commune. On aludauslaLégendede Jean-
le-Blanc :
Et pardessus sa grand' manche
Passe un bracelet bien large
D'ostadine ou bien de sarge.
Dans une des farces du manuscrit La Yallière, on
trouve aussi :
0 que la femme estoil heureuse
Et riche qui, au temps passé,
Portoit en son cul rebrassé
De belle sarge ou ostadine.
« Ostade; the stuffe worsted, or woosted ostadine;
sattin of Cyprès. «
2. Voyez le Glossaire de M. de Laborde, au mot Fer-
moir, p. 3i4.
3. « Mouilloir, petit vaisseau où les fileuses trem-
pent leurs doigts. » Cotgrave.
■ri
DES Dames de Paris. 3o3
Je le permelz , quant fileras,
Chanter , non pas follastrcmeni,
Ces quairins^ mais dcgoiseras
La Peron7ielle plainement ;
Et ausi ne reprouvons pas
Allons, allons , gay gayement ,
Sus , Bastienne , pas à pas ,
Dy moy, More, aussi la Normanf^.
1. Impr. : Après quatrins.
3. La Péronnelle étoit une chanson très-célèbre,
et M. Ratliery connoît plusieurs chansons en tête des-
quelles elle est indiquée comme timbre de cette façon ;
Sur le chant : A vous point veiila Peron/ielle, ou simple-
ment : Sur le chant de la Péronnelle. On en trouve le pre-
mier couplet dans la Comédie des Chansons (Ancien
théâtre français, éd. Jannet, IX, 129).
N'a vous veu point la Perounellc,
Que les gensd'armes ont emmené?
Ils l'ont habillé comme un page,
C'est pour passer le Dauphiné.
Notre pièce vient prouver qu'elle est beaucoup plus
ancienne que le XYII^ siècle; un autre témoignage
l'attesterait encoi'e , c'est sa mention sous le titre de
la Péronnelle dans l'énumération de chansons à danser
recueillies dans le chapitre xvi des Navigations de Pa-
nurge. La patience du More est citée dans la même liste,
mais la chanson du Pape à la question , publiée dans
le Bulletin de la société du protestantisme français, X ,
1861, p. 222, est sur le chant : Dis-moi, More, par ta
foy; celle-ci est bien la nôtre, qui avoit nécessaire-
ment, comme celle qu'on met sur son air, des vers de
sept pieds et des strophes de huit vers.
3o4 SUPERFLUITÉ Di;S HABITZ
Les fesles, le temps passeras
Non pas à jeux musiciens,
^eVEcatomphile^ l'iTâs,
Mais les sainctz livres anciens.
Devolz sermons fréquenteras
Sans t'y asseoir pompeusement
Sur carreaux, mais y porteras
Ta selle à cordes humblement 2.
Et , où^ parfois désireras
1. Ce livre, qui est de Leone Baptista Albert! , pa-
rut dans le dernier tiers du XV<^ sièele , mais il n'y
en eut de traduction française qu'à partir de i534,
et jusqu'en i54o il en parut au moins cinq réimpres-
sions (Brunet, I, 5o) ; si donc la strophe n'est pas in-
terpolée, la pièce entière seroit de cette époque.
Marot, dans sa première épître du Coq à l'Asne, est
naturellement d'un autre avis que notre sage poète :
Or çà , le livre de Flamette,
Formosum pastor, Celestine,
Tout cela est bonne doctrine,
Et n'y a rien de deffendu.
Flamette , c'est la Fiammetta de Bocace ; Formosum
/ias/or-, c'estl'églogue que Virgile a consacrée à l'amour
grec; la Celestine, c'est la comédie de dom Francisco de
Roxas.
2. Il n'y avoit pas autrefois de chaises ni même de
bancs dans les églises, autrement que le banc de pierre
qui régnoit au bas du mur intérieur. Aussi apportoit-
on de quoi s'asseoir, les unes des carreaux de velours,
les autres des chaises de corde, détail moins connu;
c'étoit exactement l'équivalent de nos pliants.
3. Là, ou peut être pris dans le sens de quand.
DES Dames de Paris. 3o5
A jouer par esbatement.
Cinq pierres* et jonchets auras,
Vespres ouyes dévotement*.
Si danses, tu ne crouleras
Le cropion aucunement ,
Et gaillardes ne danseras.
Mais la fer^faî/e^ seulement.
Toutesfois ne refuseras,
Au chapellet^, le baiscment ,
Pouveu que ne l'endureras
Fors qu'en la joue, honteusement,
1. Nicod traduit «jouer au Saincl Pierre, ou aux cinq
pierres » par •p-nfoloysiv, et « le jeu de cinq pierres »
par psepliopœgnium. Ce seroit alors une sorte de
trictrac.
2. C'est-k-dire , qu'il ne faudra y jouer que les
jours de feste , et pas avant d'avoir entendu les
Vêpres.
3. Elle est cataloguée par Cotgravc et par Nicot. —
Seroit-ce la danse que les Navigations de Pamtrge appel-
lent simplement la Gaye?
4. Je ne sais ce qu'étoit précisément le chapelet;
mais, celui-ci étant un ensemble de grains qui passent
successivement sous les doigts, je fais peu de doute que
le chapelet des bals du XVJe siècle ne fût, à l'état réglé
ou facultatif, une figure du genre de celles dont l'on
compose notre cotillon, lorsque danseurs et danseuses
passent successivement de l'un k l'autre, et après queL
ques mesures se quittent en se saluant. Notre salut
remplace l'ancien baiser; le poète vecommande de ne
l'accepter que sur la joue : c'est qu'il se donnoit en.
core sur la bouche.
P. F. Mil. ao
3o6 SUPERFLUITÉ DKS H A lî I T Z
Close clcouvcrto to liondras ,
Et, pour quelque commandemcnl^.
Ta gorge ne descouvriras
Ne les cheveux^ aucunement.
A révérence , si très bas
Faictc artificiellement ,
Se l'y delecles et esbas ,
Tu ne fais mon commandement ;
Mais, quand tes amys saluras.
Incline ton corps par devant,
Puis les jarrelz bien ployeras
En traînant un pied en avant.
Brief d'éviter peine prendras
Un tas de gestes si tentans
Qu'à grand peine, et fussé-je Esdras ,
Ne sçaurois escripre en trente ans.
Caries jamais ne manieras,
Fors le jour Caresme prenant,
Qu'à trente et un jouer pourras
Des vieilles cartes^, pour néant-*.
1. Quelque ordre que l'on t'en donne ou prière que
l'on t'en fasse.
3. C'est à la fin du XV'^ siècle que les femmes re-
commencèrent à faire entrer leurs cheveux dans leur
façon de s'habiller; pendant longtemps ils ne parois-
soicnl qu'à l'état de petits bandeaux aplatis, qui dé-
passoient à peine la coiffe et le voile.
3. Avec de vieilles cartes : il n'y a que les maisons
de joueurs qui soient garnies de cartes neuves.
4. Sans enjeu, sans jouer d'argent.
DES Dambs de Paris. 3oj
Pourtant, où rnary tel auras
Qui vueille eslrc à ce cotisonant ,
A la iriumphe* un soulz joueras ,
Jusques à Sorbonne^ sonnant.
A masquer ne t'adonneras,
Y f jst ton mary quant et quant ,
Ny des masques approcheras ,
Ny leur seras communiquant'.
Par ville , allant à tes esbas ,
Ne chevaucheras fièrement ,
I. On disoit encore la triomphale au XVIIle siècle.
Voir l'Académie des jeux , Paris, Le Gros, 1745,
in-i2, première partie, p. 246-51, où l'on en donne les
règles.
9. Jusqu'au moment où sonnera la petite cloche de
la Sorbonne. Seulement nous ne savons si l'auteur se
sert de ce nom , pour demeurer dans le voisinage et
l'entendre plus que toute autre, ou bien si, la cloche de
la Sorbonne sonnant seule à une certaine heure , cette
heure particulière se trouveroit ainsi spécialement dé-
signée.
3. L'imprimé met cette strophe quatre vers plus
haut , entre les deux strophes relatives au jeu, dont
elle rompt la suite. Ces réunions masquées permet-
toient toutes sortes de désordres et d'insolences. L'on
peut voir, dans le Journal de l'Estoile, les jeunes gens
de la cour et le roi même se masquer pour aller se di-
vertir incognito chez les bourgeois, et l'usage de cette
entrée libre pour les masques inconnus a duré jusque
sous Louis XIY.
3o8 SUPERFLUITÉ DES HABITZ
Sur housse Irainanl jusqu'en bas
Ny haquenée aucunement.
Mais sur la mule monteras,
J'enlens en crouppe doulcement
De ton mary , que renvoiras
Pour son retour de Parlement.
Et, sur tout, n'appréhenderas
Par la braietie ^ aucunement
Le clerc , derrière qui seras,
Au corps sans vilain pensement''.
Manteau pour pluye tu n'auras,
Ne chappeau, à boutons fermant,
Mais d'une cappe affubleras
Ton chef pour estre chauldement.
Puis , quant à tes fermes iras ,
Le limonnier' tant seulement
1. Imp. : braiethe.
a. Cet usage pour la femme de monter achevai der-
rière un homme n'avoit rien de vulgaire et qui ne fût
du meilleur monde; on peut se rappeler l'admirable
émail de la collection Sauvageot représentant de cette
façon Henri II et Diane de Poitiers. Cf. le livret des
émaux du Louvre de M. de Laborde, p. 236, à la note,
et aussi l'article 4o8, p. 264.
3. « Limon se prend pour le devant du brancard d'une
charette, et, parce que le brancard a deux bras , on dit
les limons en nombre pluriel, qui sont ces deux grosses
perches courbées entre deux desquelles le cheval qui
porte la sellette sur laquelle elles reposent est attelé, et
DES Dames de Paris. Sog
Avec le chariier monteras
Pour le conduire seurement,
Sur lequel en croupe sera '
Ta chambrière au sein branlant ,
Mais sur le chartier veilleras
Qu'il ne s'amourache en allant.
Conclusion : tu te duiras
En tous faictz et lieux sagement,
El rien sans congé ne feras
De ton mary pareillement.
En ce faisant, prospéreras
En vertueux accroissement ,
Et ces promeneurs chasseras
Des Blancs-manteaulx et Mendians.
Fin.
les soutieut avec une grosse, large et renforcée courroye
de cuir qui s'appelle dossière , laquelle porte sur la
sellette, et, par ceste raison, ledit cheval s'appelle li-
monier, là où les autres n'ont point de sellette et ti-
rent avec traits. » Nicot.
1. Pour conserver la rime en as, on pourroit mettre
seras pour fieras, derrière lequel tu assiéras.
3i 0
S'ensiiyvent VIII belles chansons noin>eUes
dont les noms s' ensuyi'ent ,
Et premièrement
Cest boucané de s'en tenir à une.
Ma bien acquise, je suis venu icy.
Lecueurestmienquioncques ne futprins.
Qui la dira, la douleur de mon cueur.
La responce sur Qui la dira.
Chanson des Galiotz.
Le roy s'en va delà les mons.
La chanson de Vive le RoyK
'est boucané* de s'en tenir à une;
Le changeeslbon, ainsi commeTon dit,
Par quoy j'ordonne que l'homme aura
crédit
Qui changera tout ainsi que la lune.
Il ne tiendra foy ne promesse aulcune,
1. In-8° gothique de quatre feuillets. Bibliothèque
impériale, Y. 445?.
2. Il n'est plus à la mode de, etc. Cotgrave traduit
boucannierpar « past date, outof style, eut of season. »
Chansons nouvelles. 3ii
Et si aura son dit et son desdit ;
Mais, s'il se trouve quoique fois escondil,
H n'en devra en riens blasmer Fortune.
S'il est aymé de dame noyre ou brune ,
Mais qu'il y soit une heure, il lui souffist ;
Car l'une pleure , l'autre trop dit ou rit ;
L'une est fascheuse et l'autre [est] importune.
Finis.
a bien acquise, je suis venu icy
I Plain de vouloir pour vous venir
servir ;
^^Car, comme savez
Que promis m'avez
De me faire un bon tour [sorl?J ,
Si je n'ai de vous
Quelque bon secours.
En dangier suis de mort.
N'auras-tu point de ton amy pitié
Qui nuyct et jour vit en adversité
Tousjours attendant
Ton allégement
Et ta grande amytié;
Il est malcontent
Et aussi dolent
De quoy vous le laissez.
312 VIII BELLES
Je l'ay aymée Tespace de huyt ans ,
Et ay esté tousjours son bon servant ;
Mais onques ne fuz
Pour te faire abbus
Ne cas qui fust meschanl ;
Ne oncques je n'eus
De toy que reffus,
Que peine et que tourment.
Si l'on m'a mis quelque cas en avant,
Et si on t'a dit que je soye meschant,
Doy-je eslre banny
D'estre ton amy
Par les faulx mesdisans?
Hz ont bien menty,
Car je l'ay bien servy
Tousjours incessamment.
Je l'ay aymé tant tout si fermement
Et (si luy)ay esté tousjours son bien servant,
El si le seray,
Tant que je vivray ,
Maulgré les mesdisans ;
Je le dy pour vray ;
Point ne changeray
Encore tous vivans.
Finis.
Chansons nouvelles. 3i3
e ciieur est mien qui oncques ne fust
prias
Fors en ung lieu où [il] fait sa de-
meure ;
Car de long temps ainsi l'a entreprins
Et y sera jusques à ce qu'il meure.
Sur tous amans il emporte le pris ,
Carnuyt et jour il ne se passe une heure
Qu'à bien aymer son espri' ne labeure;
Or devinez s'Amours l'en ont promis.
Par terre ou (par) mer, sans nul mettre à despris
Vive celuy qui a tant l'amour seure ,
Qui d'Atropos mieulx vouldroit la morsure
Qu'en faulce amour il eust esté repris.
Puis doncq(ues) qu'en toy tant de liens sont com-
En espérant que Amours me sequeure, [pris,
De t'oublier, pour quelque temps qui queure,
De te changer, je ne l'ay point aprins.
ui la dira la douleur de mon cueur
El la langueur que pour son amy porte ;
Jen'y soutiens que peineetquedouleur,
J'aymerois mieulx sans espoir estre
morte.
Pour bien servir je suis plaine de pleur ;
A mon coucher je n'ay qui me conforte ;
3l4 \'IIIb ELLES
Mon visaigc ne tient plus sa couleur :
C'est pour mourir qu'il n'a où se déporte.
Vrays amoureux souffrent beaucoup de maulx
Par Faulx-Rapport pensant de douleur mainte ;
11 convient dire leurs pensemens loyaulx ;
La bonne amour ne va jamais sans crainte.
Or plust à Dieu, pour mon bien advenir.
Que vous et moy fussions couchez ensemble
Dedans ung lit pour nous y resjouyr:
Ce meseroil ung grantbien, se me semble.
0 Cupido, comme prens-lu plaisir
Noz cueurs noyer par si grande souffrance ,
Sans nous donner aulcunement loisir
D'eslre ensemble pour parler à plaisance.
ivre ne puis pour le mal que je sens;
Impossible est que longuement je
porte ;
Raison me fault; despourveu suis de
sens;
M'amye a tort de me mettre à la porte.
Regretz piteux, accompaignez mon dueil ;
Ennuy,Soucy, trouvez- vous y ensemble;
Au deppartir getteray larmes d'ueil,
Puis vous direz ce que bon vous en semble.
Mon bon vouloir retirer je ne puis;
(jIIansons nouvelles. 3i5
Car d'aullro aymer je ii'ay plus nulle rn\ie;
Or, plust à Dieu que au parfond du puis
Faulx enviculx ne veins^enl ' plus en vie.
De tous plaisirs je vous quille ma part;
Vrays amoureux, prenez en la quitlance.
Par envyeulx bany suis, mis à pari ;
[El par] Rigueur, Malheur aussi, qui tance.
Mes plaisans chanlz sont en pleurs devenus;
Qui ne me croit si regarde ma face.
Tout maintenant les esbas de Venus
Je vueil laisser, disant : Bon jour' vous face.
Finie.
y je suis triste et plain d'ennuy,
Nul ne s'en doitesmerveiller ;
\ Je n'ay point cause de m'esjouir
Si n'est de braire et crier.
Celluy, qui nous devoil oster
Hors de soucy.
En France a voulu retourner.
Sans avoir eu de nous mercy.
S'on nous donnoit la clef des champs
Sans nous tenir plus enfermez 3,
i. Imp. : veuissenl.
1. Imp. pour.
3. La pièce est donc mise dans la bouche de pri-
sonniers , on pourvoit même dire de galériens. C'est
3l6 VllI «ELLES
Veu que j'avonsservy le temps
En qiioy nous estions condampnez ,
Nous ne serions point tourmentez
Si rudement;
Les mères qui nous ont portez
Ont fait piteux enfantement.
A l'entrée du noble roy
Nous pensions estre resjouyz ;
Cuydions nous tous en bonne foy
Qu'en liberlé nous fussions mis.
Sinon Prejan <,
11 dit qu'il nous fera mourir
En ces gallées en grant tourment.
Dieu pardoint à notre tuteur,
C'est le huyctiesme de ce nom ;
Sur tous princes c'estoil la fleur ^ ;
Il le monstra delà les mons ;
Ses galians, ces gaiiotz
Fisidefferrer,
la chanson des gaiiotz, dit le titre, et gaiiotz [Cf.
Ducange, VI, 463, et VII, i85 ] ne veut pas dire autre
chose que voleurs, corsaires, pirates et autres hon-
nêtes gens.
1. Imp. preian. Sur l'amiral Prégent de Bidoux , cf.
une note du tome VI, pages 97-101. Dans le dernier
vers de cette strophe, ses vaudroit mieux que ces.
1. Ce mot, c'estoil, feroit supposer que ce huitième
du nom, c'est-à-dire Charles VIII , étoit mort; alors
le roi qui a voulu retourner en France, de la p"emière
strophe, seroit François le"".
Chansons nouvelles. 817
El renvoya les compaignons
A Romme les pardons gaigner.
Finis.
c roy s'en va delà les mons * ,
Le roy s'en va delà les mons,
Il y menra force piétons;
Hz irontàgrant peine,
'alayne, l'alaine, m'y fault l'alaine^.
Les Espaignolz , nous vous lairrons ,
Les Espaignolz, nous vous lairrons;
Le roy de France servirons {bis) ;
Nous en aurons la peine.
L'alayne, l'alaine, m'y t'ault l'alaine.
A nos maisons a ung mouton,
A nos maisons a un mouton ;
Tondre le fault à la saison
Pour en avoir la layne.
L'alayne, l'alaine, m'y fault l'alaine.
M'amye avoit nom Jelianneton,
M'amye avoit nom Jelianneton;
Elle avoit ung si joly c... {bis),
F*oint n'y avoit de layne 3,
L'alayne, l'alaine, m'y fault l'alaine.
i Cette chanson se rapporte au départ de Fran-
çois I" pour l'Italie. Elle se trouve dans les chansons
historiques de M. Le Roux de Lincy, ii, 55.
2. Imp. La laine. — 3. Cf. I, 84, io3 ; II, a88.
3l8 VIII BELLES
Celuy qui fisl ceslc chanson
Ce fust ung pelitcompaignon
Veslu de [bonne] layne.
L'alayne, lalaine, m'y faull Talaine.
'autre jour je chevauchoie
A Hedin la bonne ville ;
lenconlray trois Bourguignons;
Je leur dis malle adveniure.
Vive le Roy.
L'artillerie du roy François
A trois lieues fut assiégée * ;
Du premier coup qu'il frappa
Fut aux portes do la ville,
Et du second coup d'après
Fut en la tour de la ville.
Vive le Koy.
Lesadvcnturiers françois
Sont entrez dedans la ville;
Hz montèrent sur les murs ,
Leur enseigne desployée ,
En plantant la tleur de lis
En cryant : Ville gaignée,
Vive le Roy.
Lansqueneti: et Bourguignons
i. L'auteur veut dire : mise en siège, assise, ]ila-
cée en batterie.
t.--
Cha.nsoins nouvelles. 3 19
Des pierres nous ont geltées;
Se sont relirez au fons
El aux carrefours de la ville ;
Les advenluriers françois
En ont fait la boucherie.
Vive le Roy.
Les dames sont aux carneaulx *
Qui pileusemenl s'escrienl :
a Helas, monsieur de Bourbon ,
Voicy piteuse juslice
De prendre ainsi noz barons,
Mettre le feu dedans la ville. »
Vive le Roy-.
Finis.
1. Carneaulx ne veut pas seulement dire créneaux,
on l'a pris souvent pour fenêtres.
2. Il y a peu de villes qui, grâce aleur situation fron-
tière , aient été plus souvent qu'Hesdin prises et reprises
parles Bourguignons et les Français d'abord, ensuite
par les Espagnols et les Français. Ainsi, avant le XYII^^
siècle, on ne compte pas moins de quatre prises de
Hesdin. La première fois, le maréchal d'Esquerdes la
gagna à Louis XI en 1477, après la mort de Charles le
Téméraire [ Comines, liv. V, chap. XV; Chronique
scandaleuse, collection Michaud et Poujoulat, i'^ sé-
rie, IV, 33i]; sous François I" elle fut reprise deux
fois par les Français, eu 1621. [Mémoires de Martin du
BW/û!/, collection Michaud et Pouj.,i''6 série, V, p. 146-7]
puis en 1537 [Ibidem, 410-1 ]; elle le fut encore sous
Henri II , en i552 [Mér)ioires de François de Rabulin ,
ibidem, VI , 44']- Mais il est facile de déterminer
320 VIII BELLES
celle de ces dates à laquelle se rapporte notre chan-
son, à cause de la présence de M. de Bourbon; en effet,
le connétable de Bourbon étoit à la prise de iSai ,
comme on le peut voir par le témoignage de du Bellay :
« Estant nostre armée remise ensemble dans la
plaine d'Artois, arrivoient nouvelles que dedans Hes-
din il n'y avoit aucuns gens de guerre, et en eut l'ad-
vertissement M. de Vendôme [ Charles de Bourbon ,
grand-père d'Henri IV]... Par quoy le roy conclut
d'y envoyer en extrême diligence M. de Bourbon
[le Connétable] avec la troupe qu'il avoit amenée,
et M. de Vendosme avec son arrière garde, et le
comte de Saint- Pol avecles six mille hommes des-
quels il avoit la charge, lesquels, partant d'Andinfer,
qui estoit à trois lieues d'Arras [ Adinfer, au sud
d'Arras, canton de Beaumetz-les-Loges], feirent telle
diligence que ceux de Hedin, devant qu'ils sçeussent le
partement de nostre armée, la virent devant leurs
portes. La ville soudain fut assaillie, laquelle, après
avoir enduré quarante ou cinquante coups de canon,
fut emportée d'assault, et y fut trouvé un merveilleux
butin, car la ville étoit fort marchande parce que
de toute ancienneté les ducs de Bourgogne y avoient
faict leur demeure principale. Madame du Reu et le
seigneur de Bellain , qui se nonimoit Succre, estant
en ladicte ville , se retirèrent dedans le chasteau ,
oîi , après avoir veu l'artillerie en batterie , capitu-
lèrent, en sorte que ladite dame et ceux qui estoient
de la garnison ordinaire dudit chasteau sortiroient
avec leurs bagues sauves , mais ceux de la ville qui
s'estoient retirez audit chasteau demeurèrent prison-
niers, et fut conduite ladite dame où bon luy sembla.
Pendant que M. de Bourbon et M. de Vendôme fai-
soient les approches dudit chasteau, le feu fut mis à
la ville par quelques saquemens, qui fut grant dom-
mage, car, devant qu'on eust pourveu à l'esteindre, il
Chansons nouvelles.
3-2 1
fut bnislé une parlic do la ville et beaucoup deiiclies-
ses. » (Tesl le sujet de la dernière strophe de notre
chanson. M. Le Roux de Lincy [Chansons historiquen ,
a« vol., p. 14, et 81-5 ] a publié trois chansons sur ce
sujet; sa première est la même ([ue la nôtre, sauf
quelques légères différences , dont la plus forte est
celle-ci :
Le premier coiip qu'il fruppa ,
Fut au bordeaii de la ville-
P. F. vm.
022
Le grand Tkiumphe
Le grand Iriumphe et honneur des darnes
bourgeoises de Paris et de tout le royaulnie
de France , ai'er la grâce et honesfeté pro-
nostiqués d'icelles , pour l'an mil cinq
cent trente et un.
(Çi-N^^«^ enus, Pallas, et les sphères des cieulx
T^ duJvS Onl converti ceslan par sus tous lieux
Leur grant honneur es femmes Galli-
caines,
:-aus point eslre esclaves pellicaines ' ;
Car, comme vois, les signes planelliques
Prennent leurs cours sur elles magnifiques.
Snlul et honneur.
âmes d'honneur, à qui obéissance
Deue est vrayement, pour avoir accoiu-
lance
Par vraye amour envers vous, me con-
ViPIll
l'aire ung accord, tant comme il m'en souvient ,
i. Yi&pcUcx, concubine.
DES Dames HOUUGEOISES DE l'ARlS. 323
Avecques vous et faire ung alliance ,
(jui durera, sans faire desplaisance ,
Et contiendra tout le moyen d'où vient
Le grant honneur, sans abuser d'oultrance.
En concordant , sans prendre d'avantaige ,
Le prix d'honneur des dames par advis ,
En moy j'ay prins ung esperit et couraige
De déclarer, voyre au moyns si je puis ,
Leur manière , qui n'est rien si jolis.
Qui à ce m'a, sans faintise, incité ?
D'aulcune n'ay onques esté concile,
Mais m'est venu d'ung cueur si vertueulx
Que je croy vray nully de la cité
Ne blasmera le facteur curieulx.
Qui est celuy qui en pourroit mesdirc
Par mal talent si elles sont gorrières?
Sçavez-vousbien, oseriez-vous bien dire,
Si elles sont chastes, humbles ou hères;
Vous semble-l-il qu'elles soyent tant legieres
Comme cuydez pour elles faiz rapport?
Tousjours soustiens , et seray leur support,
Que leur façon , manière et beau maintien ,
Ne les garde d'estre , vous avez tort ,
Saiges en fait, proudes femmes de bien.
Esse raison, pour ung tas de merdaille,
Femmes de bien soyent cy vitupérées?
Il est advis à meschante canaille
Que soyent putains , quant sont bien décorées;
Quant ilz voyent que sont bien abillées ,
324 Le grand Triumpitf,
llounestemeiU el selon leur estai ,
En doyvcnt-ilz faire lelz ballelées ,
Crianl après elles : « Au chat, au chai ? »
Vous voyez cy une tant belle fille ,
Qui jamais n'eut volonté de mal faire;
On parlera; ce sera bruicl de ville ;
Esse raison ? Mais que en a el affaire ?
Elle aura beau en crier et en braire,
Et fusl elle bonne comme le jour,
Si on luy veoil quelque petit atour,
Incontinent ira une nouvelle ;
A la rivière, au moulin, ou au four,
Sera pitié ce que Ton dira d'elle.
J'ay tousjours tins el lousjours maintiendray
Le grant honneur des dames , se je puis ;
Ce qu'en ay faicl tousjours le souiiendray ;
C'est mon conseil , ma raison , mon advis ;
Tout ce qu'on dit ce ne sont que d'envis,
Petiz foleiz , qui ont lestes voUaigcs;
.Mal en parlent et à leurs avantaigcs;
Se ilz esloyent mors , on n'en seroit que mieulx ;
Sont mal parlans, rapporteurs de langaiges.
Qui maldisent, tant de jeunes que vieulx.
Courloyses sont , amyables aussi ;
On abuse de leur familiarité ;
Si elz font bien , n'ayez d'elles soucy,
El, si mal fout, Dieu n'en est irrite ;
Encontre vous elles sont d'équité ,
En faiclz et dictz , chastez et vertueuses.
DES Dames bourgeoises de Paris. o25
Tant bien parlant cl si tVuctitieuscs
Ouc ne seroys [rien] en dire auliremeni ;
Chascun le sçait, elles ne sont, fâcheuses ,
Mays d'amytié ont le bruict nommément.
Pleines elz sont de toute courtoisie ,
Amyables autant qu'on pourroit dire ;
Leurs grans grâces plusieurs gens ressasicnt ;
En leur blason droict ung chacun se mire;
La grant façon d'elles Icsfaicl reluire
Par tout France universellement;
Jà n'en diray , par mon vray jugement ,
Si non qu'ay veu ; nul je ne vueil l'enter;
Vous en direz, sy vous plaist, aulircnienl.
Mais ne sera pour elles contenter.
D'elles tout bien je croy et présuppose ;
Sans rien mentir, j'en ditz à mon advis ,
Car jamais onques ne creu villainc chose
Estre faicte d'elles, je le poursuis;
Je les loue , on le veoyt, tant que puys ,
Mais trop louer jamais je ne vouldroys
Une chose que blasmer je pouroys;
Second le temps ., la faction et l'ouvre ,
Dont je n'en diz plus que dire je doys,
J'en faiz raport et leur honneur je couvre.
Qui me esmeut à avoir tel babil ,
C'est que ne veulx ny ne doy nul blasmer,
Car faull garderie glaive versalil
Qui sur plusieurs vient par trop sermonner;
On ne sçauroit de ce me détourner
326 Le grand Triumphe
Que ne loue ce que fault à bon droict;
Mais de blasmer, soit à tort ou à droict.
Je ne vouldroys, car ce n'est pas à nioy ;
Vivre il fault, trestous en son endroit,
Selon Raison , l'Eglise , Droit et Loy.
Je nepeultz bien avoir en moy puissance
Parfaicte ad ce que j'ay cy entreprins ,
Car je ne puys trouver sens ne sentence
Pour que ne suys pas ad ce faire aprins,
Pour produire ce que seul ay comprins ;
La France a bruictsur toutes aultres villes
Que y a femmes les plus gayes et abilies ,
Qui furent onc et qui soyent sur la lerre ;
Triumphaument en tout bien sont subtilles;
De leurs atours ne s'en fault point enquerre.
Où est Lyon , Rouen , Tours , Picardie .
Espaigne, Laon, Nevers et la Bourgonne?
Ce n'est en rien, touleffoys que l'on die ,
Pour avoir corps de femme si mignonne,
Comme à Lyon on ne trouve personne
Sur les femmes de Paris, tant soyent gayes;
Leur fol diton leur soustiens ne sont vrays';
Je m'en raporte aux femmes de Paris,
Qui d'avec moy seront , comme je croy ,
Dont je puis bien eslre creu à mes dis.
En conquérant, estant tout à loisir,
i. Seroit-ce pas une allusion à la Réformation de
Dames de Paris par les Lyonnoises?
i
DES Dames BOURGEOISES DE Paris. 3 27
Ce que j'ai dit, vrayement je suspesonin;
Que les dames me aideront à mentir,
Et, dire vray , aussi Dieu me pardonne
Si rien j'ay dit contre nulle personne
Qui ne fust vray, mes je ne m'en répons*,
Tout vient à lieu, à heure et à temps;
Dieu tout congnoist, de moy je n'en sçay rien ;
Ce qu'en ay dit, au milieu sens l'entens ;
J'estime ainsi, elles sont femmes de bien.
En contrepoys elles sont véritables ;
Droit et raison gist soubz leur esiandari ;
Mes propos sont de tous cas raisonnables;
En vérité et droiture est leur art ,
Sincérité en elles a sa part ,
Dont je concludz que n'ont sort ne caulelle
Benoistes sovent maulgrc tout papelarl ;
Bien je leur veulx, ma caution est telle '.
Quatre choses de grant singularité
Trouve es dames de France nommément :
Premièrement c'est qu'elles ayment vérité ',
Et ne disent mal d'aulcun seurement ,
En paix vivent très singuliairement,
Enparolles sont saiges et honncstes.
Et quarlement prudes en t'aictz et gestes,
Dont appartient après, veu leur honneur,
I. II manque deux vers à cette strophe.
1. Pour que le vers soit juste, il faut prononcer
premier' ment et qu'eW.
328 Triumphe des Dami'-s de i*ARIS.
Prier Jésus leurs faictz ne soient molesles
Quant ce viendra d'elles le darnicr tour.
Ainsi fuiist l'honneur des dames
De tout France et prudes femmes.
Finis.
Femmes de bien, je vous prye pardonnez
Ad ce facteur, et pardon luy donnez,
Si rien a dict qui ne fusl bon à dire,
Car ne vouldroit jamèsde nul mal dire.
L ^Escuyrie des Dames ^ .
Uacquenéc.
0:^i^'£^' ^ ^"^^ ^'^ gente haquenéc
Sur toutes autres reluysans;
Dommage est que ne suis menée,
Veu mon train, qui est si plaisant ;
Homme ^ seroit bien déplaisant
Qui refuseroit ung tel port ,
Car mon maintien est si duysanl^
Qu'il susciteroit homme* mort.
Le double courtault.
Le double courtault bon cheval
Je suis , et de plus beau corsage
Que ne fut jadiz Buciphal
Qu avoit Hannibal de Carthage;
1. Manuscrits deSoissons, u'^ 189, pages aj verso
h 29 verso.
2. Ms. : ung lioninif.
3. Ms. : reduysant.
4. Ms. : ung homme.
:i3o I/ESCUYRIK DES DaMES.
Se ne jepersmon aaige,
Car à la jouste je deusse estre ;
Mais, se l'on me faict tel* oullrage,
Je rompre licol et cbeveslre.
Le haulbin d'Angleterre.
D'Angleterre suis le haulbin,
Et croy qu'en la dure deserre ,
Qui fut jadiz à Saincl Aubin 2,
N'y eust cheval de si grant erre;
Je vais, je Yie[n]s , je me defferrc^,
Avec mon corps , si très de hait
Que, si je tumboye [jus] à terre,
Je combatroys de meilleur hayl.
Le jenet d'Espaigne.
Je suis le beau jenet d'Espaigne ,
Saullant, ruant, faisant penade ;
Je ne crains guydon ne ensegne ,
Ecussons, lances ne sallades;
El, si j'avoys boys ou eslardes*,
Si bien mon honneur poursuyvray
1. Ms. : plus tel.
2. La défaite de Saint-Aubin-du-Cormier , en Bre-
tagne , où Louis XII , alors duc d'Orléans , fut fait
prisonnier, el dont il a déjà été question dans ce re-
cueil (VI, 117).
3. Je me comporte, de defero.
4. Ms. : boys aux eslardes. Eslarde veut dire levier^
yros hûlon ; Ducange, verbo Slalonnus, VI, 352,
Ij'Esguyrie des Dames. 33 1
Et terès si haultes ruades
Qu'on cougnoislra que je diz vray.
Uestradiol.
L'estradiot suys , en beaullé
Aussi parfaict que nul du monde ;
J'é l'eil friant, cueur en gaylé ,
Menu irol, chevelure blonde,
Cuysse ferme , rencontre ronde ,
Corps allègre pour bien porter;
Je croy qu'en cent lieux à la ronde
On ne sçauroit mieulx rencontrer.
Le coursier.
N'est-il pas temps qu'ung tel coursier,
Qui est de si belle vaillance ,
Soit garny d'un bon chevalier
Pour bien esprouver sa puissance?
Plus tost mourroys de desplaisanco
Que je me laisasse delïaire ;
Mais qu'on me voye à ma deffence ,
On congnoistra que je sçay taire.
Le rous&in.
Je pers mon temps et ma saison
Veu que, sur tous autres chevaulx,
Je sçay des armes le blason
Pour aller par mons et par vaulx ,
332 L'ESCLYRIE DES DaMES.
Car, pour briser lances , couslcaulx ,
El rompre licol et chcveslrc ,
Et pour faire t'cu aux carrcaulx,
Le roussin en est le vray maistre.
Le cheval léger.
Le cheval léger suis nommé ,
Et si vous fais bien à congnoislre
Que je suis vaillant renommé
Pour bander k dexlre et senestre;
Car onques, en place champestre,
Roux Dayart ne porta si bien
Regnault de Monlauban, son maislre .
Comme je porteray le mien.
Le bayart.
Si ma partie est bien d'acord
Au plaisir de Dieu delàsuz,
Jamais ne ferons ung discord ,
Ou cerle nous serons deschcuz ;
Nous acorderons hault et sus
Quant ce viendra à la rencontre,
Car, s'il tient bien le bon dessus ,
Je feray bien la basse contre'.
Le fnnvcau.
Je suysfauvcau, (jui pas à p;is
1. Le dessus est lu partie de ténor, la bassc-eonire
celle de basse.
L'Esc U Y RI F, DES Dames. 333
Chevauche comme de plaisant;
Toiilesfoys je ne laisse pas
D'avoir le cueur gay et playsanl;
Car, s'on me donne ungconduysant
Qui sache bien m'entretenir,
11 fauldra bien qu'i soit pesant ,
Si ne le puis bien soustenir.
Le grisson.
Je suis grisson, le bon coni'lault.
Aussi gay comme ung papillon ,
Près de porter, car il ne fault
Sur moy boucle ne hardillon.
Quant j'auré senti 1 cguillon ^
Le traquenard.
Le traquenard suis; je me vante
Que je vault mon pesant d'argent,
Car je suis beau entre cinquante :
Hardy, chevauchant rudement,
Et, quantje Irote dilligent,
Je vais d'une mode si frisque ,
11 est advis à mainte gent
Que je commence une morisque^.
Le trotier.
i'ar les pour beau trotier
1. Il manque ici trois vers au manuscrit.
3. Sorte (le danse.
334 L'Esc u Y RIE DES Dam Et».
[Tousjours m'o] ni amours tant ravyc',
Car je vaull mieulx que ung granl coursier,
Soit à Rome , ou à Pavye.
Toutesfoys je languy d'envye
Que je ne chevauche nesung ;
Mais chacun a sur moy envye ;
Il ne peult que je n'en aye ung.
Le guilledin.
Pour autant que je suis [très] gay
Le guilledin chacun m'appelle ;
Léger suis comme ung papegay ,
Frétillant comme ung arondelle,
Et , si je povoys porter selle ,
Soycs tous séurs et records
Que jamais ne fauldroil eschelle
Pour monter sur mon joly corps.
Lejenetin.
Le jenelin suis seulement^
Pour autant que je suis jeunet^;
Mais que je soys ung peu plus granl.
On m'appellera le genêt ;
J"c le corps plaisant, godinet,
Bon pied , bon euil * de bonne sorte,
1. Ces deux vers sont incomplets dans le nis.
2. Ms. : suis très-parfaict .
3. Ms. : genêt.
4> Ms. : bonheui'.
L'EscuviuE DES Dames. 335
Etl'aull qu'il soil bien godincl
Celluy qu'i fauldra que je porte.
Ballade d'une hacquenée'^ .
Une hacquenée à tout le doré fraing,
Sur le pavé traquàssant doulcemenl,
Belle et plaisante à regarder de loing
Vey l'autre jour gouverner ineschamment ,
Laquelle esloit assez honneslement
Entretenue et bien enharnachée ,
Marchant souef du pied séuremenl,
Ainsi que client ceulx qui l'ont chevauchée.
Mon compagnon vous en sera tesmoing ,
Asseurera qu'elle va doulcemenl ,
Bonne à panser et n'a cure de foin ,
Aymé viande , qui s'atrille^ autrement ,
Haulteà la main et très bien embouschée,
Tire à la bride et passe largement ;
Chacun se tient dessus joyeusement
Ainsi que dient ceulx qui l'ont chevauchée.
Les entremetz a si durs que le poing,
Grasses cuysses, blanches habondamment^,
j . Je donne cette ballade d'après deux des manu-
scrits de Soissons, marqués 189; dans l'un elle se
trouve au feuillet 27 recto , dans l'autre au feuillet Sa.
2. L'autre copie a: qui s'abille.
3. Ms. : habondammeut blanches.
336 L'EscuYRiE DES Dames.
Courtes oreilles , blancz souriz ' et le groin ,
Jambes et picdz bien faictz parfailement.
Très bien croysée à tout abondamment;
De son devoir bien faire elle est taillée;
Quant on la picque, elle sault hauUement,
Ainsi que dient ceulx qui l'ont chevauchée.
Prince, elle est bonne en chascune saison ;
En nul endroit elle n'est escorchée.
Et, sans faillir, meclson homme à raison,
Ainsi que dient ceulx qui Tont chevauchée.
i . L'une des copies : sourciz.
La grant et vraye Prenosticatton, pour cent
et ung an , de nouveau composée par
maistre Tyhurce Byariferos , demeurant à
In ville de P
amp'
dune
'instance, prochas , requesto
Des fragilles entendeinens ,
J'ay fait es planètes requesto
Pour diviser les élémens,
i. La Croix du Maine n'a pas cité cette pronostica-
tion dans son article de Jehan d'Abondance, « bazo-
chien et notaire du Pont-Saint-Esprit; nmais, comme,
en parlant de son -ecueil Les moyens d'éviter mérenco-
lie , etc., la Croix du Maine ajoute : « le tout composé
par ledit d'Abondance sous le nom de maître Tyburce,
demeurant en la ville de Papetourte ; » comme aussi
la grant et vraj'e pronostication de maistre Tyburce
Dyariferos, demeurant en la ville de Pampelune, est
indiquée comme composée en la ville d'Avignon , il est
à croire que nous avons encore affaire à une œuvre de
Jehan d'Abondance.
Il arrive souvent que deux quatrains offrent quatre
rimes pareilles, à la façon des huitains du i5e siècle;
l>. r VIII. ai
338 1 . A r. p. A N T E T V li A Y E
Kt, itar ce qu'il y a des gens
Désirant sçavoir quelque chose
Advenir, par taiz diligcns
Leur en diray, non pas en prose.
Cesle prenoslicalion
Diligemment jay composée,
Selon la constellation
Du signe régnant ccste année.
Ung long temps aura sa durée ;
Jupiter faictconjunclion , ,
Com on la trouve figurée,
Avec le signe du lyon,
Tellement que ceulx qui feront
Geste année sans avoir mal ,
Pour ceste fois point ne mourront ,
Car Mars en est le signe égal.
L'ivcr de Tannée présente ,
Sil est froit, ne sera pas chault,
Et , vers la fin , que je ne mente ,
Gracieux, s'il n'y a defl'auh,
L'esté troublé, caligineux;
S'il tonne de cas d'aventure ,
mais c'est un reste d'hahitudc, et la pièce n'est pas
en Imilains , car il y a trop de quatrains dont les deux
rimes sont nouvelles et ne s'enchaînent ni avec celles
du précédent, ni avec celles du suivant.
PRË.NO STICATION. 33f)
Autompne en sera moins foireux ,
Et les arbres perdront verdure.
Le soleil clarté ne donra
Se pluYcs ou broullïars ont règne;
Mais après beau temps y fera ,
S'il ne pleut , c'est chose certaine.
Plusieurs gens en une sepmaine ,
Estant sur pont ou sur clochier,
Ainsi que la planète amaine,
S'ilz chéent, ilz seront en dangier.
Il ne fault point avoir de craintes ,
Soit en la ville ou aux champs ,
Que femmes , qui seront ensainles ,
Cestuy an porteront enfans.
Ainsi se termine le temps ,
Esmouvant le trosne divin ,
En façon que plusieurs gens
Boiront leaue, par faulte de vin.
La lune sera si diverse,
Si espouvantable et terrible,
Si femme chel à la renverse ,
Son cul aura le fais pénible.
Si le soleil , qui est visible ,
S'il est blanc, ne sera pas rouge,
Et pour ce sera fortnuysible
A impotent qui ne se bouge.
34o La g r a n t et v n a y e
Mais, s'il plcul par quelqu'avenlure,
De eaucs nous aurons largement,
El , si vins faillent par.nature ,
On le vendra plus chèrement.
Plusieurs bestes semblablemeni ,
En quelque lieu qu'elles seront.
Sans difficulté nullement.
Qui les tuera, elles mourront.
Se l'éclipsé s'apert demie ,
Elle ne sera pas entière ,
Et , pour ce , qui perdra la vie
Pour tout vray perdra la lumière.
La lune aura esclipce fière ,
Et si régnera par tel point
Que tel aura en gibesierc
Argent qu'après n'en aura point.
De mente , pensées , soucy ,
Aura entre autres violettes ,
Et largement verres aussy
De grans ei petites noysettes.
Ung tel brouillas par l'air sera
Sans la plupart du genre humain ,
Mains qui ne pourra y aura
Voir ung grant blanc dedans leur main.
Des paintres y aura grant tas ,
Mais leur mestier si sera maindre
PRENOSTI CATION. 34l
Que il n'esloil en tous estas ,
Car tout est achevé de paindrc.
A plusieurs coucher il fauldra
Dehors par faulle de maison ,
Aussi mengcr leur conviendra
l)u lari en lieu de venayson.
L'yver qui vient, s'il fait tel froit
Qu'il face aux dois venir l'onglée ,
Bon fera tenir à destroit
El chauffer soubz la cheminée.
Nous aurons pour vray les brandons
Jusques à cent ans, se j'ay bon esme,
Au temps que jeûneurs nous rendrons,
Premier dimenche de karesme.
Et je vous dis aussi , affin
Que ne me prenez par la manche ,
Quant le karesme prendra fin
Nous aurons Pasques au dimenche.
Le nombre d'or trouver ne puis,
Non plus que faisoye l'autre année;
Jecroy qu'il soit dedens ung puis
Cachié , de peur de la brouée.
Les maistres docteurs de Cartage ,
Voyans la constellation ,
34-2 La ghaïnt kt vrayk
En parlant dessus ce passage * ,
Sont en diverse opinion,
Disant que tel aura envie
De fournir femme qu'il fauldra ,
Et tel en prendra par folie
Qui après s'en repentira.
Vénus fera faire mains tours
Aux amans pour veoir leur amye ,
Soit bien à Poicliers ou à Tours ,
Face beau temps ou face pluye.
Les hérétiques mcscréans
Seront tous contre nostre foy ;
Comme insensibles , hors du sens ,
Vouldront debatre nostre loy.
La monnoye de faulx aloy ,
Qui pourra, en mettra avant,
Et tous ceulx qui auront de quoy
Seront prisez très haultement.
Et saichez, par raison commune.
Comme l'acteur la compassée,
Que nous aurons nouvelle lune
Quant la vieille sera passée.
Et, se la lune est embrasée
Ou que troublée elle deviengne ,
1. Sur son passage, sur sa course ilans le ciel.
Prfnostication. 343
Saichez tel ira la vallée
Qui vouldroil aller la nionlaigiie.
Les planeltes Ici cours auront
Sur le pôle equinocial
Que maintes gens souvent iront
A pié par faulle de cheval*.
Ung temps de brief si régnera,
Avant que l'on cuyllc les orges.
Qui des créatures fera
Tuer et couper maintes gorges.
Par rinfluencc des corps célestes ,
Terrible guerre entre les laix^,
Commenceront par folles testes ,
Mais les culz en feront les paix 2.
Plusieurs femmes coqueteront
Ensemble deçà cl delà ,
Et à la foiz se debalront,
Dont peu de prouffit en viendra.
Toutes les feuilles trembleront
Par le grant vent qui [lors] fera ,
Dont plusieurs gens diviseront
Des choses dont rien ne sera.
1. Cf. IV, i36.
■2,
Les laïques.
.'). La ]»aix se fera au moyen d'un mariage.
344 La guant et vkaye
Et d'aulres plusieurs y aura
Qui seront en très granl dangier,
Par réclipce qui aviendra,
De n'avoir maille ne denier.
Nouveau maryé de eesl an,
Combien que la fenune deffraye ,
Comme mauvais beuf le bon Jehan,
Luy conviendra fuyr la raye.
Je treuve des femmes ung las
Uegnant le signe du lion
Qui n'abcsseronl jà leur^eslas
N'emplus que celles de Lion.
Des hommes plus d'un million ,
Se en elles ont paroles ou plet.
Hors mis toute rébellion,
Elles auront le hault caquet.
Si pluye vient en abondance ,
11 sera grant marche de fanges ,
El tbyre gencralle en France ,
Mesmement au temps de vendenges.
En mains pays on fera changes,
Car en lieu de pet ou de vesse
On chiera long ou à lozanges ,
Sans que ce autrement on se blesse.
Au four, au molin, aux fontaines,
Les femmes de commune estime
Prenostication. 345
Parlcronl comme capilaincs ,
Sans y avoir raison ne rime.
Plusieurs demounonl jusqu'à prime
De paour de perdre leur mol lit ,
Guidant comme ung manche d'écrime
Faire enroidir ce qu'amollit.
Tel cuidera eslre bien sage
Qui sera vray fol de nature ',
Cela procède de l'usage
Du planète nommé Mercure.
En ccsluy an ne baillez point
Au chat garder voslrc frommaige ;
Car, s'il le peut trouver à point ,
Pas n'y trouverez d'avanlaige.
11 fera ung si grand eschec,
Se le temps est double ou couvert ,
Que plus tosl ardra le bois sec
Que ne fera pas le bois vert.
Tous les cnfans du temps présent
Auront souvent le nez morveux ,
Et, s'on les endort en bersent ,
Souvent les trouverez breneux.
El, s'ilz ne meurent jeunement,
Par accident ou d'aventure ,
Saichez qu'ilz vivront longuement,
Ou ce sera contre nature.
34fi La guant Pu k no sti cation.
En cesluy an qui aymera
Nourrisses , si prcngne l)icn garde.
Car partout on lescriera
Com ung amoureux de moutarde.
S'on a bien tout espelucliié
Au cours des planètes en nombre,
Quant le soleil sera coucliié
Lors tous les folz seront h l'ombre ^.
Mais le facteur du firmament ,
Qui peut bien tout faire amender,
En le priant dévotement ,
Nous pourra de ces maulx garder.
Je prens le temps à l'aventure;
Con temps, mal temps, tout passera;
En bon temps vueil mettre ma cure ;
Advienne qu'avenir pourra.
Ctj finist la prenostication, pour cent et ung av,
composée et ditée en la ville et cité d'Avignon
par viaislrc Tyburce Dyariferos.
* i. C'est le proverbe qui a encore cours : Quand k
soleil est rouelle, il y a bien des bêtes h l'ombre.
[Lo Ballade d'un prisonnier. \
oustelier, pour terminer la dernière
feuille d'un volume, a plus d'une fois
imprimé une ou deux ballades déta-
chées. Me trouvantcomme luivis-à-vis
de trois pages qu'il faudroit laisser blanches , je
demanderai la permission de l'imiter, en donnant
une ballade inédite. Ce sera en même temps une
énigme historique que je soumettrai à mes lec-
teurs. Elle avoit été recueillie sur un feuillet ma-
nuscrit par M. Bréghotdu Lut, qui se proposoit de
lapublierdansun recueil de poésies lyonnoises des
XV^ et XVI« siècles, et elle m'a été obligeamment
transmise par son beau-frère ^1 . Péricaud. Rien ne
prouvedansle texte de la piècequ'elle soitréelle-
raenl lyonnoise, et, si elle l'est, je ne voudrois pas
l'attribuer à un des compagnons du duc de Nemours^
enfermé à Pierre Scise le 7 février i594) jour au-
quel les Lyonnois, secouant le joug de la Ligue ,
ouvrirent leurs portes au maréchal d'Ornano. La
forme de la ballade étoit alors en désuétude, et le
langage est si antérieur à cette époque que la
348 Ballade d'un Prisonniek.
pièce, qui ne peut pas descendre au-dessous du
premier tiers du XVI» siècle, pourroit èlre re-
portée jusqu'à la fin du XV<= siècle. 11 est difficile
d'espérer trouver le nom même du prisonnier,
mais il serait curieux de connaître celui do sou tu-
teur, messire Jacques; cela sufflroit pour fixer la
date.
Ballade.
A monsieur Jacques, mon lutteur.
'il convenoit que l'on eustdu maull temps.
En ce crolton* bien l'avoir je m'aitens,
iSire Jacques, veu mon commencement
Conjecturant pilleux diffi[ne]menl.
Hélas! liélas! J'ay dit : « s'il convenoit» ;
II conviendra pour vray , chascung le veoil ,
Premièrement couclier sur terre dure
Où ne crust onc feuillage ni verdure.
Obmettray-je du crotton la plaisance !
Certes nenny, veu mesmement l'aisance, *
Car l'on pourroit y loger un pourceau ,
Honnestement accompagné d'un veau.
Brief de concluds et de ce me dispose
Que Malheurié fera sur moy sa pose ,
Si n'avez cure d'icy me délivrer;
Si je suis vert , l'on me ferat mcurer -.
1. Conférez ce volume, p. 191-2.
2. Sur cette expression, voyez la note du t. IV, p. m-i.
P.ALLAnR d'un Prisonnier. 3/Î9
Nonobstant ce qucjc snis assoz mcnr,
De par le diable , par la grande rigueur,
Je n ay membres que tous n ayent changes
Force à foiblesse; à ce ils sont rangés.
Pour ce , mon lutteur, il faut à ce pourvoir,
S'avez désir en bon point brief me veoir;
Car, si de brief sur ce n'ay providence ,
Je danseray la macabrée danse.
In hoc loco (le morbo minimo
Maffnam pietatem habeo
Non potesl se purgare.
3 jo J A H T. E n n S P j î; < ; j-: s
TABLE DES PIÈCES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
i66. L'Epltaphede deffunt maistre Jehan Trotier
(i5oi)
ley.S'eusuytlacopiedes lettres envoyées àTEm-
pereur par la Régente de France (suivie d'une
chanson sur la bataille de Pavie, i525) . . .
168. La déploration des François etNavarroissur
le douloureux trespas de très hault et très illus-
tre prince Antoine de Bourbon, roy de Navarre,
régent et lieutenant général en France. A Pa-
ris, par Guillaume de Nyvert, etc. (i56-2). .
169. La Marguerite des Vertus, avec le Procès
formald'un povre humain. Imprimé àLyon par
Barnabe Chaussard
170. Le conte du Rossignol (par Gilles Corrozet).
A Lyon, par Jean de Tournes. M. D. XLVII.
T71. Complainte de France (à propos du départ
lie Charles VIII pour l'Italie, i494)
i7'2. Les Epitaphes des feux roys Loys, unzies-
me de ce nom, et de Charles, son fils, VIII de
ce nom , que Dieu absoillc , et la piteuse Com-
l>lainte de dame Crestienté sur la mort du feu
roy Charles, avec la Complainte des trois
Estats . .
Pages.
5
16
29
4 il
74
COMTENUES DANS CE VOLUME. 35i
170. La légende véritable de Jean le blanc,
M.D.LXXV io5
174. Le passe -temps de Jean le blanc,
M. D. LXXV ii6
175. Les regrets de damoiselle Marie de Brames
sur l'assassinat du sieur de Brames, son père,
gouverneur et commandant en la ville et ci-
tadelle de Cusset. Lyon, M. D, XCVII, , . . iSg
176. Discours du Lacis i65
177. Prière d'amour d'une nonnain à un jeune
adolescent »7o
178. Les fleurs et antiquitez des Gaules, selon Ju-
lien César, jouxte les croniques et recollection
des faictz haultains, gestes exquis et honneste
manière de vivre des saiges et excelleus clercz
et grans philosophes les Druides , qui en leur
temps ont régi et gouverné tout le pays de
Gaulle , à présent dicte France , et de la sin-
gularité de la ville de Dreux en France, avec-
ques description des boys, forestz, vignes, ver-
giers , et aultres plaisans et beaulx lieux , es-
tans et situez près , jouxte et alentour d'icelle
ville (par le chanoine Jean Le Fevre). Paris ,
Pierre Sergent (i53a) 1^ j"7^
179. La Reformation des Dames de Paris faicte
parles Lyonnoises 241
iSo. La Replicque faicte par les Dames de Paris
contre celles de Lyon 253
181. La Bellete, par François de Clary, Albigeois.
A Lyon , par Benoist Rigaud , 1678. Avec per-
mission 258
183. Deux chansons spirituelles, l'une du siècle
d'or avenir tant désiré, l'autre de l'assistance
que Dieu a faite à son Église, avec quelques
dizains et huitains chrestiens, par les protes-
lans de l'Evangile de Notre-Seigneur Jésus-
352 Table des pièces.
Clirist , à la louange de monseigneur Loys de
Bourbon , prince de Condé. A Lyon, iSG^ . . Q70
i83. L'obstination des Suysses (par PieiTe Grin-
goire) 987
i8/|. Extraictd'un petit traicté contenant soixante
et troys quatrains sur le faict de la superfluité
des habitz des dames de Paris , et comment
elles se doibvent honnestement gouverner.
Composé par un nommé Alphonse de Beser,
jadis abbé de Livry, a la requeste de sœur
Alix , lors recluse aux Sainctz Innocentz. Le-
dict traicté trouvé en la librairie deVauluysant,
entre plusieurs cayers de parchemins attachez
ensemble 290
i83, VIII belles chansons nouvelles 3io
186. Le grand triumphe et honneur des dames
bourgeoises de Paris et de tout le royaulme de
France , avec la grâce et honesteté pronosti-
qués d'icelles, pour l'an mil cinq cent trente
et un 322
187. L'Escuyrie des Dames 329
188. La grant et vraye prenostication, pour cent
et ung an , de nouveau composée par maistre
Tyburce Dyariferos , demeurant à la ville de
Pampelune (Jehan d'Abondance) 337
189. La ballade d'un prisonnier 347
PIN nu TOME HUITIÈME.
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PQ Montaiglon, Anatole de
1103 Gourde de
35 Recueil de poésies
t.S franjoises
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